WANG WINJIU
22 ans, batteur du groupe noisy Birdstriking

Wang Xinjiu, le batteur dongbei de Birdstriking


Coiffé comme Johnny Ramone, Wang Xinjiu, a découvert le rock à l’âge de dix ans. C’est en regardant « The Same Song », une célèbre émission de variétés de la télévision chinoise, qu’il a la Révélation : « les Flowers, un groupe pop-punk très connu chez nous, reprenait une chanson folklorique tibétaine. J’ai halluciné et je me suis dit que c’était ce que je voulais faire ! » Wang se met à la recherche d’infos sur le rock, une quête pas évidente pour un gamin du Liaoning (province maritime du nord-est)… Mais Wang est un acharné. Au collège, il se met à acheter des da kou (cf. lexique). « Le premier que j’ai eu était un disque d’Oasis, ha, ha, ha. Comme je n’avais pas beaucoup de fric, je sautais des repas pour pouvoir m’en payer… A cette époque, j’étais le seul de mon bahut à être branché rock, c’était bizarre. Plus tard, mes parents ont eu Internet. Ça a changé ma vie : je me suis mis à télécharger comme un fou tout en continuant à acheter des disques. » Désormais installé à Pékin, où il étudie les maths, Wang a rencontré des « gens comme lui » et a formé un groupe. Quand on lui parle de l’avenir, il nous répond qu’il refuse de faire un « métier normal » et qu’il se prépare à la peu lucrative vie de rocker noisy. Dans un pays où le fric compte encore plus qu’ailleurs, c’est plutôt courageux.

 


FANYAN ALIAS LOLLY
25 ans, attachée de presse du label rock Maybe Mars

Lolly, en route pour le concert de Goose au Strawberry Music Festival


Comme presque tous les Chinois qui travaillent dans la musique, Fanyan a adopté un surnom anglo-saxon, Lolly. « Les étrangers n’arrivaient jamais à prononcer mon nom correctement, j’en ai eu marre. » Elle écoute du rock pour la première fois à quinze ans, grâce aux jeux vidéo. « Un jour, j’ai regardé une vidéo de trucs et astuces. Il y avait dedans une chanson qui m’a beaucoup plu, It’s My Life »… Fanyan découvre que l’auteur du chef-d’œuvre s’appelle Bon Jovi. Du jour au lendemain, elle arrête d’écouter de la mandopop (cf. lexique) et se lance dans le Hard FM. « J’habitais à Xi’an, une ville où il y a beaucoup de métalleux et de gens branchés post-punk. Pourtant, j’étais la seule de mon école à écouter du rock ». Grâce à Internet, elle explore tous les sous-genres du metal, même le redoutable hair metal. « A la fin du lycée, je subissais une pression horrible. Pour compenser, je me suis branchée sur de la musique extrême : j’écoutais du doom, du death et du black Metal. » Elle tente de faire partager sa passion à sa mère en lui faisant écouter de la darkwave. Echec total : « Elle a trouvé ça horrible et m’a suppliée de ne plus jamais recommencer ! Je devais cacher à mes parents que j’allais voir des concerts, ils ne l’auraient pas toléré. » La délivrance arrive quand Fanyan s’inscrit dans une fac de com. « Comme je n’habitais plus chez mes parents, je me suis mise à sortir comme une malade. Maintenant, je travaille à Pékin. Je sors tout le temps et j’écoute toutes sortes de groupes. Mon rêve, ce serait d’aller en Angleterre… Il y a tellement de concerts là-bas ! J’ai commencé à mettre de l’argent de côté… Je pense pouvoir y aller dans cinq ans ! »

 


LIYAN ALIAS LUCIFER
23 ans, chanteur et guitariste du groupe punk Rustic

Lucifer, quelques heures avant son strip-tease


« Je suis à Pékin parce que j’étudie la clarinette classique, j’adore ça » explique très sérieusement LiYan, le garçon très aimable qui fait office de petite sensation rock en ce moment à Pékin. Le magazine Time Out Beijing s’est d’ailleurs fait une joie de raconter le dernier exploit du diabolique Chinois : subjugué par la prestation de Jesus And Mary Chain au dernier festival SxSW, LiYan n’a pu résister au plaisir de faire un strip-tease sur scène, au beau milieu du concert des légendes Écossaises. « Je n’avais jamais entendu Jesus And Mary Chain. Quand ils ont joué Happy When It Rains, ça a été plus fort que moi, il a fallu que je me désape ! C’était trop beau, vraiment. » explique t-il en anglais, avec un fort accent américain. LiYan est tombé dans le punk quand il était collégien. « Quand j’habitais dans la province du Hubei (dont la capitale, Wuhan, est une des deux villes de Chine, avec Pékin, où pullulent les punks), j’ai assisté à un festival punk. Ça m’a rendu fou, je me suis dit que je devais faire la même chose ! » Grâce au Web, LiYan se branche sur « les héros du rock chinois, les Cui Jian, Zhang Chu et Dou Wei », avant de partir à l’assaut de l’Internationale Keupon : « j’écoutais les groupes des années 90 comme Rancid, Blink 182, Green Day mais aussi les légendes des années 70 comme les Sex Pistols, les Undertones, les Ramones… » Venu à Pékin pour ses études, LiYan y fonde Rustic, un groupe inspiré par le glam-rock et le punk gentil à la Toy Dolls. Entre une leçon de clarinette et une répète, il prend des cours de nunchaku avec un impressionnant géant édenté. « C’est mon ami Wang Jieming, il veut fonder une école de kung-fu. Je m’entraîne avec lui parce que mon vrai but, c’est de devenir une star du film d’action ! »

 


TAI-LUC
54 ans, chanteur et guitariste du groupe de rock’n’roll La Souris Déglinguée (LSD)

Tai-Luc au Midi Festival de Pékin (photo : Olivier Richard)


Tai-Luc n’est pas Chinois mais Français… Alors que fait-il ici ? C’est simple : il est avec nous parce qu’il fréquente l’underground chinois depuis plus de trente ans. On l’a chopé alors que La Souris Déglinguée venait d’essorer le public du Midi Festival, à Pékin. « Je suis allé pour la première fois en Chine en 1981. A ma connaissance, il ne se passait rien en rock. J’avais apporté des cassettes de groupes punks français que j’ai données à des artistes-peintres. Certains morceaux les ont franchement étonnés ! » Deux ans plus tard, Tai-Luc retourne de l’autre côté du rideau de bambou, cette fois à Shanghai. « J’ai assisté au concert d’un gars qui chantait en yaourt des chansons country. C’était plutôt bien d’ailleurs… Le concert avait lieu dans un ancien bordel. J’avais un iroquois, j’ai fait sensation. A la fin, le type est venu me serrer la main. Il en a profité pour me donner discrètement un papier avec son adresse. A l’époque, les Chinois n’avaient pas le droit de communiquer avec les étrangers et c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour m’inviter à l’after, qui était organisé chez lui, une chambre minuscule. » En 1988, Tai-Luc effectue un périple qui le mène de Pékin à Lhassa, au Tibet. « A Pékin, la fille du propriétaire du Minim’s – le nom avait été choisi pour évoquer le Maxim’s de Paris- m’invite à une fête qui a lieu dans un siheyuan (cf. lexique). J’y rencontre Cui Jian (pionnier du rock en Chine, une légende vivante NDR). A l’époque, sa musique ressemblait beaucoup à celle de Sting. J’en ai conclu que les étudiants étrangers de Pékin écoutaient beaucoup The Police ! En fait, c’est grâce à leurs cassettes que pas mal de Chinois ont découvert le rock « ! Tai-Luc se produit ensuite à Lhassa. « J’ai joué dans une salle en face du Potala avec des gens de la brigade de danse et de musique du Tibet. On a répété la veille du concert. Pendant la nuit, ils ont tout noté sur partition. Le soir du concert, le bassiste jouait assis, en lisant sa partition. C’était assez étrange. »
 


XIAO RONG
33 ans, chanteur et guitariste du groupe punk Brain Failure

Xiao Rong (à gauche) et ses acolytes de Brain Failure


Brain Failure est aux rockers de Pékin ce que les Ramones sont aux new yorkais : un motif de fierté. Très impressionnants sur scène, hyper-pros, Xiao Rong et ses trois comparses prêchent la bonne parole punk depuis 1997. « J’ai découvert le rock grâce à Zhang Youdai, un DJ de la radio de Pékin qui passait du rock, du blues et du jazz. C’était le premier à le faire. A l’époque, le grunge et le rock noisy étaient encore dans tous les esprits. On a essayé de comprendre d’où venaient toutes ces guitares saturées et on est tombé sur un disque de The Clash, « Black Market Clash ». On a trouvé ce mélange de rock et de reggae vraiment cool. Après avoir sillonné la Chine, Brain Failure tourne moult fois aux US. On y a joué un peu partout. Des fois, c’était dans des clubs minuscules, avec une organisation quasi-nulle. On a aussi joué au CBGB’s (le temple du punk de NYC NDR). On a même fait une tournée en première partie de The Business, un vieux groupe skin anglais. Leur public n’était pas toujours très aimable. » Après avoir rêvé d’Amérique, Xiao Rong, qui est marié avec une Française, s’inspire désormais du concept de la francophonie pour écrire ses textes. « Ce qui m’intéresse dans la culture francophone, c’est cette façon de mettre en avant les racines, de préserver sa langue. A l’avenir, j’écrirai 99% de mes textes en chinois. C’est plus facile pour communiquer avec mon public et ça me permet d’écrire des choses plus profondes. » Propriétaire d’une galerie d’art avec sa femme, Xiao Rong estime qu’avec le développement des festivals en Chine, il est un peu moins difficile de gagner sa vie en tant que musicien. On termine en parlant de musique française. Xiao Rong aime bien la Mano Negra, Cali (qu’il a découvert sur TV5) et… Zaz.

 

 

LEXIQUE:
Da kou : nom donné aux CDs invendus envoyés en Chine par les Occidentaux à partir des années 80 pour y être recyclés. Une encoche était percée dans le disque pour le rendre inutilisable. En fait, ce trou (« da kou » veut dire « grand trou ») ne neutralisait qu’une ou deux plages, le reste du disque restant parfaitement écoutable. Des dizaines de milliers de da kou ont été vendus sous le manteau, principalement dans les lycées et les facs. Ils ont accéléré la diffusion du rock, du hip-hop et de l’electro en Chine.
Mandopop : variété chinoise chantée en mandarin.
Siheyuan : maison traditionnelle chinoise construite autour d’une cour intérieure.
Dongbei : habitant d’une des trois provinces du nord-est de la Chine ; surnom de ces trois provinces (Liaoning, Jilin, Heilongjiang) où vivent, en tout, plus de 110 millions d’habitants.

 

Photos bonus:

 

Olivier Richard.