Le film a beau se prétendre #NSFW, la promo est calibrée comme un lancement de High School Musical : retransmission de l'arrivée des vedettes sur grand écran, actrices en robes de princesses (princesses Barbès mais princesses quand même), photocall interminable, présence de Jade Forêt en retour de couche au premier rang.

 

Depuis le plus haut balcon de la salle (celui des pauvres, des nobodies et, ce soir-là, de mini-pouffes hystériques), l'évènement prend un tour inattendu : nous qui étions surtout venus pour présenter nos hommages à Gucci Mane (une prestation aussi courte que magistrale, ndlr), on a très vite l'impression d'être une délégation de pédophiles sur les bancs du Hit Machine. Devant nous, 3 chemises à carreaux trentenaires et très certainement fans du réalisateur dépravé sont absolument effarées et hurlent «JETEZ VOUS PAR LE BALCON! » en direction des merdeuses qui hurlent «I LOVE YOU SELENA» en direction de l'écran géant. La cohabitation s'annonce difficile :

 

(À 00'56, l'avis d'un ami cinéaste et amoureux)

 

On comprend assez vite que les milliers d'adorables visages poupins qui nous entourent sont venus voir un truc à mi-chemin entre Sexe Intentions et Projet X, et que les parents qui les accompagnent n'ont pas trop dû regarder de films d'Harmony Korine récemment.

 

Aux Amériques, le film a été déconseillé aux moins de 17 ans. En France, la limite d'âge a été abaissée à 12 ans. Ce qui signifie qu'il y a dans le public des enfants de 8 ans. Et tandis que ces sales races prennent un malin plaisir à nous percer les tympans, des millions de questions se bousculent dans ma tête : À partir de quel moment peut-on anticiper un drame avec certitude ? À quoi pensait Paul Verhoeven quand il a assassiné le souvenir de Jessie Spano (Sauvés par le Gong) dans Showgirls? Harmony Korine a-t-il le droit de toucher sa femme pendant la promo, ou c'est trop creepy ? Combien de séances de psy non conventionnées faut-il prévoir pour une partouze entre le casting Disney et James Franco / Alien / Riff Raff ? Comment fait-on d'une icône générationnelle un objet de traumatisme ? Mais qui est l'exemple ?

 

 

C'est quelques minutes avant le début du film que l'évènement a pris tout son sens. Le réalisateur, mi-amusé mi-inquiet, a tenté un dernier avertissement qui s'est lamentablement noyé au milieu de hurlements que seules les cordes vocales pré-pubères sont capables de produire : «Je n'ai aucune idée du genre de film auquel vous vous attendez, mais vous ne devez certainement pas vous attendre à ce genre de film-là. S'il vous plaît ayez l'esprit ouvert !».

 

Le film démarre. Morceau de Skrillex = hurlements. Apparition de Vanessa Hudgens à l'écran = hurlements, immédiatement suivis de huées désapprobatrices lorsqu'on réalise qu'elle fume un bong artisanal. Apparition de Selena Gomez en train de prier = cris de joie et d'admiration. C'est le moment qu'a choisi la chemise à carreaux pour se lever et hurler à toute la salle avec un viril accent du sud-ouest: «FERMEZ VOS GUEULES ! ON VEUT VOIR LE FILM BORDEL ! PUTAIN MAIS FERMEZ VOS PUTAINS DE GUEULES ! OOOOOOOOOOOH !»

 

Difficile de savoir qui remercier entre le burn-out de la chemise à carreaux et la simulation de pipe exécutée par Vanessa Hudgens dans les secondes qui suivirent, mais la salle fut presque immédiatement plongée dans un silence de mort. Pendant 1h30, celui-ci n'aura été perturbé que par les départs précipités de dizaines de parents outrés, et d'enfants pleurant à chaudes larmes.

 

 

Le générique de fin est ambiancé par quelques applaudissements et commentaires mous : «si on avait su, on serait juste restées dehors pour les autographes», «franchement, le monsieur il fait trop peur», «les parents de Vanessa (Hudgens, ndlr) ils ont dû être trop choqués quand ils ont vu le film, sérieux». Il a fallu moins d'une heure à Twitter pour transformer le débat en concours de bite :

 

 

Conclusion :

Spring Breakers se veut un film générationnel, et il l'est probablement. Grâce à son format de clip MTV et son casting 5 étoiles bien sûr, mais surtout parce que Harmony Korine a parfaitement su faire de son film un futur rite initiatique de la génération YOLO : le genre de film qui se regardera en soirée pyjama pour montrer qu'on n'est pas une lopette, et rentrer par la grande porte dans les méandres de l'adolescence boutonneuses et blasée.

 

 

Constance Dovergne.