Peut-on parler de sexualité pendant près de quarante ans et être toujours passionné par le sujet ? Oui. Jacques Waynberg a 73 ans. Pionnier de la sexologie française, il enseigne toujours à l’Institut de Sexologie, et consulte toujours, dans son cabinet rue Charlot. De belles boiseries, de grandes bibliothèques anciennes, un immense bureau avec disposés en pile les livres qu’il a publiés, des statuettes africaines : son bureau pourrait être celui d’un avocat, ou d’un psychiatre de renommée. Mais l’œil du visiteur est attiré par un grand godemichet en bois, ancien, trônant sur un meuble. On ne vient pas ici pour parler divorce ou Œdipe, mais bien pour régler, seul ou en couple, ses problèmes de sexualité. Éjaculation précoce, impuissance, frigidité, mais pas uniquement. Les couples viennent autant pour des problèmes relationnels que des problèmes médicaux.

 

«Mes patients me posent les mêmes questions qu’il y a 40 ans, c’est effrayant», soupire Jacques Waynberg derrière son grand bureau. Il a un diplôme de médecine, mais se bat contre la médicalisation de la sexualité, liée selon lui à la pression des laboratoires pharmaceutiques. Surdiplômé (Droits, Lettres, Sciences Politiques), il défend «la sexologie humaniste». «Vous savez que la sexologie est une science humaine plus que centenaire ?», nous demande-t-il, en montrant une bibliothèque en verre remplie de vieux livres. Depuis des années, il reconstitue, ouvrage par ouvrage, le fonds livresque des médecins juifs allemands, écrit entre 1895 et 1933, et brûlé lors des premiers autodafés de l’Allemagne nazie. «Aucun régime totalitaire, aucune religion même, ne tolère une réflexion sur le sexe. C’est vu comme une concurrence. On ne peut pas tolérer l’individualisme, or l’objet de la sexologie, c’est bien l’accès au bonheur dans une perspective individualiste. D’ailleurs, vous saviez que la naissance de la sexologie est liée à la lutte en 1896 contre la ségrégation homosexuelle en Allemagne ?» Non, on ne le savait pas. «La sexologie, c’est quand même autre chose qu’une question de Viagra ou pas !», lance-t-il en riant. Le Viagra, sa bête noire.

 

 

Mais on en reparlera plus tard. On veut qu’il nous raconte comment il a été formé - entre autres - par Masters & Johnson. A t-il vu la série Masters of Sex, qui raconte l’histoire de ces pionniers de la sexologie américaine ? Oui, et il trouve ça pas mal. Ce qui l’a intéressé, lui, dans sa rencontre avec le médecin et la psychologue de Saint-Louis, c’est leur invention : la co-thérapie. Un couple de thérapeutes face à un couple de patients. Il a importé l’idée en France en 1974, mais ça a été un échec. «Ce n’est pas réaliste de partager en tant que mari et femme les préoccupations des patients. D’ailleurs, est-ce que vous pensez que nous deux, nous pourrions être co-thérapeutes ?» Je lui réponds que non, que je suis trop jeune, et pas diplômée de médecine. «Non, ce n’est pas cela. Pour être de bons co-thérapeutes, il faudrait que nous soyons d’anciens amants apaisés». Ah OK, cela semble donc mal parti.

 

 

De retour des Etats-Unis, il créé en 1976 l’Institut de Sexologie. Depuis, des milliers de patients ont défilé dans son bureau. Et pourtant, je lui fais remarquer que même si je connais des tas de gens qui ont des problèmes avec leur sexualité, je ne crois pas avoir déja rencontré quelqu’un qui ait consulté un sexologue. Jacques Waynberg considère que c’est en partie de sa faute et de celle de ses collègues sexologues. Ils n’auraient pas assez délimité leur profession. Par ailleurs, les problèmes de sexualité sont rarement permanents. Un psy, on le voit toutes les semaines, pendant parfois des années - idem pour un médecin de famille. Alors que les problèmes de sexualité évoluent avec le temps, les rencontres, la vie... Cela rend très aléatoire la demande de soins. Certains problèmes se règlent aussi très facilement. «Un jour, une femme est venue me voir pour des problèmes vis-à-vis de la pénétration. Je lui ai demandé : est-ce que vous avez déjà regardé votre sexe, avec un petit miroir ? Je ne l’ai pas revue.» La démarche l’avait-elle aidée ? «Je n’en sais rien ! Soit en effet cela l’a fait avancer, elle n’avait plus besoin de moi et tant mieux, soit je ne l’ai pas revue car ce que je lui ai demandé était trop difficile à faire pour elle. Elle avait un blocage psychologique trop important».

 

Enfin, d’après le Docteur Waynberg, si la fréquentation des cabinets de sexologie est aléatoire, c’est aussi parce qu’Internet - via des forums à la Doctissimo - aurait favorisé l’auto-information et la «fraternisation» des problèmes. Pour l’un des créateurs, en 1988, du premier serveur minitel «3617 sexolog», ces sites ont tendance à diffuser de fausses idées. Mais ne participent-ils pas aussi à une parole plus libre sur la sexualité ? «Le discours s’est en apparence libéré, mais dans l’intimité de chacun, ça ne change pas. Les tabous restent là. Un exemple simple : nombre de couples ne sont pas fichus de partager, ensemble, des échanges de masturbation. C’est considéré comme «bizarre». On doit se maintenir dans un registre calibré. Et les calibres n’ont pas changé ! S’il y a moins de pressions sociales ou religieuses, les mentalités n’ont pas avancé». Si dans les années 70 il y a eu un grand vent de liberté sur la sexualité, mouvement auquel il a participé (notamment en fréquentant le milieu hippie), il a été selon lui brisé par deux événements survenus en 1981 : l’arrivée du sida d'une part, et d'autre part la contre-révolution moraliste américaine de Reagan. Cette libération, c’était «trop» pour la société américaine, et compte tenu de l’influence qu’avait alors la première puissance mondiale, le monde occidental s’est mis au diapason de ce retour à l’ordre. «Alors qu’on assistait au début d’une révolution érotique, on a refermé les écoutilles. Et est surgit une réponse compensatrice : la pornographie. Mais celle-ci aggrave paradoxalement la rétention de liberté, car elle met en en avant des modèles de comportement inaccessibles. La modélisation morale a été remplacée par la modélisation pornographique». J’essaie de comprendre. Selon lui, le cadre fermé que j’appelle personnellement «préliminaires - pénétration - dodo» serait dû au porno ? «Oui ! Les rituels pornographiques ont renforcé les contraintes morales, en affirmant la primauté du coït, de la pénétration, sur l’érotisme. En cela, c’est donc très proche du discours religieux». Donc religion / porno, même combat ? Hors pénétration, point de salut ? «C’est cela. Le corps social a substitué le modèle pornographique au modèle religieux». Et aujourd’hui, revient-on à une forme de re-moralisation des mœurs ? «Oui, il y a un retour des valeurs morales parce que nous sommes dans une période de grande instabilité économique. Il n’y a jamais eu d’éveil individualiste en période de vaches maigres…».

 

 

On commence à avoir le bourdon. Revenons à sa vie à lui. Dans un dîner en ville, on va demander des conseils juridiques à quelqu’un qui se présente comme avocat, et parler de ses bobos à un docteur. Est-ce qu’on parle de cul à un sexologue ? «Non, pas vraiment. En fait, cela déclenche le rire. Si je disais que j’étais fossoyeur, ce serait la même chose : il faut s’en défendre en rigolant. Après, oui, en aparté, les gens me demandent des choses». Ces choses, justement, il les a répertoriées dans l'un de ses ouvrages. Les problèmes les plus fréquents tournent autour de la question de la performance pour les hommes, de la jouissance pour les femmes. Le principe du sexologue, explique-t-il, consiste à traduire le verbal du patient en réflexion sur l’usage (quelle est la véritable place de la sexualité et de la jouissance dans le couple, ou dans leur vie personnelle). Il refuse de recevoir des jeunes gens de moins de 25 ans, considérant qu’ils sont en plein apprentissage. «L’autre jour, un jeune homme de 18 ans voulait me voir car il jouissait au bout de quelques secondes. Je lui ai juste parlé au téléphone. Il a 18 ans, tout est normal ! C’est un homme en devenir, je ne vais pas lui prescrire un médicament pour cela. Il faut qu’il apprenne à connaître son corps, sa sexualité. Et puis à 20 ans, on peut très vite recommencer, donc où est le problème ?».

 

Jacques Waynberg a publié de nombreux articles contre la prescription de Viagra à tout-va. Il se sent isolé, aujourd’hui, dans ce combat. Et s’il continue à enseigner, il aimerait ralentir les consultations pour avoir plus de temps pour écrire. De la poésie, notamment, l'une de ses grandes passions. Avant que je le quitte, il me glisse avec un grand sourire de fierté : «Vous savez, je reçois régulièrement des couples de femmes lesbiennes. Pourtant, elles vont habituellement très peu dans les cabinets de sexologie, notamment pour voir un homme. Mais elles viennent me voir, moi !». La poésie attendra un peu…

 

 

 

Camille Emmanuelle.