C’est à New-York, plus exactement dans les milieux gay et drag-queen black et latinos, que le hip-hop queer prend sa source. Ici, pas besoin d’être ultra profond, juste hyper sophistiqué. Autrement dit, paré d’une tenue assez originale et claquante  pour qu’elle se démarque toute la nuit. Si, en 2011, le hip-hop nouvelle génération était celui d’Odd Future, d’A$AP Rocky et Schoolboy Q, le cru 2012 est clairement dirigé par Mikky Blanco, LE1F et Zebra Katz. Trois esthètes éblouissants de modernité. Plus culottés encore que leurs prédécesseurs, ils démontrent avec panache et en quelques notes que la réinvention d’un mouvement peut être un art en soi. Et c’est tout l’archétype du rappeur qui tombe en lambeaux, déchiré par des rythmes indociles et planants, des looks transgenres et hybrides et des ambiances plus sombres et plus imprévisibles que les effets du poppers.

 

God save the queer

 

Evidemment, comme toutes les nouvelles tendances, les réactions sont assez épidermiques : pour certains, c’est clairement un défi absurde de créer de la musique gay dans un genre qui y a toujours été hostile, pour d’autres cela démystifie la figure macho du rappeur et transgresse ainsi toute forme de conformisme. Même constat de décalage chez les artistes du « crew ». Tandis que certains, comme Mykki Blanco, revendiquent la scène populaire comme influence (notamment Eminem, pourtant pas toujours tendre envers cette frange de la population), d’autres, comme Zebra Katz, préfèrent s’incarner en digne successeur du voguing. Ce pourrait être un défaut. C’est en réalité ce qui pousse le hip-hop queer américain à cultiver l’exagération et la stylisation du monde réel. Car, outre une évidente volonté à se jouer des codes du hip-hop traditionnel, il y ici a une forte théâtralité, un jeu avec le désir, un imaginaire et de l’illusion.

 

Derrière cette esthétique travaillée et soignée se cache également un passionnant discours sur la liberté (qu’elle soit orale ou physique). Une liberté qui se ressent fortement à l’oreille, où la raison et la conscience prennent le pas sur la valeur marchande, où plus rien n’est affaire d’étiquettes. Et pour illustrer notre propos (et ainsi clouer le bec aux soi-disant puristes qui pensent encore que le hip-hop est un royaume dont Jay-Z et Kanye West sont les seuls rois), on vous a concocté une petite sélection des artistes qui font le hip-hop queer d’aujourd’hui. Si vous êtes familiers du genre, prenez cela comme best-of, si vous êtes néophytes, alors bonne initiation. On est gentil, on vous prévient. Dans le langage courant, c’est qui s’appelle avoir du swag.

 

 

Mykki Blanco

 

 

Même si l’homosexualité n’a pas forcément pignon sur rue dans le hip-hop, il est temps d’arrêter tous ces clichés et d’admettre que le monde est prêt à accepter un rappeur gay. Né Michael Quatelbaum, devenu drag-rappeur, Mykki Blanco en est le parfait exemple. Visiblement très influencé par la culture des Ballrooms à New-York (lieu où les gays afro-américains et latinos se lancent des défis), ce rappeur travesti se démarque de ses collègues en optant pour un rap sombre et sobre, loin de toute farandole pailletée en somme. En faisant cela, celui qui s’habille en fille depuis 2010 cherche sans doute une autre voie que le nightclubbing, une voie plus subtile et moins festive. Après tout, à quoi bon convaincre les gens de danser, puisqu’ils le font depuis des années ?

 

 

Révélé par un single à la fois sadique et salace (Wavvy), Mykki Blanco est depuis devenu la coqueluche d’artistes confirmés : de Grimes à Devonte Hynes, en passant Nguzunguzu la liste est longue. Ces derniers, en collaboration avec Brenmar, sont même annoncés à la production de sa prochaine mixtape. Serrez les fesses, Mykki Blanco est prêt à tout défoncer.

 

 

Zebra Katz

 

 

Si, en dehors du cercle new-yorkais, le hip-hop queer a encore du mal à s’imposer - pire, il a plutôt du mal à être accepté -, Zebra Katz pourrait bien lui apporter une planche de salut. Avec ses propos graveleux et sa belle gueule, ce hipster de Brooklyn, autoproclamé « dancehall queen », ne fait pas dans la demi-mesure. « I’mma reach that bitch. I’mma teach that bitch. I’m gonna give that bitch some knowlegde. I’m gonna take that bitch to college. » Ces mots, extraits de son premier single (Ima Read) et oscillant entre rap et spoken word, font clairement référence au voguing où « Read » ne signifie pas « lire » mais « clasher verbalement ».

 

 

Ima Read, c’est exactement ça : un titre menaçant et minimal, industriel et étrange. Ces derniers temps, on l’a même entendu dans un mix d’Azealia Banks (elle-même bisexuelle) pour un défilé de Karl Lagerfield avant que Questlove de The Roots et Saul Williams n’en vantent publiquement les mérites. Alors, si vous souhaitez faire des siestes crapuleuses en compagnie de ce rap rétro-futuriste avant que l’industrie ne le rattrape et ne transforme toute cette tension en une orgie purement dégueulasse, on vous conseille de ne plus perdre de temps. Le jeune homme sera bientôt immense, on en a la certitude.

 

 

LE1F

 

 

Le problème qui se pose à présent, c’est qu’à force de militer pour la libre expression des rappeurs gays, ces derniers risquent de  s’enfermer dans une étiquette qu’ils auront eux-mêmes créée. En bon moderniste radical qu’il est, cela ne risque pas d’arriver à LE1F. Et pour cause, celui que l’on nomme Khalif Diouf dans le civil n’en est pas à ses premiers faits d’armes : outre sa participation à la production sur le dernier album de Spank Rock, LE1F est également aux manettes de Combination Pizza Hut & Taco Bell, titre délirant des non moins déjantés Das Racist.

 

 

Largement inspiré par les mouvements de danse, LE1F ne prône pas un rap conscient, mais incite auditeurs et danseurs à pénétrer cet endroit sombre et intimidant qu’est le dancefloor. Avec ses titres qui parviennent à brouiller la frontière entre rationnel et irrationnel, LE1F se fait le principal pourvoyeur de son d’un genre jusqu’ici désincarné, sans véritable identité. Bref, un magicien de la production qui ne craint pas l’échec. On a trouvé notre Merlin L’Enchanteur du hip-hop. Et c’est ce qui fait que tout tourne rond.

 

 

Cakes Da Killa

 

Alors que de nombreux rappeurs ne ressemblent à rien de plus qu’à une Cadillac monstrueusement tunée par Pimp My Ride, Cakes Da Killa et son flow solide en termine définitivement avec l’ère du bling bling et des mains délicatement posées sur l’entrejambe. L’heure est aux poses alambiquées. Ne pas prendre pour autant Cakes Da Killa pour la folle de service. Son unique but, hormis de véhiculer des idéaux de beauté très différents, est de défoncer l’intransigeante logique du spectacle. Sans pour autant renoncer à en jouir. En cela, le jeune drag-rappeur est probablement moins proche du hip-hop original de Run DMC et compagnie que de l’esprit des nightclubbing dans les années 70 où le message était : éclatez-vous et perdez-vous dans la musique.

 

 

 

THEEsatisfaction

 

 

Pas forcément les plus queer, mais certainement les plus hypes. Car ce qu’elles n’ont pas en excentricité gestuelle, Stas et Cat, les deux rappeuses lesbiennes de THEEsatisfaction, l’ont en énergie festive. Queen$, leur tube, ne laisse d’ailleurs aucun doute sur leurs intentions : avec elles, c’est frotti-frotta, ambiances multicolores et délires hédonistes assurés sur la piste de danse. C’est sûr, on a connu plus dark et plus sauvage. Mais leur look improbable, leur dérision permanente et leurs productions décoiffantes sont suffisamment prononcés pour convaincre quiconque douterait de leur sincérité. De toute façon, un couple de lesbiennes afro-américaines au sein d’un milieu tel que le hip-hop, on a beau retourner l’équation dans tous les sens, il est difficile d’y trouver autre chose que du courage. Si ce n’est du talent, qu’elles délivrent à longueur de titres. En les prenant sous leur aile, Shabazz Palaces ne s’y sont pas trompé : avec THEEsatisfaction, le futur du hip-hop a de la gueule.

 

 

 

House Of LaDosha

 

 

Si le hip-hop queer a besoin de noirceur, House Of LaDosha est tout à fait disposé à lui en offrir. Il faut dire que leurs compositions, charnelles et allumeuses, en possèdent à foison. Rejetant toutes les portes que le mainstream semble leur ouvrir, préférant rester fidèles à leur art, à leurs idéaux, à leurs revendications et aux dures réalités sociales qui bercent leur quotidien, ces hurluberlus composent une musique zinzin et chancelante. Et puisqu’ils semblent avoir le potentiel de métamorphoser n’importe quel beat en martèlement sexuel, il est vivement conseillé d’avoir les idées larges. Car House Of LaDosha n’impose jamais de direction unique à ses mélodies, préférant jouer avec le beau, le laid, le vulgaire ou encore la dinguerie. Juste de quoi perdre le ciboulot en quelque sorte.

 

 

S’ils étaient sans doute trop jeunes pour avoir vu Paris Is Burning (documentaire de Jennie Levingston sur la culture voguing datant de 1990) à sa sortie, les membres d’House Of LaDosha sont de fiers rejetons de cette génération, aussi dansante que planante. Jay-Z et Kanye West feraient bien de surveiller leurs arrière-trains, House Of LaDosha et ses comparses sont prêts à pervertir toute l’Amérique. Pour ce qui est de la France, on attend avec impatience les photos de Booba en sous-vêtements léopard aux côtés d’un Rohff en hauts talons.

 

 

Maxime Delcourt.