“Vous devriez acheter une bombe anti-moustiques, vous avez la peau laiteuse”. A l’aéroport de Fort-de-France, on repère manifestement vite les gens en -istes - touristes, journalistes etc. Avec mon collier de fleurs bleues offert par l’orga du festival Martizik, j’ai la pancarte dès la première buvette croisée. Touriste français en France, ici où la bière la plus consommée s’appelle Lorraine et est frappée d’une croix du même nom, car son créateur René de Jaham a appris la brasserie dans la région de Nancy en 1919.



Direction le Carayou, hôtel à la fois paradisiaque et calibré seniors. 32°c hors saison, tout est est beau et placide, des pistes de danse aux salons vides que des estivants allemands traversent mollement. Séjour-club. Buffet œufs ananas le matin, concert de reprises Chérie FM à la guitare le soir. Dans la salle des couples qui ont dû casser leur PEL pour s’attabler avec vue sur la baie, et pestent ce matin-là contre les supermarchés qui ne prévoient pas assez de caisses ouvertes, contre les salariés protégés de France Telecom et les 35 heures. Nous sommes pile entre les deux tours de l’élection présidentielle.


Sainte-Anne, petite ville à la pointe sud qui accueille le festival, possède un circuit d’attractions faunistiques que la mairie tient gentiment à nous faire parcourir : marais salins avec panorama pédagogique, ballade en bateau dans la mangrove, spécialités culinaires. Stigmates historiques aussi, comme cette ruine d’une maison d’esclaves datant du XVIIIe siècle. C’est Garcin Malsa, maire de la ville depuis 1989, qui mène la visite. Prof de biologie à la retraite, il revendique d’emblée avoir été “le premier maire écologiste de France” et un pionnier du développement durable. Indépendantiste aussi, qui a fait flotter depuis 1995 le drapeau rouge-vert-noir à l’entrée de la ville. Au fin fond du lagon, il explique comment il s’est opposé il y a des années à la transformation du littoral en “lupanar” géant.



28 avril, il est temps de rejoindre le lupanar géant de la plage du Club Med, où se déroule le festival. Au bout d’une allée de palmiers interminable. Ici au country club, la nature est domptée, et attention mamie aux cocotiers. Des tentes et des sponsors dans tous les sens, du coin VIP labellisé SACEM à l’attraction Desperados : une bulle géante flottant sur l’eau permettant d’associer avantageusement peur de mourir étouffé et peur de mourir noyé. L’équipe accueillante de ce jeune festival s’affaire. Il est 17h et Etane Carter, DJ régional, envoie déjà la turbine façon peak time, face à la mer. Une coupure son plus tard, voici Paille, célébrité du dancehall martiniquais qui inaugure la nuit, récitant les gammes du genre et ravissant un public connaisseur. Mais pas que. “Il y en a qui croient qu’on ne sait jouer que ça !”. En fait non : Michael Jackson et Nirvana en bootleg tropical comme final. DJ Vadim enchaîne les styles et les continents, à l’image de son look d’autiste ghetto, masquant quelques pains techniques avec force sirènes et vuvuzelas. Gilles Peterson commence par un morceau de jazz aux mesures impaires de 7-8 minutes. Puis parle au micro comme à la radio. On le sent tout essayer pour prendre la foule, dissipée et distraite par tant de diversité. Et par la petite scène de l’autre côté de la plage, où une foule plus compacte au mètre carré semble retrouver les sensations rave au sein d’un enclos. Cam Newell, bogoss type Bob Sinclar, ravit dans la pénombre. Son esthétique digne d’un décollage et d’un atterrissage d’avion - largement partagée sur le week-end d’ailleurs - paraît adaptée au lieu et au temps.



11h le lendemain c’est l’heure des acras de morue. En fait c’est toujours l’heure des acras, qui pululent à 3 euros les 10 à tous les coins de rue. Comme au bas de notre appartement, toujours le même clochard émacié et désarticulé. Un ancien prof sous crack murmure t-on. Ici où la cigarette est très mal vue, il y a manifestement d’autres drogues. En partance pour Sainte-Anne nous croisons les coureurs du Tour de Martinique, et l’on se souvient qu’il n’y avait qu’un coureur noir l’an dernier sur le Tour en métropole. Aujourd’hui nous allons voir en bateau la mangrove, une formation végétale dont la particularité est d’avoir les pieds dans l’eau et la tête à l’air. Les deux membres de la police de l’écologie de Sainte-Anne nous expliquent son importance dans l’écosystème (bon en gros : la Vie vient de là, ok ?) mais aussi son importance historique et symbolique. Au temps de l’esclavage, le colonisateur avait développé une mythologie répulsive autour de cet espace jugé barbare et insalubre. Et qui était aussi l’un des rares endroits où les esclaves fugitifs pouvaient se nourrir et survivre. L’enchevêtrement de la mangrove fait aujourd’hui figure de métaphore de l’identité antillaise : une multitude de rhizomes sans racine principale.



Les festivaliers eux aussi ont les pieds dans l’eau et la tête en l’air. Pour le rhizome on passera plus tard en revanche. Défilé de culs stringés, de corps noirs, métis et blancs manifestement travaillés pour l’occasion. Un graffeur albinos dessine des tatoo tribaux fluos sur les cuisses des filles qui le demandent. Ça ne drague pas vraiment, mais ça parade sévère, en grappe de filles et de mecs assez séparés - on choisit sur pièce son partenaire (hétéro)sexuel. Comme les crabes violonistes vus par milliers, serrés dans les marais salins, dont le bras démesuré n’a d’autre fonction que d’attirer les femelles. “Ici en Martinique, nous avons le fantasme de la grosse pince” disait plus tôt une employée municipale de Sainte-Anne. Pendant ce temps Dj Djeda envoie le meilleur set du week-end, best of hip hop épileptique au Serato, 1 min grand max par track. Avec Julien des Gourmets et les filles de Waaa, à ce moment-là, on est soin, les rois de la jungle. "Pendant que certaines personnes se prennent la tête pour choisir le président de la république, ici 2000 personnes font la fête !" crie pour la 2e fois en deux jours Mahdi Jaggae, MC du festival.


"C'est qui le président de la république, celui qui vient d'être élu ?" me demande un festivalier. Un autre a dérobé le signe WC et le tient fièrement en l’air. Carrefour culturel, c’est l’heure d’E.Sy Kennenga, chanteur folk local, et ses bluettes que des ados connaissent par cœur. "On dirait Tryo, ça fait bizarre de voir des gens qui chantent des chansons que nous on connaît pas” ose un membre du staff. Le chanteur en est conscient : “pour ceux qui ne connaissent pas le créole, je vous explique...”. 19h39 sur la petite scène, des Martiniquais sur bateaux essayent d'accoster sur la plage, empêchés par la sécurité du festival. En clôture du festival, Tambour Battant bourrine cross-over munis de surfaces MIDI diverses et variées. Puis le final d’Agoria, qui aura ravi les amateurs de tunnels, mixant le buste fier et droit, avec un seau à champagne et une compagne aux petits soins façon Valérie Trierweiler. Il est temps d’atterrir et d’aller voter.


Josselin Bordat / Illustration de une : Olivier Laude.