«Les sosies ont toujours existé puisqu’un sosie, au départ, c’est de la génétique. Mais le statut s’est professionnalisé grâce à la politique : ils ont d’abord été utilisés par les rois pour se protéger, puis par certains dirigeants et hommes politiques - de l’URSS notamment - qui s’en servaient pour les remplacer ».

Hervé Treilhes prend son boulot au sérieux quand il dit ça. Ancien sosie de Stéphane Bern, il décide, en 2009, de monter son propre festival avec le sosie d’Elton John : «J’en avais marre de squatter le festival de Cannes. C’est très bien le festival de Cannes, mais je voulais avoir le nôtre, chez nous. Et nous avons été les premiers, en 2009. Par la suite ça a donné l’idée à Jonasss d’en monter un à Charleroi, en Belgique. Avant ça, il n’en existait nulle part ailleurs dans le monde. Même pas aux Etats-Unis. C’est fou, mais là-bas, ça n’existe pas». C’est une version de la vérité : Val-Thorens a lancé un festival de sosies il y a sept ans, mais il s’agit avant tout d’un festival musical. Et si pas mal de concours de sosies ont lieu aux Etats-Unis, aucun festival de lookalikes n’est effectivement recensé.  

 

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A mesure que le soleil file vers l’horizon, les édentés sortent de leur planque – et nul doute que la vie n’a pas souri à ceux-là. Il faut encore rouler cinq kilomètres vers l’ouest pour apercevoir les premiers sosies. Une ambiance fin du monde règne au camping de la Yole, trois heures après le lancement des festivités. Trois Johnny Depp discutent avec Marc Anthony sur le tapis rouge déroulé pour l’occasion. A l’instant où Michel Polnareff débarque sur scène, les spectateurs sifflent leur dernier verre de mousseux à peine tiède. Dans dix minutes, le bus viendra chercher tout ce petit monde direction le CO2, la discothèque locale.

 

 

La température frôle les vingt-huit degrés. Sur le patio, Steven, le sosie belge d’Elvis Presley, est entouré de pépées peroxydées. Il a cette assurance qu’ont les mômes de dix-sept ans. Comme il est mineur, ses parents l’ont accompagné. Sa mère ressemble à s’y méprendre à la serveuse du Perroquet dans L’Effrontée (Claude Miller, 1985). Une voix surgit du canapé : «Regarde Renaud, sous le spot, c’est Kad Merad». Des jeunes fument un pétard à l’abri des lasers lumineux. Pendant que Brigitte Bardot se déhanche sur la piste, Robbie Williams sirote son verre peinard, le renard sous un palmier, et Patrick Sébastien reste conforme à lui-même («Tu t’es installée à Toulouse parce que tu aimes la grosse saucisse ?»).

 

 

Au moment de ficher le camp, une bagarre éclate à l’entrée entre le videur et les fumeurs de pétard. La plus énervée, un ersatz de Marie-Madeleine – lunettes, cheveux couleur truffe et robe longue – tente de défoncer la porte de la discothèque à coup de petites sandales à brides. Il ne lui reste plus que trois années à ce rythme pour faire sauter la machine quand soudain, gare au gorille : TOURNEE GRATIS de SPRAY au POIVRE ! Un incident qui nous permet de retenir deux belles leçons : 1) les lentilles de contact empêchent le poivre de se propager dans l’œil 2) sous l’effet de quelque substance, les sainte-nitouches de Béziers peuvent lâcher un «fuck you !» bien senti aux vigiles de boîte de nuit. 

 

Le lendemain matin, à notre arrivée à l’hôtel Moderne, Stéphane n’a pas beaucoup dormi. Le sosie de Johnny Depp version 2003 a raté la dernière navette du CO2 ramenant les survivants de l’aube à Valras et a fait le chemin du retour à pied après qu’un type a tenté de lui chaparder son chapeau. Il a du glaner 4h de sommeil à tout casser. Une chaleur étouffante plombe sa chambre mansardée. La clim' ne fonctionne pas car il fallait payer un supplément pour la mettre en route. Tous les autres sosies logent dans cet hôtel de bord de plage pour des raisons de logistique. Hervé, l’organisateur, a négocié une remise de 10% pour chacun d’entre eux.

 

 

Stéphane a un peu peur à l’idée de se maquiller devant nous et explique que c’est une copine qui lui appris à appliquer le fond de teint. Comme l’acteur de Pirates des Caraïbes a le visage plus émacié et le nez plus fin que lui, il travaille les ombres de son visage : «J’aime bien cette préparation. Moi, j’ai toujours adoré le dessin. Là, c’est comme dessiner sur moi-même à partir d’un modèle».

 

Jean-Jacques sort de la douche, il a à peine eu le temps d’enfiler son jean avant que les animations ne reprennent. Assis torse nu sur l’unique chaise de sa chambre, il raconte qu’il a le statut d’intermittent du spectacle depuis vingt-quatre ans – dont «dix de Renaud». En bon dinosaure des sosies, c’est un monde qu’il connaît bien.

«Combien de fois j’ai entendu ‘les sosies font ça parce qu’ils n’ont pas de personnalité’ ? Mais on n’est pas l’artiste ! Dans mon spectacle, j’essaye d’expliquer pourquoi Renaud a écrit telle ou telle chanson par exemple. J’amène de ma personne.»

Si les sosies sont méprisés, c’est parce qu’ils sont, au choix : des fans qui ont mal tourné / des clones ratés qui tentent de s’accaparer une partie du patrimoine de la star / ah-ah-le-sosie-de-Mimie-Mathy. Pourtant n’importe qui comprendrait, au bout de vingt-quatre heures passées en leur compagnie, qu’un sosie n’embrasse pas immanquablement une carrière de doppelgänger par désespoir. Il y a bien quelques exceptions, quelques acharnés dans le lot, mais la plupart du temps, c’est un job qui s’impose à soi-même.

 

 

«Quand j’ai fait ma crise de la cinquantaine, j’ai changé de look. J’avais alors une moustache à la José Bové, que j’ai rasée. La moustache, ça vous change un visage. Du jour au lendemain, mes collègues ne me reconnaissaient plus». C’était il y a neuf ans. Depuis, il suffit à Bernard d’enfiler des lunettes de soleil et une boucle d’oreille pour incarner Elton John.

 

 

Pour les autres Dr. House, Jean Reno ou James Dean, «sosie de» n’est pas non plus une étiquette difficile à endosser. Mais quand l’entourage se met à pointer votre ressemblance avec Anne Roumanoff, il faut respirer une bonne bouffée d’autodérision.

«C’est arrivé après les dernières élections municipales. Je me présentais à la mairie après m’être penchée pendant un an sur le droit des collectivités, la nouvelle station d’épuration, la loi littorale etc. Un jour, je vais présenter mon programme aux anciens combattants. Et là, ils me rient au nez : ‘Oh oh oh ! Mais vous ressemblez à Anne Roumanoff’. Sur le coup évidemment, je ne l’ai pas super bien pris. »

Comme sa fille veut devenir chanteuse, elle épluche régulièrement les annonces de casting. Elle tombe alors sur un casting de sosies et décide de tenter sa chance. Avec l’aide de sa femme de ménage, à qui elle emprunte une perruque brune, elle fait des photos («en me disant : ‘vous les vieux cons, je vous aurai’») et finit par être sélectionnée pour un prime time chez Dechavanne. Je lui demande si le désir de revanche suffit à incarner une humoriste jouant sur son physique ingrat.

«Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir dire ‘je suis le sosie d’une moche’ mais moi, ça m’éclate. J’ai vraiment son physique, mais si j’enlève ma perruque, je suis blonde aux cheveux longs. Je tourne dans des téléfilms en blonde aujourd’hui. Anne Roumanoff, finalement, ce n’est qu’un de mes personnages. J’ai commencé par elle».

 

 

La ressemblance physique est le premier critère de sélection. Pour participer au festival international de Valras, il faut envoyer des photos et/ou des vidéos. Hervé fume sa cinquante-sixième clope de la journée avant de m’expliquer : «Le but, c’est d’avoir des sosies physiques. Pour moi, le casting, c’est à la sortie de la douche. Bon il peut arriver qu’on se dise ‘mince, j’ai fait une erreur de casting’, mais ça peut donner à la personne une chance de se révéler. En 2010, quand j’ai vu arriver un Joe Cocker, ah merde… mais sur scène, y avait pas photo. Il avait tout : la voix, la gestuelle. On voyait Joe Cocker. Il a gagné le deuxième prix».

 

 

Aux côtés de professionnels comme David (le sosie de Patrick Sébastien) ou Jean-Jacques (le sosie de Renaud) qui tiennent le rôle à plein temps, le festival compte aussi son lot d’amateurs qui sont là pour s’amuser, pour voir jusqu’où l’illusion peut les amener. Au cours du week-end, plusieurs sosies me raconteront des faits d’armes identiques : entrer sur un plateau télé, dépasser les mecs de la sécurité, tromper un autre artiste. Si vous étiez sosie de Sarkozy, est-ce que vous ne joueriez pas à serrer la main au sosie de Bill Clinton pour la presse locale ? Est-ce que vous ne tenteriez pas d’en faire un super-pouvoir ?

 

 

Michaël Vendetta nous offre des bouteilles d’eau tandis que l’équipe d’Endemol règle une dernière fois ses caméras au boulodrome de Valras. A peine la moitié des sosies ont daigné se faire filmer pour cette partie de pétanque à la Eddie Barclay qui devra ensuite être diffusée sur la chaîne YouTube «It’s Big».

Aux tables du déjeuner réparties dans les principaux restos de la ville, la phrase la plus entendue est : «Endemol ? Moi j’y vais pas. On va se faire prendre pour des cons». La veille, NRJ les ont traité de clowns «alors qu’ils ne sont même pas venus». De la même façon, Renaud avouera plus tard qu’il a refusé par trois fois d’être filmé pour Confessions Intimes.

 

 

Que les sosies aient conscience d’être de la chair à télé-réalité, ça rassure. Endemol ne sait sûrement pas que Bernard, le sosie d’Elton John, est chef comptable dans une structure pour personnes handicapées. Les cadreurs ne verront pas Alain, le sosie de Robin Williams / Mrs. Doubtfire, se maquiller dans son camping-car aux abords du casino. Ils ne filmeront pas Steven, le jeune Elvis Presley, se faire embrasser comme du bon pain par Freddy, l’Elvis circa 1970. Ils ne sont pas là pour ça. L’une des filles chargées de superviser la mise en scène se contente d’appeler Gilles, sosie de Dr. House, «House». Quand bien même ils trouveraient l’ambiance ridicule, je suppose qu’ils ne sauraient dire pourquoi. Le sosie est-il toujours pathétique une fois que les caméras s’éteignent ?

 

 

Le petit train touristique de Valras est à quai, départ imminent pour le Casino où doit se jouer le spectacle du samedi soir. Une mémé glisse dans la foule de badauds : «Mouais… c’est pas flagrant». Le sosie de Shakira ne fait pas l’unanimité («Lady Gaga ?» «Avril Lavigne ?»), mais quelqu’un la reconnaît grâce au costume confectionné par sa mère. Le sosie de Jack Sparrow pose avec un bébé, tandis que celui de Jean-Pierre Coffe crie à tue-tête : «C’est de la merde !». George Clooney, qui se trimballe avec une poche Nespresso depuis le début du festival, pose systématiquement à gauche des photos, le pouce en l’air. Steven m’en veut un peu de l’avoir pris pour Alan King, le jeune sosie belge d’Elvis arrêté aux Etats-Unis l’an dernier pour violences conjugales.

 

Les rivalités entre sosies sont monnaie courante dans le milieu. En France, elles touchent surtout les Johnny Hallyday («Je crois que chaque village de France doit avoir son sosie de Johnny Hallyday aujourd’hui», s’amuse Hervé), mais aussi, apparemment, les Mylène Farmer («Elles sont terribles entre elles», croit savoir Stéphane-Johnny Depp).

 

 

«Sosie officiel, ça ne veut rien dire. On ne décerne pas un diplôme 'sosie officiel' à quelqu’un. Qui le délivrerait ? La seule reconnaissance que l’on peut avoir, c’est une reconnaissance officieuse du travail par l’artiste lui-même» explique Renaud. Philippe, le sosie de Bruce Willis, en sait quelque chose : il a été choisi par Bruce himself pour jouer sa doublure dans les scènes de course du film Red 2 tourné à Paris.

Mais quand l’artiste est mort, pour sûr, tout part à vau-l’eau. Laurent Gerra a ainsi vu, il y a quelques années, un Claude François noir se présenter à une soirée organisée dans un domaine viticole du Var. L’autre souci, c’est le manque de moyens. Sans moyens, il n’y a pas de défraiement des sosies, qui se déplacent tous à leurs frais. Et sans défraiement, les meilleurs sosies (comme Henri Giraud) ne se déplacent pas.

 

Le Festival International – grâce à la nationalité belge de Steven – se développe sans subvention de la part de la ville. Sur un coût total de 45 000 euros, 40 000 sont financés par les partenaires privés, 5000 par les dons des particuliers. L’année dernière, 220 personnes ont ainsi participé à l’organisation du festival à coup de dizaines d’euros. Hervé précise : «il faut savoir que le Festival des Sosies, c’est la manifestation qui fait la plus belle promotion de la station. Mais le maire ne donne rien, parce que ça ne vient pas de lui. Il ne veut pas en entendre parler. Ca a été le déclencheur de ma candidature aux élections de l’année prochaine. Il faut changer le maire, alors je me présente. A 23 ans, j’étais adjoint au maire d’une ville de 12 000 habitants et plus tard, j’ai été dans le conseil général de Toulouse. Donc la politique, c’est pas quelque chose de nouveau pour moi. J’ai simplement réveillé mes vieux démons». Hervé aimerait organiser à l’avenir un festival de cinq jours, où il pourrait inviter des sosies d’Angleterre et des Etats-Unis. 

 

Et tandis que le spectacle bat son plein, que Mrs. Doubtfire amuse les marmots en jouant les dames ivres et que Miss Internet Junior Languedoc-Roussillon parvient à éclipser l’absence de la voyante Marie-Claire Estevin dans le jury, l’alchimie atteint son paroxysme sur le front de mer. Si une année, Pierre Bachelet était reparti avec Marilyn Monroe, le jeune Elvis me promet que ce soir, « toutes les femmes sont [s]es petites copines ». A ce concours, Michaël Vendetta l’emporte haut-la-main : en octobre prochain, il se mariera à Valras. Et tous ses amis sosies sont conviés.

 

++ Plus d'infos ici, et sur le site du festival.

 

 

Elise Costa // Crédit photos : Sandy Prolhac.