L’ADULESCENTE PROVOC'


L’alibi de l’indifférence
L’adulescente – concept définissant un hybride ados à boutons/femmes en fleur – représente la première catégorie du torse nu chromosomé XX. Non pas qu’elles soient les plus nombreuses, mais en tout cas les plus jeunes. Et tout l’honneur leur revient quand on sait que montrer ses formes naissantes à un âge où l’identité se façonne est plus affaire de malaise que d’aisance. Quid alors de leur réelle motivation à exhiber leurs deux tétons grossissants ? La première raison se nomme l’insouciance, plutôt rare, mais retrouvée à rebours chez Corinne, la trentaine au moment de se confesser à un enquêteur de Kaufmann : « Et puis est venue l’époque des seins nus : Ah ! Super ! On va pouvoir les griller ! Et on allait effectivement les griller. » Ah Corinne, si tu savais que derrière tes mots naïfs arrosés de sauce BBQ se cachait une envie de chipo masculine, tu n’aurais pas utilisé cette image qui te trahit finalement.

Éveiller l’attention des mecs
Effectivement, cette ellipse teintée de charbon de bois révèle la deuxième motivation plus ou moins consciente des adulescentes topless : la provocation, et l’envie d’attirer le regard mâle sur soi. Outrepassant la gêne, trahies par de petits ricanements mièvres entre copines pour les plus jeunes, elles se dénudent la poitrine pour se montrer, ce que remarque tout à fait la plage interviewée par l’équipe du sociologue : « Y’a des petits coups d’œil, tout ça, des positions différentes, celles qui provoquent, elles se mettent debout ou semi-allongées, elles se tournent et se retournent, se mettent de la crème. Il y a une manière d'étaler la crème sur le corps, de se caresser les seins, de regarder autour d’elles. » Malheureusement pour elles, ce déshabillement précoce engendre le plus souvent un embarras chez les dragueurs à testostérones, tant le corps de leur proie est d’emblée considéré sous l’angle sexuel, révélant de facto leur désir de polichinelle aux observateurs patauds allongés sur les serviettes.



L'ESTHETE BIEN EQUIPEE


Une belle matière première
« J’aime bien le faire, mais il faut dire que j’adore mes seins, je les trouve jolis, super, pas encombrants ». Notre Corinne fait le choix de la transparence, et honore une deuxième étiquette (la bronzeuse topless peut rentrer ses protubérances dans plusieurs cases), celle de l’esthète. L’esthète topless peut donc se targuer bien souvent d’avoir de beaux seins. Sempiternel débat : qu’est-ce qu’une belle poitrine ? Au-delà de références fruitées, Jean-Claude Kaufmann dénote un consensus actuel basé sur trois critères : le volume, la hauteur et la fermeté. Le volume tout d’abord, est loin d’être le meilleur indicateur, tant le débat petits/gros seins divise. La fermeté est plus pertinente, le sein ferme étant mieux évalué que le sein flasque. Quant à la hauteur, l’unanimité n’est pas loin : plus le sein pointe vers le haut, plus il est beau. Dominique Gros y va même de sa psychanalyse en le voyant comme un équivalent phallique (in Le sein dévoilé, 1987). Le soutien-gorge ne serait dès lors plus qu’une matérialisation toute en tissu du bleu viagra.

Un nouveau code esthétique
Seulement, ce diktat du sein-normal (plus que du beau-sein, finalement) n’est que récent. Des torses plats et athlétiques de la Grèce Antique aux petits seins de la mode garçonne du début du XXe, en passant par les poitrines extravagantes de la Renaissance (qui veut des cookies au fait ?), les règles esthétiques du buste féminin n’ont cessé d’évoluer avec les siècles. Il en est de même pour la teinte de la peau. Le bronzage, quand il n’est pas cramage (http://bit.ly/A5XG6x), n’est socialement valorisé (symbole de beauté et de bonne santé) que depuis peu. Beaux seins + belle coloration = plus qu’à une baleine de soutif d’atteindre le Graal esthétique estival. Cette même baleine qui devient aujourd’hui la hantise de nombreuses amoureuses du beau (passage narcissique) : « J’ai des trucs très sexys, il faut absolument que je sois bronzée partout, ça m’embêterait qu’il y ait du blanc là » prévient Élisabeth, une des bronzeuses de Kaufmann.
 


L'ENGAGEE HIPPIE


Faire tomber les tabous
Enfants de Woodstock plus que de Christiania, les pratiquantes de cette anti-caste se dorent les nibards avant tout par idéologie. Seins nus, c’est leur manière à elles de revendiquer leur liberté. Ces dignes pré-féministes ne se bornent ainsi pas aux sables blonds parsemés de mateurs aux cheveux blancs (à 1’07), mais se laissent aller autour des lacs, rivières et autres parcs. Le plus paradoxal dans l’histoire reste ce désir de retour à l’état sauvage, comme le théorise Jean-Didier Urbain (in Sur la plage, mœurs et coutumes balnéaires), pour finalement faire progresser une forme de liberté corporelle. Liberté totalement appropriée par les naturistes/nudistes, que l’on classerait bien dans cette catégorie. Ces radicaux du slip, dont le mouvement, et avec lui la prise de conscience d’une communauté, est né début 1900, militeraient selon Marc-Alain Descamps (in Vivre nu, psychosociologie du naturisme) pour une « valorisation des sensations ressenties » et une « communion avec la nature », notamment. Il fait bon vivre à poil en Europe.  

L’hédoniste sensible
Moins militante, l’hédoniste recherche avant tout le plaisir du contact solaire sur son corps, seins compris. Danièle, secrétaire célibataire interrogée pour le livre, en fait partie. « Le jour où je ne pourrai plus m’exposer seins nus, je ne viendrai plus du tout à la plage, parce que je n’aurai plus du tout le même plaisir. » Radicale. Tout comme peut l’être la vision de Kaufmann sur cette pratique orientée : « Ce qui plaît dans l’eau, le soleil et le vent, c’est leur contact, qu’ils touchent la peau vraiment. Et qu’ils la touchent  dans des endroits intimes, ce qui renforce la sensation de plaisir sensuel, sorte de substitut pour combler un défaut de caresses. ». Certaines préfèrent cependant sortir couvertes.
 



L'INFLUENCEE CONJUGALE


Le rôle du mari
Partir en vacances en République Dominicaine sans s’assurer que la piscine de l’hôtel accepte les bronzeuses topless. est inconcevable pour tout mari a minima attentionné. C’est d’ailleurs celui-ci qui se pose parfois en demandeur, créant de toutes pièces notre quatrième exhib : l’influencée conjugale. Tirant généralement entre 35 et 40 ans, cette subordonnée a vu débuter sa pratique des seins nus sous influence étroite de son tatoué. Citons trois cas notables repérés par les petites mains de JCK : celui d’Elise tout d’abord, informaticienne mariée à Niels :« Je ne l’aurais pas fait de but en blanc toute seule, c’est mon mari qui m’a poussée à le faire. » Idem pour Hélène dont le mari a obtenu un beau succès d’estime : « Fallait peut-être qu’on me pousse un peu, là on m’a poussée un peu : ça y est. » A contrario, le déclic masculin peut se faire à contrecœur pour l’heureuse-élue. Comme Odile, qui s’était une fois exécutée sous les ordres de son mari : « J’avais honte, j’avais honte. »


Un certain narcissisme masculin
Cette incitation n’est évidemment pas totalement désintéressée. Qu’en a finalement à foutre un homme de « la petite robe d’été » nécessitant zéro trace blanche ? Non, derrière cette demande à l’apparence innocente se cache un narcissisme de premier rang. Un homme est fier par essence, et la beauté de sa femme en est au cœur. Son ego enfle via le regard des autres, lui se sentant par miroir interposé toujours plus beau, toujours plus jeune. Les seins nus de sa moitié symbolisent également une capacité d’aisance reflétée. L’homme attentionné des piscines et autres lieux à mycoses ne serait donc ni plus ni moins qu’un manipulateur individualiste.



LA NOSTALGIQUE QUASI-HEROIQUE


Un shot de jeunesse
« Madame Boutin, vous n’avez pas le monopole du corps. » Cette phrase a-sein-ssine, nombre de bronzeuses topless d’un âge aussi mûr que la couleur de leurs cheveux cramoisis pourraient la tenir. Dévoiler son intimité corporelle n’est pas une question d’années. Ou si, justement. A partir de la cinquantaine (voire avant pour certaines), la femme se sent physiquement vieillir. Dès lors, elle n’a qu’une idée en tête : retrouver fugacement quelques éclats de jeunesse. Les seins nus font partis de cette renaissance recherchée. Les pratiquantes de cette catégorie montrent à la plage leur capacité de résistance face à la raplaplatisation de leur corps, bien souvent aidées et encouragées par leur mari. Enfin quand elles en ont un, l’idée de la cougar quinqua n’est pas loin. Celle-ci exhibe son corps « sexuel », au grand dam de Geneviève, 58 ans au moment de l’interview : « Moi je suis contre, parce que je n’aime pas voir les femmes qui s’exposent comme ça, parce que ça a tendance à attirer les hommes. »

Seins lourds, vie héroïque
Par ce dernier paragraphe, rendons hommage aux post-ménopausées topless tributaires de seins tombants, flasques et vergeturés qui en ont clairement rien à carrer du regard inquisiteur de la plage et des enquêtés : « Dès que ça pendouille, faut s’abstenir », « Une personne âgée, que tous les seins tombent, faut vraiment pas être très normal (sic) » ou simplement « Beurk ! » Celles-ci s’opposent démonstrativement à la dictature du beau et de la jeunesse, pour ne rechercher que la chaleur du soleil sur leur poitrine, le plaisir épidermique du vent sur leur torse dénudé. Laissons Jean-Claude Kaufmann conclure, et louer leur courage par ces mots : « Une forme d’autisme social débouchant sur de l’héroïsme. »



Guillaume Blot // Visuels via Lazer Tits.