Les critiques n’ont cessé de le rappeler depuis l’arrivée dans les bacs du dernier opus de la prodige de l’indie-pop new-yorkaise : ce dernier album emprunte son titre Ultraviolence au néologisme inventé par le Britannique Anthony Burgess dans son roman plus-que passé à la postérité, Orange Mécanique.

 

Il peut paraître surprenant, à première vue, qu’un album de pop doucereuse puisse arborer un titre aussi radical. Un peu comme si vous décidiez de nommer votre yorkshire Médor. Ce qui étonne encore, c’est que ça ne pose strictement aucun problème à la Fondation Internationale Anthony Burgess, preuve en est avec les récents propos de la directrice marketing de la fondation, Clare Preston-Pollitt :

«Nous sommes au courant du choix de Lana d’intituler son album Ultraviolence. Nous en avions entendu parler il y a quelques temps déjà, et ce choix nous avait aussitôt intrigués... C’est fantastique qu’Orange Mécanique continue d’être une source d’inspiration pour autant d’artistes à travers le monde, cinquante ans après la première publication du roman.»

Elle déclare encore :

«Burgess était un écrivain prolifique et un musicien […] C’était une force créative, enclin à utiliser ses écrits, en particulier Orange Mécanique, pour examiner la nature du bien et du mal et l’importance du libre-arbitre. Il serait intéressant d’en savoir plus sur l’impact qu’a eu le livre ou le film sur l’œuvre de Lana.»

 

On sait l’influence qu’a eue l’adaptation de Kubrick sur les esprits depuis sa sortie dans les salles obscures en 1971. Ce qu’on sait moins, et ce que souligne très justement Miss Preston-Politt, c’est qu’Anthony Burgess était lui-même un musicien accompli.

 

 

Le musicien-écrivain

Anthony Burgess, en plus d’avoir inspiré à Boris Johnson une coupe de cheveux qui est à elle seule une œuvre d’Art, a en effet composé plus de 250 œuvres musicales durant une carrière de musicien étendue sur plus de 60 ans. Le compositeur et chef d’orchestre Paul Philips s’est attaché à rapporter dans A Clockwork Counterpoint les commentaires du génial auteur sur son œuvre littéraire et musicale. On y découvre la frustration de Burgess de n’être retenu que comme écrivain :

«J’aimerais que les gens pensent à moi plus comme un musicien écrivant des romans, que comme un romancier qui compose de temps à autre.»

 

On lui doit notamment la Symphony No. 3 in C (1974-75), exécutée sur une commande de l’Orchestre Symphonique de l’Université de l’Iowa. C’est à cette occasion qu’une composition de Burgess est présentée pour la première fois au public. Il dira à propos de cette performance :

«J’ai écrit au moins 30 livres [on lui doit notamment Nothing Like the Sun, une biographie fictive de Shakespeare centrée sur la vie sexuelle de l’auteur de Hamlet, ndlr] mais ce fut mon seul vrai moment artistique. J’aurais aimé que mon père soit présent. Cela aurait été pour lui la réalisation de tous ses rêves de jeunesse.»

 

 

Beethoven et l’ultraviolence

Hop hop hop, juste une petite seconde. Donc, pour être clair, le mec à qui l’on doit des récits homériques de bastons entre droogies tout de slips vêtus et hippies à casquettes nazies, des phallus géants en porcelaine et des descriptions outrancières de viols à répétition, trouvait autant de plaisir dans la description d’une petite partie de in-and-out sauvage que dans l’écoute de L’Après-midi d’un faune. Même que ce ne serait pas du tout incompatible. Petit rappel des faits ici.

On comprend mieux pourquoi Alex, le jeune héros du roman et du film, aime autant toltchocker des vieux sans défense à coups de canne d’aveugle qu’écouter la 9ème Symphonie de Beethoven.

 

Edition américaine d’Orange Mécanique, publiée en 1963 par W.W. Norton & Company

 

Le compositeur britannique avait une vision bien tranchée de l’animalité qui nous hante nous. Il déclare au cours d’une rencontre au sommet avec l’écrivain juif nobélisé Isaac Bashevis Singer sur un plateau de télévision suédois (ça ne s’invente pas) :

«Dans ma version - la version anglaise - Alex grandit, il comprend que la violence est l'une des caractéristiques de la jeunesse. Il a de l’énergie. Il est alors à même de l’utiliser pour créer. Il deviendra un grand musicien […] J’ai voulu montrer que la violence fait partie intégrante de notre nature humaine. Nous ne pouvons l’ignorer. Nous ne pouvons prétendre qu’elle n’existe pas.»

 

Alex, le violeur qui aime le lait, devient donc un grand musicien. Pas des plus évidents. Pourtant, le lien entre violence et musique est bien réel chez Burgess. Clare Preston-Politt souligne que l’écrivain aurait pu en puiser l’inspiration dans Lolita de Nabokov (un écrivain aussi alcoolique qu’Alex), dans lequel Humbert Humbert, le narrateur, réalise en parcourant un dictionnaire que le mot «violence» précède le mot «violon»... De là à tabasser des innocents à grands coups d’archet, il n’y a qu’un pas.

 

Si nous ne voyons pas Alex devenir ce musicien de génie dans l’adaptation de Kubrick, c’est parce que cette dernière est basée sur la version américaine d’Orange Mécanique, qui compte non pas 21, mais 20 chapitres... La version originale est en effet composée de trois parties, chacune composée de sept chapitres. Ce n’est pas une coïncidence si le total des chapitres les porte à 21, âge reconnu de façon plus ou moins universelle comme celui marquant le passage de l’adolescence à la vie d’homme. Le 21ème chapitre, dans lequel Alex fait œuvre de repentance, fut retiré de l’édition américaine jusqu’en 1981.


Dessin à l’encre d’Alex, le héros et narrateur du roman, par Anthony Burgess, dans le tapuscrit original de 1961

 

Les éditeurs américains de W.W. Norton préféraient que le roman se termine sur une note plus sombre, sans espoir de salut pour Alex, qui succomberait définitivement à sa nature violente, ce qui, au dire des éditeurs, serait plus crédible aux yeux du public américain. Kubrick, qui avait connaissance de la version originale, ne voyait lui-même aucun intérêt dans le dernier chapitre, qu’il trouvait peu convaincant et en incohérence avec le reste du livre. C’est vrai que c’est quand même plus marrant de voir McDowell se rouler dans de la neige artificielle avec une bombasse siliconée, le tout sur du «Ludwig Van». Et puis, on voit mal Malcolm McDowell devenir enfant de chœur et monter sur des poneys, hein ?

Jusque-là, ça se tient. Reste la question du choix de Beethoven comme dieu tutélaire d’Alex. Ca fait bien au-dessus du lit, c’est sûr. Un vrai aimant à gonzes.

 

Extrait d’Orange Mécanique, Stanley Kubrick, 1972

 

Si Alex aime autant Beethoven, c’est parce que son créateur était fana du compositeur allemand. Il écrit :

«Je comprenais la symphonie de Beethoven comme une sorte d’absolu musical, une œuvre que les réalisateurs contemporains étaient incapables de réaliser […] Ses sonates et ses symphonies étaient pleines d’action, de tempête et d’angoisse, de révélations sur le combat avec soi-même et le triomphe.»

 

Beethoven n’est pas la seule référence musicale mise en avant dans l’adaptation de Kubrick (ni, du coup, dans le roman). On se souvient de cette scène où Alex, déambulant dans un magasin de disques aux couleurs acidulées, qualifie ces derniers de «teeny pop vesches», qu’on peut traduire, approximativement, par «petites choses pop adolescentes».

L’une des deux jeunes filles, entre deux succions suggestives sur sa glace à l’eau, évoque les Heaven 17, un groupe fictif... qui a poussé trois Britanniques à créer un véritable groupe de synth-pop baptisé du même nom (on leur doit entre autres le «tube» Let Me Go). Or, à l’instar de son héros, Burgess avait un profond mépris pour la musique pop, allant jusqu’à la qualifier d’«absurdité vibrionante» (twanging nonsense). Paul Philips rapporte ces propos de l’auteur qui accréditent largement son aversion pour cette forme musicale :

«Les jeunes ne savent rien sur rien, ils ne disposent que d’une somme de clichés, pour la plupart à travers les chansons pop, qui leurs sont imposés par des entrepreneurs quadragénaires qui les exploitent en toute conscience.»

 

 

En somme,  Lana Del Rey n’est pas la première à faire un gigantesque pied-de-nez à Burgess en intitulant son album Ultraviolence - jusqu’à preuve du contraire, l’égérie de H&M ne tire pas son succès planétaire de ses compositions classiques -, les Heaven 17 l’ont déjà fait il y a plus de 30 ans. Et ça ne pose aucun problème à la Fondation Internationale Anthony Burgess. Petit rembobinage : selon Clare Preston-Pollitt, il est donc «fantastique qu’Orange Mécanique continue d’être une source d’inspiration pour autant d’artistes à travers le monde, cinquante ans après la première publication du roman.»

 

Clare Preston-Pollitt, loin de tourner cet hommage en dérision comme elle aurait pu le faire si elle avait été un peu puriste (rappelons quand même qu’elle est à la tête du marketing, pas folle la guêpe), semble au contraire avoir bien compris que l’Ultraviolence, en tant que concept né avec Burgess et alliant musique, sexe et déchaînements de violence, a quitté le chemin classique pour prendre un virage résolument... pop.

 

«Alex aime le viol et Beethoven»

Lors d’un entretien avec le critique français Michel Ciment, à la question : «Alex aime le viol et Beethoven : que pensez-vous que cela implique ?», Kubrick répond :

«Je pense que ça implique un échec de la culture quant à sa capacité de recadrage moral de la société. Hitler aimait la bonne musique, et de nombreux hauts dignitaires nazis étaient des hommes cultivés et sophistiqués, mais cela ne leur a pas fait grand bien, ni à eux ni aux autres.»

 

 

Est-ce que considérer Funny Games comme un chef-d’œuvre et aimer les cantates de Bach fait de moi un petit Adolf ? J’y réfléchirai à deux fois. Quoiqu’il en soit, le fait que Lana Del Rey choisisse d’intituler un album d'indie - et pas de metal finlandais - Ultraviolence est un choix finalement pas si absurde que ça. D’une part, parce que violence et musique sont intimement liés dans l’esprit de Burgess donc, mais aussi d’autre part parce que le simple fait de plaquer un terme ulta-connoté sur un objet esthétique tout autre suffit à lui seul à interroger cette notion. D’aucuns spéculent que la chanson éponyme de l’album de Lana évoque l'Atlantic Group, une branche d’Alcooliques Anonymes qu’elle a rejoint dans le passé, connue pour ses dérives sectaires et l’emprise de son «gourou» Jim sur les jeunes en détresse... Une forme de violence autrement plus subtile et perverse qu’un bon vieux coup de canne dans les côtes d’un clochard, non ?

 

Burgess se retourne dans sa tombe ? Tant pis pour lui. Le jour où Ultraviolence sera utilisé comme bande originale pour le dernier Gaspar Noé, on ne pourra que s’incliner devant le talent de la jeune New-Yorkaise, dont la voix semble avoir été faite pour accompagner tout en douceur les aventures de nos droogies modernes.

 

++ Sorti le 16 juin dernier chez Polydor, Ultraviolence, le dernier album de Lana Del Rey, est disponible ici et est en écoute intégrale sur Deezer.

 

 

Benoît Morenne.