Avec des établissements basés sur les cinq continents, la Metropolitan Community Church (MCC) est l'Eglise gay-friendly la plus connue au monde. D'abord affiliée au protestantisme, elle s'est ensuite émancipée sous l'appellation plus large de «chrétienne», histoire de demeurer fidèle à sa vocation première : accueillir tout le monde, sans aucune distinction de race, d'âge, d'origine sociale ou de sexualité. Avant d'être finalement reconnue indépendante. Son fondateur, Troy Perry, répudié à l'époque en raison de son homosexualité, l'a créée en 1968. A l'heure où le débat sur le projet de loi pour le mariage pour tous fait encore rage en France, et alors que les représentants des différents courants religieux «anti» étaient à nouveau dans la rue hier, on pourrait hélas presque dire qu'il est étonnant de rencontrer de tels individus, croyants jusqu'au bout des ongles, et emplis de tant d'amour pour leur prochain. Ici, l'égalité du regard sur l'autre n'est pas vaine.

 

De fait, en assistant à la messe du dimanche matin au cours de laquelle intervient une chorale gay, on a un peu honte. Si l'office n'a rien de particulièrement révolutionnaire en dehors du respect plutôt sincère qui semble y régner, on croit à une plaisanterie lorsque l'un des co-directeurs nous apprend qu'un jeudi par mois est réservé, à l'étage, à une école pour les transsexuels - à savoir des cours où l'on apprend à être femme. Baptisé ironiquement Finishing School, à l'image des ces pensionnats anglo-saxons, au sein desquels les jeunes filles de familles bourgeoises étudiaient les bonnes manières (maîtrise de la couture, bienséance, etc.), ici, on apprend également à dire «merci» et à mettre sa serviette sur les genoux. Mais ce n'est pas tout...

 

 

Il faut dire que la grande majorité des participantes (male-to-female, c'est à dire d'homme vers femme) est afro-américaine ou hispanique et vient des quartiers difficile de la ville (le Bronx, Brooklyn...) ou, plus loin, du New-Jersey. On comprend vite que les bénévoles jouent avant tout les éducateurs. Les enjeux sont cependant multiples. Peu ou prou, les familles respectives ont toutes rejeté leur enfant et les ont mis à la porte, lors de ce coming-out à double tranchant. Et les demoiselles, aussi élégantes soient-elles devenues, ont gardé des réflexes de bonhommes de leurs années de galère. Car la plupart ont fréquenté le dortoir de l'abri, situé au rez-de-chaussée de l'église, avant de grimper les marches pour débattre de leur condition. Soupes populaires et bastons, comme si ce n'était pas assez difficile de se débrouiller avec ce que l'on est.

 

Constat ? Devenir femme est aussi une affaire de politique, d'ancrage dans une Histoire qui, pour la plupart, les dépassait. «Peu d'entre elles connaissaient les émeutes de Stonewall, elles n'ont aucune idée de ce qui s'est passé avant elles, que ce soit au sujet de la lutte pour la cause homosexuelle ou, ce dont elles sont encore moins au courant, pour la cause trans» avouent Mel Bryant et Daniel Schnorbus, les responsables. On imagine aisément le cataclysme quand il a fallu se rendre à l'évidence : Dieu s'était trompé de corps pour ces gamines nées dans des habits de garçons et des barres d'immeubles. Et Dieu, elles ne l'ont pourtant pas oublié et le prient avec ferveur dans une ronde à laquelle on prend part, dubitatif, avant le repas. Un avocat administratif travaille dans un coin. Quatre bénévoles sont présents en plus des deux directeurs, de la pasteur, d'une étudiante en master de psychologie et d'une quinzaine de filles, certaines maquillées jusqu'aux pieds et à la féminité exacerbée. Quelques unes sont de majestueuses diva du ghetto, contrastant avec d'autres pour lesquelles ce n'est pas du tout le cas. Et puis il y a ce journaliste. Français de surcroît. Athée ? Hétéro ? Elles l'acceptent en tout cas après quelques questions. Mais ce soir-là, la prière est définitivement universelle. 

 

 

Les langues bien pendues se délient. «Je tiens à cette communauté, je la protège, alors je ne veux pas qu'elle soit salie par des propos qu'on n'aurait pas tenus» tient à préciser l'une des femmes autour de la table, chez qui affleure encore une légère moustache sous le fond de teint. Toutes n'en sont pas aux mêmes étapes de leur transformation, ne serait-ce qu'en surface. Certaines portent encore des pantalons de survêtement et des sweats à capuche, voire des barbes naissantes. D'autres sont en jupes très courtes et talons-aiguilles. «J'ai fui la Floride», confie Robin en souriant, fière d'aligner quelques mots de Français. Doo-rag sur la tête (ce filet opaque qui tient les cheveux, chers aux rappeurs locaux) et sac à dos, elle revient de la gym. On jurerait que c'est un garçon, présent en tant que simple observateur. «Non non, je suis bien transgenre, mais c'est le début. Au début je vivais dans la rue, et maintenant je bosse pour trois entreprises différentes en marketing, et j'ai mon propre appartement à Brooklyn.» Toutes n'ont pas cette chance, certaines se prostituent, beaucoup ont connu les violences domestiques. On a soudain l'impression que ces filles se sont arrachées à la misère affective qu'une telle situation induisait, pour reconstruire à la MCC un cocon de vie d'une fragilité absurde. Pour beaucoup, la souffrance point, notamment lorsque subitement épuisées, elles quittent la table au beau milieu du débat. «Ce moment de la semaine, il faut bien se rendre compte que c'est le seul instant où elles peuvent être elles-mêmes sans se soucier du regard des gens, sans insultes» explique la pasteur, la reverend Pat Bumgardner. «Nous les servons, nous les chouchoutons». On peine à croire que c'est ce petit bout de femme qui prêche avec tant d'énergie le dimanche. Le feu sacré.

 

 

Ce soir, en lieu et place de débat, c'est séance cinéma : un documentaire sur la militante des droits civils Marsha P. Johnson. L'assistance réagit à grands éclats de rire face à la spontanéité et à la maladresse de cette transsexuelle black flamboyante dont le corps sans vie fut retrouvé en 1992 dans le tout proche fleuve Hudson. Suicide, meurtre ? L'affaire n'a jamais été élucidée et la police de New-York a rouvert l'enquête en novembre dernier, après 20 ans de doutes. Tandis que la voix sans identité fixe d'Antony and The Johnsons résonne dans la salle changée en petite cathédrale, les yeux se mouillent et la colère monte. L'oiseau Hegarty, qui a choisi le nom de son groupe en hommage à Marsha, lui avait en effet consacré une chanson, River of Sorrow, dans son premier album éponyme. «Nous avons tous à gérer nos propres problèmes d'identité, et bien souvent les gens l'oublient car ils se pensent normaux, et ils nous maltraitent car ils ne nous connaissent pas» déclare Daniel, «simplement homo» et qui se rend bien compte des épreuves supplémentaires du combat des transsexuels. Pour elles et eux, impossible de se cacher. «Dans la rue, lorsqu'on nous prend à parti, il faut se dire que ce n'est pas notre problème, renchérit Michelle lors d'une seconde prière. Je suis sûre que Dieu nous accepte telles que nous sommes. Amen». N'en déplaise aux réacs. 

 

 

Difficile d'être une femme, particulièrement quand on a décidé de l'assumer coûte que coûte. En partant du principe que cela ne se choisit pas, autant l'accepter comme un cadeau, semblent dire leur regards. Et le caractère incroyablement post-gay de cette Eglise, où l'on a son importance en tant qu'individu, n'est qu'un havre de paix, même à Manhattan. Dehors, le tonnerre gronde.

 

En France, les antis de la «Manif pour tous», issus ou non de mouvements religieux, ont parfois appelé au sang et se réuniront à nouveau dans les rues le dimanche 26 mai.

 

 

++ Pour en savoir plus, un article exhaustif sur l'histoire de la MCC de New-York et son engagement vis-à-vis de la communauté LGBT (en anglais).

 

 

Texte et photos : Félicien Cassan // Photo de Une : Tina Fineberg.