Au resort « spa-yoga-detox », on vend du MD au bar

Après plusieurs heures de voyage, entre nouilles à la crevette et nausées du voisin, un bus, un avion, un deuxième bus et un ferry low cost, on arrive enfin au port de Koh Phangan. Il faut négocier une barque à moteur – appelée « taxi boat », pour se rendre à notre resort... Que nous ne connaissons pas encore. En fait, on avait rien réservé, et donc, nulle part où aller. Là, on rencontre un couple de Grecs, qui nous invitent à venir faire du yoga. « Venez avec nous, l’endroit est magique... » Ici, pas de réseau téléphone. Pour Internet, c’est un euro la minute. De quoi vous retirer l’envie de passer la journée sur Facebook. Alors oui, pourquoi pas aller faire du yoga dans la montagne, après tout.

Lorsque nous arrivons sur la plage d’Ad Huan, les Grecs se dirigent dans leur resort en se faufilant dans la forêt, parmi les palmiers. Ils nous laissent à un hôtel-bungalow. C’est cinq euros la nuit. Deux lits avec des matelas délavés sans draps et deux couvertures à carreaux tout droit venues d’Écosse, odeur corporelle d’origine… A partager à trois. 

Le lendemain matin, pressée de me faire des amis plagistes, je rencontre une journaliste de la radio nationale américaine. « Fais très attention, ici c’est un endroit dangereux. Je suis en undercover pour faire un reportage sur le trafic humain, me murmure-t-elle. Des Laotiens et des Vietnamiens sont enlevés par la mafia thaïlandaise. Alors qu’on leur fait croire qu’ils vont devenir chauffeurs de taxi à Bangkok, ils sont enlevés, séquestrés, et finissent esclaves sur des chalutiers, en pleine mer. Non loin de notre île. » Elle me dit qu’elle doit partir trois jours pour interviewer » un ancien esclave, sur une île proche. En bonne samaritaine, elle me laisse sa chambre dans un resort « Spa-Yoga-Detox », appelé Le Sanctuaire, de l’autre côté de la colline. Médecine parallèle, salle de relaxation privée, et d’autres activités mystiques m’y attendent.

 

 

L’après-midi, c’est séance gratuite de yoga dans la « Buddha zone ». C’est un espace très zen, où la prof embaume la pièce d’une odeur persistante. Qui fait tourner la tête. A la fin du cours, je me dirige vers elle, pour voir ce que c’est : dans sa main, un joint. « Mais attention, ce n’est pas de la marijuana ! C’est de la sauge blanche, l’odeur est similaire mais n’a pas les mêmes effets. » J’ai pourtant envie de rire comme un skateur de 14 ans, et la douce impression d'avoir été piégée. « Ah et au fait, cette semaine la plupart des yogistes ont jeûné, pour se détoxer. J’organise une fête pour rompre ce jeûne sur la plage dimanche, venez nombreux ! » La « cérémonie du chocolat », c’est boire une tasse de chocolat chaud au piment rouge, en imitant la danse de la pluie. Plus fort que le régime Dukan, drastique pour l’estomac. Et quand on voit les corps « Auschwitziesques » à la réception, on se demande vraiment si c’est un faste sain… Petite précision : cette prof de yoga se dit « healer » , en langage new age, médecin sans diplôme. Elle propose de soigner les touristes, avec beaucoup de storytelling et aucun diplôme médical. Et à près de 50 euros la séance, il faut vraiment être bourré pour vouloir essayer.

Rendez-vous ensuite dans le salon de thé du complexe, pour un débat avec des « Devendra Banhart » au look tout droit sorti d’une pochette de Cream. Au programme : spiritualité dans le voyage, connaissance de soi… Pour se saluer, les gens se touchent comme dans les films de RTL9. C’est sans compter le récit d’amies qui sont passées devant une suite appelée « Rainbow House », où des convives en tenues légères passeraient l’après-midi dans un jacuzzi. On a raté les invitations. 

Le soir même, je me rends à la soirée organisée par le resort. En pleine jungle, une boîte à ciel ouvert passe du dub. On vend du MDMA au bar, et l’eau coûte deux fois plus que la bière. Je rencontre M., une personne de petite taille, venu de Rome. Il me raconte qu’ici, c’est le grand rassemblement de tous les hippies d’Ibiza qui viennent se ressourcer. Il me passe un joint. En six mois d’expatriation, je n’en avais pas vu en dehors d’un domicile. En Thaïlande, un joint est passible de plusieurs années de prison, mais ici, tout le monde fume et aucun policier à la ronde. 

Je commence à me dire que pour un endroit « détox », les yogistes-plagistes ont une super bonne descente. Et de grandes narines. Il est quatre heures du matin, et la fête bat son plein. 

 

Full Moon Party : Disneyland version Skins

Le lendemain, déglamourisation totale de la Full Moon party, sur une autre plage, de l’autre côté de l’île. Au lieu d’une sélection d’électro pointue, je me retrouve entourée de papis post 68 qui se soulagent dans la mer, du Rihanna et des cracheurs de feu. Le tout agrémenté de tee-shirts fluos, de buckets –seaux de vodka à trois euros… C’est un Disneyland version Skins, un spring break germano-anglais. Une fête sans âme et sans intérêt.

Pour rentrer, il faut prendre un taxi-boat, malgré la mer agitée. Un moment, le moteur s’arrête en pleine nuit, près des rochers. La lune éclaire peu. Le lendemain matin, j’entends parler à la réception d’une fille qui s’est noyée. En fait, les Thaïlandais n’apprennent pas à nager à l’école, et beaucoup d’entre eux ne savent toujours pas nager à l’âge adulte. Une barque se serait fracassée contre un rocher, entre le vomi post-fête et les nappes d’algues de pollution. 

 

 

Des antibiotiques pour 400 euros

Le lendemain matin, vers 16h, c’est brunch au resto du resort avec tous les teufeurs : directrice Londonienne d’un cabaret burlesque, ingénieur chez Apple… Et là, je vois une de mes deux amies Parisiennes débarquer en furie. « J’ai essayé de t’appeler, mais y’a pas de réseau. Je crois que j’ai attrapé une maladie super rare. C. est partie, sa carte bleue a disparu. Et regarde, là »… Mon amie avait des boutons purulents sur tout le corps. « Je suis allée à la clinique de l’île, ça m’a coûté 400 euros… ». Elle me raconte la consultation, où le médecin ne l’a pas auscultée et n’a pas quitté des yeux sa soupe de nouilles. Elle me raconte aussi qu’elle a vu une des « healers » de notre plage dans la salle d’attente. CQFD. Avec des boutons sous la plante des pieds, elle ne peut plus marcher. Et ses mains tremblent constamment. Le barman, franco-anglais, nous prête une bassine « dans laquelle j’ai fait des trucs salaces le soir de la Full », pour soulager ses pieds. Mais ça ne suffit pas, la douleur est intense.

 

Bestiaire Jumanji

Après quelques heures de discussion, le barman me raconte que cette île demande une résistance proche de l’impossible : « Je travaille ici depuis huit mois. J’ai attrapé la dengue, j’ai vu des touristes mordus par des serpents, il y a des tarentules près des chambres… Y’a même un client dont la jambe a doublé après une piqûre de centipède. » Soudain, je me rappelle de la journaliste américaine, qui m’avait dit qu’elle avait « trébuché sur un cobra en rentrant dans sa chambre, une nuit d’orage ». Je pensais que c’était une blague. Sans compter la fois où un ami m’a dit qu’il y avait un énorme rat sauvage au-dessus de ma tête. Ça aussi, je pensais que c’était une blague.

Le soir même, mon ami Italien me prévient qu’il a vu une seringue d’héroïne traîner sur la plage et qu’il faut impérativement mettre des tongues. Entre temps, mon ami Hollandais s’est coupé avec du corail. Il me dit que le corail, « ça s’accroche au corps humain, comme une huître à son pilier… », et que la désinfection fait un mal fou. Il était temps de quitter l’île.

 

 

Aéroport VIP Merco

Nous décidons de ne pas attendre le lendemain et partons en pleine nuit. La voiture taxi coûte 50 euros et la piste ambiance Tintin au Congo  nous questionne sur notre arrivée dans notre entièreté. Ah oui, j’ai oublié de vous dire : il y a une route qui relie notre plage à la ville. Mais pendant tout notre séjour on nous a interdit d’y aller. Elle est réservée aux riverains. Et pendant tout le voyage, on a senti comme une odeur de marijuana embaumer la route… On comprend mieux pourquoi les touristes y sont interdits d’accès. Je me rappelle ainsi du barman, qui m’avait raconté : « Qu’une fois des touristes ont disparu en voulant se promener dans la jungle. » Ce qui m’a immédiatement rappelé la scène de fusillade dans The Beach. Là, j’ai vraiment eu peur.

Quelques heures après, arrivées à l’aéroport, l’accès au rez-de-chaussée nous est interdit. Une dizaine de policiers avec des gros calibres, et une douzaine de Mercedes envahissent l’espace. Au guichet, on nous demande si on s’est bien assurées du contenu de nos valises. Car à Koh Phangan, il y a des trucs louches qui se passent.

 

 

 

Annabelle Azadé Kajbaf.