« Deux fois par mois, on se retrouve entre couilles, en forêt de Rambouillet. On passe deux jours et deux nuits dehors et on se démerde. On bouffe, on fait du feu et on s'entraîne au self-defense. Depuis quelque temps, la société nous dit que la violence, c'est super mal. Total, quand une mémé se fait arracher son sac dans le métro, t'as pas un mec qui bouge : ils se chient dessus les gars. C'est devenu des tantouzes. » « On », c'est Grégoire, 35 ans, tatanes de rando Quechua, intérimaire dans les bistrots de la rue St-Maur. Grimpée aux arbres, sa bande de trois : même âge, mêmes grolles, même taf. Et surtout même tribu, les couillards : des beaufs fiers de l'être qui s'envoient des cartouches de Gauloises au p'tit déj et se parfument au sans-plomb. A ce moment-là, j'ai envie de lui dire que 1) « Grégoire » ça fait tantouze, et 2) on dit plus « tantouze » depuis Pompidou. Mais vu qu'il fait la taille d'un immeuble de deux étages, je retourne à ma tablette. « En fait, on recopie les méthodes de la Tracker School aux USA, une école qui organise des stages de survie en forêt et qui te réapprend à devenir un bonhomme. On appelle ça des stages de "masculi-li-nation" ». Masculinisation, c'est le mot que tu cherches ? « Ouais, c'est ça. C'est pour le mec des villes, à la mode, qui est pote avec des filles, tout ça. » Et ? « Ben, un jour, ses potes mecs lui payent un stage et ça le remet d'équerre. » La Tracker School voit le jour en 76 dans les forêts du New Jersey. Son boss, Tim Brown, ancien disciple d'un guerrier apache, enseigne à ses élèves à chasser l'ours brun et à descendre en kayak des rivières déchainées. Bref, à devenir des couillards, histoire de réveiller le mâle qui dort en eux mais qui pionce sévère depuis l'arrivée d'American Apparel et des jus de fruits bio.

Rewind : milieu des années 90, le métrosexuel s'invite en une des magazines de mode. Finies les soirées Champion's League et les collec' de Newlook cachées sous le plumard. Désormais, c'est crèmes de jour, abonnements à la gym et les saisons une à 45 de Sex & the City. Le métrosexuel assume enfin « sa part de féminité » et s'épile les épaules. Carton : entre 98 et 2004 dans le monde, le chiffre d'affaires des produits de beauté pour hommes grimpe de 150%. Une fois passée la journée au BHV, le mecton des années 2000 squatte la cuisine, ce truc recouvert de carrelage avec des plaques et un four : c'est le gastrosexuel. Mais voilà 2012 et patatra, le monde se gamelle, fauché par la crise. Daniel Welzer Lang est sociologue et spécialiste de l'identité masculine. Pour lui, c'est clair, le viril revient en force. La « faute » à l'égalité homme-femme : « La société change et certains mecs ne comprennent pas ce qui se passe. Les femmes travaillent et gagnent leur vie, elles s'émancipent, elles s'affirment. Certains hommes se sentent alors has-been, déclassés. Résultat, ils se raccrochent à tout ce qui leur reste, leur virilité. Pour eux, c'est une bouée de sauvetage. Les codes machos, c'est une stratégie de défense. » Et la crise dans tout ça ? « Aussi », répond Christine Castelain-Meunier, auteur des Métamorphoses du Masculin : « Avec la crise, les hommes sont tombés de leur piédestal. Avant, ils avaient tous les rênes du pouvoir. Le pouvoir économique, le pouvoir juridique... Ils s'affirmaient par l'action, la performance. Le néo-libéralisme s'est construit sur ces valeurs-là, des valeurs masculines. Aujourd'hui, avec la crise et le chômage de masse, ces valeurs néo-libérales s'effondrent. Les hommes ont donc besoin de se rassurer et retournent aux codes masculins traditionnels. » En gros, du rhum, des femmes et d'la bière nom de Dieu.

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Icône couillarde, Kenny Powers, le héros de la série Eastbound & Down diffusée depuis trois ans sur HBO, ou l'histoire d'un ancien pro du baseball porté sur les stéroïdes et les gros seins, obligé de filer des cours de gym au lycée de son bled natal. Avec son mulet sur la nuque et son bide éduqué à la binch', il balance ses clichés ploucs sur les femmes, les gays, les enfants, les nains, les Mexicains, les démocrates, le tout assis sur les chiottes et la porte ouverte. Son point fort de couillard : une confiance à 10 000, en toutes circonstances. Plus près de chez nous, Seth Gueko. En 2010, le rappeur confond sa meuf avec une Samsonite et la traîne par les cheveux sur les trottoirs des Champs. Bilan : 3 mois dont 1 ferme à la Santé. Dans ses punchlines qui sentent la transpi, Gueko remplace le crystal meth par du pastis et MTV Cribs par des camps de Manouches. Et devient au passage l'un des meilleurs MC français. « Attention, viril veut pas dire macho: les hommes doivent respecter les femmes et les traiter comme des princesses. Mais l'homme d'aujourd'hui manque de virilité. Il est trop coquet, trop fashion. A la télé, ça manque cruellement de barbe, de poils, de poignées d'amour et de franc parler, c'est le culte de la beauté! On est loin de Philippe Risoli et Beccaro, le mec de Motus. » Sur le blog second degré Fils de pute de la mode, on rêve de balader Sliimy au bout d'une pelle et on flingue les accessoires hipsters comme le fixie, la moustache ou les espadrilles. Mais surtout, post après post, le blog explique comment devenir un couillard, un vrai. Top 5 des dictateurs les plus macs : Saddam, Mobutu, Kim Jong Il, Kadhafi et Amin Dada. Dans un autre style, Juan Carlos, le roi d'Espagne: « Voilà du gros roi en place avec 234 médailles gagnées dans des guerres immorales mais stylées ! Ce type fait 4 mètres de haut, gifle les gens qui lui manquent de respect et impose son style en conseil des ministres en éclatant de rire quand on aborde le "droit des femmes". Ses occupations favorites : les défilés militaires, regarder le Real Madrid gagner des coupes d’Espagne, éclater des éléphants à grands coups de chevrotine et poser par la même occase ses énormes burnes sur les yeux en larmes de la ligue de défense des animaux. » Hilarious ? Pas toujours.

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Car certains couillards balayent mémé dans les orties. Comme les masculinistes, la version Homer Simpson du féminisme. Très en place aux USA, au Canada et en Grande-Bretagne, les mascu' réclament plus de droits pour les hommes et moins de pression. Pour eux, les gadjos d'aujourd'hui sont victimes de ségrégation dans une société dirigée par les femmes. Masculiniste frenchy, Eric Zemmour. Dans son livre Le Premier Sexe, il dénonce « la féminisation » de la société. En fait, les mecs ont perdu leurs couilles : « Aujourd'hui, les mecs sont tétanisés. Ce ne sont plus des hommes, ils sont castrés, ils ne transgressent plus rien, ils sont féminisés. Ils sont éternellement le petit garçon de leur maman. Mais en plus, ils sont la petite copine de leur petite copine avec qui ils font leurs courses, partagent leurs crèmes de beauté... » Mais la faute à qui Zoum-zoum-Zemm ? Les homos d'abord, qui ont intoxiqué les hétéros. Les féministes ensuite. Enfin la pub qui bombarde une imagerie gay ou androgyne. La preuve, le poil : « Le poil est (...) un symbole de notre passé d’homme des cavernes, de notre bestialité, de notre virilité. L’épilation masculine marque une volonté d’en finir avec notre virilité ancestrale. » Un cran au-dessus, Alain Soral. Dans son polo du RAID, le philosophe body-buildé s'en prend à tout ce qui pèse moins de 120 kg et qui n'est pas inscrit à un cours de boxe française. Bref, les femmes, les pédés, les Juifs, les gauchistes, et les hommes qui aiment les femmes, les pédés, les Juifs et les gauchistes. Mais un macho, c'est quoi : « Un gros con pitoyable dont on dit depuis trente ans à peu près tout le mal possible mais aussi pour moi, un mâle pudique à l'ancienne qui respectait sa mère, protégeait sa femme et se sentait responsable de ses enfants. Soit le contraire de la demie-fiotte actuelle, si fragile et toujours à sa propre écoute, dont les femmes avouent avoir de plus en plus de mal à se satisfaire. » Ouch. Et les femmes justement ? « Les femmes sont cantonnées à la reproduction. Dans tout. Dans la culture, les femmes ne créent pas, y'a pas d'invention chez elles. Des femmes de jazz de génie, y'en a pratiquement pas. En revanche, des femmes de musique classique qui sont capable de jouer comme des singes savants, y'en a autant qu'on veut. Tout ce génie de création absolue est fait par des hommes, pauvres, et sans culture musicale. Idem dans les Sciences. Les femmes ont un problème en spatialisation et en logique pure. » Ok, on va te laisser. Note pour plus tard, ne jamais laisser un gun dans les mains d'un couillard grinchounet : fin 89 à l'Ecole Polytechnique de Montréal, un zinzin vide le chargeur de son automatique sur la foule. Bilan, 14 morts, que des femmes. Dans sa lettre d'adieu, il raconte que les féministes ont ruiné sa vie. Vingt ans plus tard, à quelques jours des cérémonies du souvenir, plusieurs sites masculinistes rendent hommage au tueur et l'érigent en héros. Ah, ben voilà un truc de couillard!

++ Le prochain album de Seth Gueko sortira le 13 mai.

Illu: Hugo Stempezynski // Photos: DR.