Non, notre genre à nous c’est plutôt d’attendre que les Japonais se déplacent pour nous rendre visite pendant nos propres Fashion Weeks. Une fois le déplacement fait, on les regarde d’un œil inquisiteur, puis on les accepte et on finit par les idolâtrer. Issey Miyake, Yohji Yamamoto, Comme des Garçons, on vous ad-ore. On a même fini par vous donner le saint statut de marques cultes. Merci d’être venus à nous, mais de toute évidence, ce n’est pas nous qui serions venus vous chercher.

 

Comme des Garçons, défilé printemps/été 2013, Paris.

 

Il suffit d’avoir mis les pieds une seule fois à Tokyo pour réaliser à quel point il est aberrant que les médias européens ou américains ne couvrent pas, ou presque pas, cette mode japonaise bouillonnante où de nouveaux labels plus originaux les uns que les autres apparaissent chaque année et où le street-style est légion, voire religion.

 

Si l’on sait quelque chose de la mode japonaise, c’est grâce aux livres Fruits. Publié en 2001 par Phaïdon, le premier volume compilait des images des années 90 du magazine de streetstyle japonais du même nom, créé par le photographe Shoichi Aoki. Le livre connut un grand succès et fut suivi d’un deuxième opus, sorti en 2005. On découvrit alors en France l’interprétation japonaise du punk, la mode lolita tout droit sortie d’un conte de Grimm et tous ses dérivés, mais aussi la culture tokyo-goth, le style décora, gyaru ou visual kei, ainsi que l'obsession des japonais pour le «kawaii». 

 

Fresh Fruits, Phaidon, 2005

 

Depuis le dernier volume de Fruits, que sait-on de la mode japonaise ? Pas grand-chose, et cela fera bientôt 10 ans que le livre aura été publié. Quelques autres livres sont sortis, mais les tendances japonaises vont vite et le livre n’est pas un format «sur le vif». Pourtant, la mode japonaise a changé. Mais il est difficile de s'en rendre compte sans être sur place, d'autant plus que la blogosphère fashion japonaise est impénétrable pour qui ne sait pas lire le japonais. La bonne nouvelle, c’est qu’on a fait le travail pour vous.

 

«Le street-style japonais est devenu plus mature, moins kawaii et plus romantique. Il y a moins de mode extrême que dans les années 90, mais les gens s’habillent mieux. Les temps sont durs au Japon, c’est compliqué de trouver un travail, les comportements et les attentes ont changé» confiait à Super Super Magazine Kjeld Duits, le créateur du site Japanese Streets.

 

Les nouvelles tribus japonaises rejettent des styles qui avaient la côte il y a quelques années. Par exemple le gyaru, style ultra-pas-naturel qui utilisait beaucoup d’argent et de marques de luxe, semble complètement démodé. 

 

Une gyaru

 

Il y a encore quelque années, les tendances japonaises se définissaient autour d’un ou plusieurs labels qui étaient considérés comme cultes. Par exemple, la mode lolita a ses marques-stars comme Baby the Stars Shine Bright ou la marque Milk, et il est très difficile, voire impossible, de recréer le look sans avoir recours à des vêtements issus de ces fabriquants. Aujourd'hui toutefois, il semblerait que les jeunes japonais se dirigent désormais vers des styles un plus rustiques et traditionnels. De cosmopolite à rural, de contemporain à vintage, les champs sont redéfinis. Le D.I.Y, le mélange et l’expérimentation sont de rigueur. 

 

Herbivore Boy / Skirt Boy

Dans cette mouvance, le concept de masculinité se trouve renouvelé par rapport à ce que l'on connaît de la mode japonaise pour homme.

Les Japonais parlent de herbivore boy, ce qui est l’équivalent de notre métrosexuel. Les salary men, machos, branchés sexe et ambitieux professionnellement, se font de moins en moins nombreux. Ils sont progressivement remplacés par des hommes plus à l'écoute de leur part féminine, peu intéressés par une carrière, ne cherchant pas spécialement le contact avec les femmes sans être homosexuels pour autant, et plus intéressés par la mode et par leur alimentation. Et c'est loin d’être un phénomène de niche : 76% des hommes japonais se définiraient ainsi.  Esthétiquement, le herbivore boy n’a pas un look ultra-défini. Généralement long et fin, il soigne sa peau et ses cheveux. Allant un pas plus loin, certains d'entre eux commencent à porter des jupes, parfois même des talons. Ne se considérant ni travestis, ni homosexuels, ces hommes empruntent simplement le vestiaire féminin, «juste comme ça».

 

Deux exemples de herbivore / skirt boys.

 

Mori Kei / Natural Kei

Style extrêmement populaire au Japon depuis trois ans, le mori kei (mori= forêt, kei= style) aussi appelé natural kei est cet être romantique qui arpente la ville tout en ayant l’air tout droit sorti d’une prairie. L’idée lorgne carrément vers le bobo-écolo-magique. Concrètement, ça veut dire porter des vêtements aux formes amples et vaporeuses, en couches superposées, dans des matières d’aspect écolo: coton, laine, crochet et mailles de toutes sortes, vieilles dentelles etc. Le tout avec des tons naturels, type beige, jaune passé, blanc cassé, vert ou moutarde, combiné à des tissus agrémentés d'imprimés fleuris ou d'illustrations de petits animaux. Ce style est toutefois à ne pas confondre avec le look hippy à la japonaise : ici, pas d’imprimés de champignons rose fluo. En gros, les fringues du mori kei pourraient très bien pousser sur des arbres dans une forêt magique. Ce style est globalement unisexe, bon nombre d’herbivore boys adoptant ce look. Les matières employées confèrent aux vêtements un aspect ancien et désuet, tout en demeurant confortables et décontractés. Pas de talons, mais des chaussures plates et du make-up nature. Il y a quelque chose de calme, presque de nonchalant dans ce style pourtant très réfléchi. Où chiner pour se créer sa garde-robe mori ? Dans les brocantes et les greniers. Cependant, ce look est aussi représenté commercialement par deux marques emblèmes : Pink House et Wonder Rocket

 

Le mori est ce citadin à l’esprit ailleurs qui prétend aimer la nature, mange bio, ramasse des pâquerettes le dimanche et lit des livres anciens sous un arbre. Bref, un bobo dans toute sa splendeur avec la touche jap' qui fait le truc en plus, cette sensibilité enfantine et magique, ce brin d’imagination que nous n’avons pas.

 

Des mori girls

 

Dolly Kei

Bon, alors à partir de maintenant il va falloir me suivre, les gars. La mode japonaise est SUB-TILE, et les différences de looks sont donc plutôt minimes pour quelqu’un qui n’est pas habitué. Le look dolly kei peut sembler similaire au mori kei, mais au Japon, on met un point d’honneur à distinguer les deux allures. 

Le dolly kei s'inspire de l'époque victorienne. Ainsi que des vielles poupées et des fringues antiques des pays d’Europe de l’Est, notamment. Esprit poupée russe, hybride poupée de porcelaine. Le look est un savant mixe entre le bohème, le gypsy, les vêtements folkloriques et les contes de fées. Contrairement au mori, le dolly kei n’utilise pas de couleurs douces, mais aime les couleurs foncées : du rouge, du vert, du noir, de l’or, des motifs riches et lourds, de la broderie et de la tapisserie. Quelque chose de luxueux mais abimé s'en dégage, un aspect un peu «creepy», vieille bibliothèque, grenier hanté avec plein de poupées cassées. Il n'est donc pas surprenant que l'enseigne-phare du mouvement s’appelle Grimoire.

 

Le dolly kei

 

Cult Party Kei

Le cult party kei est la version girly du mori. La silhouette est à peu près de la même forme (on le rappelle, des vêtements vaporeux en couches superposées), sauf qu'ici, on n'en a rien à balancer des couleurs de la forêt et on utilise une palette pastel. Du rose pâle, du blanc et du bleu bébé. La cult party girl est en quelque sorte une descendante de la lolita, elle est romantique, elle apprécie le coté kawaii, enfantin et cucul-la-praline-à-volants, mais elle ne veut pas s'embarrasser de vêtements guindés. Elle préfère quelque chose de plus confortable et plus aérien, comme des chemises de nuit semi-transparentes de mamie vintage en guise de veste. Le QG des cult party girls est un magasin appelé The Virgin Mary. Ce look s'accompagne d'un détail : une croix rouge d’infirmière, ou des poupées ensanglantées qu’on retrouve en grigris. 

 

Cult party kei

 

Fairy Kei

On retrouve dans le fairy kei la même influence «lolitesque» que dans le cult party kei. Mais cette fois-ci, on fout le côté romantique carrément aux chiottes et on adopte un look plus street-wear, et surtout très 80’s. Mon petit Poney, Bisounours, Barbie, Charlotte aux Fraises, voilà la came de la fairy girl. Les tons pastel sont mélangés à des couleurs néons. Tutus en résille, sneakers pastel, Converses en version plateforme, imprimés à pois, sweatshirts, t-shirts vintages, collants, chaussettes. La fairy girl est définitivement pop et bien dans ses baskets. Elle écoute Cindy Lauper, Blondie, de l’électroclash et passe ses dimanches à regarder les Barbapapas en DVD. Kawaii et vintage vont complètement de pair avec ce look, les fringues sont souvent D.I.Y, des vieux draps aux imprimés licornes feront le tissu d’une nouvelle robe. La starlette du mouvement s’appelle Tabuchi Sayuri et elle a créé le magasin Spank, qui est devenu le repaire ultime de la fairy girl.

 

Le Fairy kei

 

Yama Girl

Yama veut dire «montagne», on va donc parler des filles de la montagne. Contrairement à la mori girl (fille de la forêt) l’esthétique de la yama n’a rien, elle non plus, de «romantique». Le look se veut même plutôt terre à terre. Les yama girls sont des citadines qui passent leurs week-ends hors de la ville. Elles vont camper et faire de la randonnée - ce qui ne veut pas dire qu’elles doivent abandonner leur sens de la mode pour autant. Au contraire, les yama se sont construit un style bien à elles, fonctionnel mais cool. Couleurs acidulées, collants rayés, elles portent la ransuka, la «jupe pour courir». Plusieurs magazines sont spécialisés dans le yama, comme Randonnée ou OF Girls, avec des éditos rando-mode. La tendance a pris beaucoup d’ampleur ces derniers temps et les fabricants de vêtements de sport ne se sont pas laissés prendre de vitesse : ainsi, des marques bien connues chez nous comme The North Face ou Aigle ont décidé d'agrandir leur collection femme pour le marché japonais. En conséquence de quoi, la tendance à suivre cette année devrait être celle de la tsuri girl, la «fille qui pêche». 

 

Des Yama girls

 

Kimono Modern Style

Les Japonais utilisent leurs vêtements traditionnels de façon moderne et contemporaine. Un peu comme si nous, on se remettait aux corsets et aux jupons. Le kimono se mélange à un look lolita parfois gothique, il s’invite dans diverses sous-cultures. Ces nouveaux styles aident le kimono à ne pas devenir une pièce de musée obsolète. Les fameuses geta (sandales japonaises ancestrales à la semelle constituée de deux baguettes de bois et associées au théâtre nô et kabuki) ainsi que les chaussettes tabi (chaussettes avec les doigts de pieds séparés) se font de plus en plus populaires et se portent au quotidien.

 

Des Kimono modern style

 

Wamono

Le style wamono, aussi appelé angeler, emprunte lui aussi des détails au kimono. Le look est un mélange entre traditions et visions du futur. Le look cyberpunk fait l’amour au kimono : bienvenue dans le monde de la rave à la japonaise. Zips, matières synthétiques et imprimés de kimono à l’ancienne se côtoient pour donner naissance à une cyber-geisha. La boutique tokyoïte Takuya’s Angel est spécialisée dans ce look qui existe depuis 1995 mais qui s’est re-popularisé il y a quelques années.

 

Le Wamono

 

Gothic Fusion

Le gothic fusion est une micro-tendance dont l'émergence a été pu être récemment observée au sein d'un club tokyoïte. Le mélange est plutôt (d)étonnant et a l'air de consister principalement en des éléments gothiques combinés à une esthétique à l'influence incontestablement moyen-orientale. On n’en sait pas vraiment plus pour l’instant. Prêts pour une danse du ventre gothique ?

 

Gothic fusion

 

 

En conclusion de ce tour d'horizon, on pourrait donc affirmer que la mode japonaise est désormais bien moins guindée qu'auparavant, et que les looks se rencontrent et se mélangent. La crise économique a durablement transformé le Japon, les Japonais ne créent plus leur look en fonction des marques, ils utilisent désormais beaucoup de pièces vintages et de pièces «faites maison». On assiste ainsi à un véritable retour à des valeurs et des traditions ancestrales (avec un intérêt pour la nature et l’écologie) de la part des jeunes Japonais, et cette tendance de fond parmi un très grand nombre d'entre eux transparaît très clairement - ou en tout cas bien plus distinctement qu'il y a quelques années- dans leur façon de se vêtir.

 

Dora Moutot // Photos: DR // Visuel de Une: Scae.