Mitan des années 90 : sur les ondes, et particulièrement sur Skyrock, la diffusion de rap commence à sérieusement s’intensifier. Emmené par des singles aussi forts que Simple & Funky d’Alliance Ethnik, Nouveau Western de MC Solaar ou Petit Frère d’IAM, le rap français gagne alors indubitablement en importance et en popularité - malheureusement parfois au détriment de la qualité. Paradoxalement, c’est à cette époque - vers 1997, donc - qu’il commence à stagner, se complaisant dans une recette bien calibrée et vendeuse. «Le rap était arrivé comme une explosion planétaire avec beaucoup d'innovation, de variété, de mélanges», commente aujourd’hui Para One, ancien metteur en son de TTC aux côtés de Tacteel et d’Orgasmic. «Mais après les "golden years" du rap américain dans les années 90, les gens se sont focalisés sur un certain son, toujours le même, surtout en France. On n'avait plus que des copies de Queensbridge, et c'était un peu triste, même si on a adoré ce son de NYC.»

 

 

 

De cette période hyper-standardisée va logiquement naître un vif intérêt pour la transgression et les musiques hybrides en général. Quelques rappeurs - James Delleck, ATK et Svinkels notamment - commencent alors à faire leur apparition et condensent en une même esthétique une bonne partie de ce qui déplaît (à défaut de les faire réagir) aux radios, aux puristes et au grand public : «Pour moi, ce sont simplement des rappeurs avec de fortes personnalités, qui ont eu envie de décider eux-mêmes des sujets qu'ils voulaient aborder», précise Para One. «Ce n'est pas forcément un problème social comme on l'a souvent dit, un truc de bourgeois. La Caution avait tout du groupe de rap de banlieue qui aurait pu facilement s'enfermer dans des sujets de société. Ils ont délibérément choisi de parler de science-fiction sur des beats électroniques. Tous les gens qui voulaient du nouveau se sont vite retrouvés ensemble, y compris parce qu'ils étaient rejetés par le monde du rap. L'ouverture d'esprit est probablement la caractéristique commune la plus importante chez tous ces gens.»

 

 

En cela, des rappeurs comme La Caution ou Svinkels libèrent ceux qui n’y connaissent rien, ceux qui n’ont pas écouté Public Enemy ou Mobb Deep, ceux qui n’écoutent pas de rap du tout. Dixit Grems : «A l'époque où le Wu Tang Clan arrive avec des épées et des concepts de ninja sur des sons tordus, les gens n'appelaient pas ça du rap spé', non ? Pourtant, c'est exactement la même chose. Je crois d’ailleurs que ce nous avons accompli, c'est tout simplement le concept de base du mouvement hip-hop, à savoir réussir à se différencier, inventer son style et ses codes, se créer des personnages pour illustrer son propre monde. Au début des années 90, c’était évident. Malheureusement, tout le monde se ressemble depuis lors, et personne ne veut sortir de la case rap FM, celle qui fait des B.O. dignes de la variét'. Quand le rap alternatif arrive vraiment en 1999, c’était surtout une façon pour nous d’exister, par nos propres moyens et par passion. On a créé notre propre style et on a réalisé nos rêves.» Un style et des rêves qui prendront réellement forme au début des années 2000, à travers différentes mixtapes fondatrices - que l’on pense à L’Antre De La Folie, mixtape sortie en 2000 et réunissant Teki Latex, Cyanure, Dj Vadim ou encore James Delleck, ou par exemple à Orgasmic Le Toxicologue est secrètement amoureux de vous (2002), une collection de beats hip-hop enchaînés, triturés et ré-assemblés par Cédric Caillol aka Orgasmic.

 

 

Une étiquette facile

Alors que le XXIème siècle commence à peine à pointer le bout de son nez, Grems, La Caution ou encore TTC amènent donc le rap dans des domaines où on ne l’attend pas, abordant des sujets abstraits et se positionnant volontairement en rupture du hip-hop contemporain. C’est ce mélange d’intention et d'esthétique volontairement hybride qui vaudra à tous ces rappeurs d’être réunis au sein d’une même entité : le rap alternatif, auquel on accole à tort les étiquettes «rap de blanc» et «rap de bourgeois». La mention a d’ailleurs de quoi faire marrer, tant ce hip-hop semble parfaitement rôdé, en phase avec les racines de cette culture. Après tout, Afrika Bambaataa ne mélangeait-il déjà pas en 1982 le rap aux sonorités électroniques sur Planet Rock ? «Je n'aime pas trop cette expression», avoue Tacteel, acolyte de Para One et de TTC. «Le rap alternatif, c'est simplement ce moment où des producteurs et des rappeurs, qui connaissent très bien les codes de cette musique, décident d'en faire avec un peu plus de liberté que ce qui était généralement toléré. Le rap, c'est très codé, et il y avait alors plein de choses que tu n'avais pas "le droit" de faire. Nous, on refusait ça ! Mais on n’a jamais eu l'impression d'être une alternative. On voulait être LE rap. A nos yeux, on était même le meilleur rap qui soit ! On ne s'est jamais considérés comme des petits satellites rigolos et décalés.» Et Para One de renchérir : «Honnêtement, à l'époque où on était actifs dans cette scène française avec TTC entre autres, je ne me souviens pas avoir entendu une seule fois ce terme d'alternatif. Pour moi, c'est une définition journalistique rétroactive, même si je vois bien ce que ça rassemble : des rappeurs et producteurs qui se sont éloignés du rap normé et conformiste de la fin des années 90».

 

 

Du coup, pour essayer de mettre la fameuse étiquette à bonne distance, les rappeurs du «mouvement» ont choisi d’adopter une stratégie radicale : se ficher complètement de ce qu’on peut dire d’eux. «Le rap alternatif, c'est un rap qui assume le risque de ne pas plaire au public rap du moment, ou alors se fout totalement de son avis», confirme François Recordier, co-réalisateur d'Un jour peut-être. «Le rap alternatif n’est pas homogène, c’est plutôt un terme utilisé pour définir une catégorie de rappeurs qui proposent un univers différent de la mode.» Un propos sensiblement identique à celui de Romain Quirot, principal réalisateur du documentaire, pour qui «le terme rap alternatif est rejeté par la plupart des rappeurs dudit mouvement. Disons qu'au moment où le rap se cloisonne, vers la fin des années 90 où, en grossissant le trait, on entend surtout des choses comme si t'es pas de la cité, t'as rien à faire dans le rap, il y a donc une bande de mecs qui va complètement se libérer de ces codes. Peu importe qu'ils viennent de Versailles ou de Noisy-le-Sec. Ces artistes - que nous faisons également intervenir dans le documentaire - vont au contraire chercher leur source d'inspiration ailleurs pour leurs paroles, leurs thèmes ou leurs instrus. Par exemple, Une minute à l'écran de Fuzati et Cyanure, est un morceau sur la mort de Greedo, un personnage qui apparaît brièvement dans Star Wars.» 

 

 

«Les extrêmes contre le centre» 

En phase avec l’EP d’Antipop Consortium, The Ends Against The Middleles extrêmes contre le centre» en français, ou alors «les moyens contre le centre», au sens de l'expression «la fin justifie les moyens», ndlr), ces rappeurs de l’alternative sont donc arrivés par les marges, bien aidés par l’émergence massive d’Internet dans les foyers français au début des années 2000. Pour François Recordier, le web est d’ailleurs un outil primordial à la renommée et à la diffusion de ce type de rap : «Les médias n'ont pas ou très peu relayé ces artistes (90BPM fait partie des rares sites à avoir accompagné l’éclosion de ces différents rappeurs, ndlr). Internet a permis de les faire connaître, mais il a aussi permis à tout le monde de télécharger les albums gratuitement...». En effet, le développement d’Internet a ouvert de nouvelles perspectives à tous ces rappeurs, leur permettant aussi, grâce à l’émergence des réseaux sociaux, de passer outre les canaux traditionnels et donc de toucher un auditoire potentiellement infini.

 

Le rappeur Grems

 

«Personne ne nous attendait», estime Grems. «Les labels ne nous étaient d’aucune utilité, et en plus, ils perdaient de l’argent. Chaque artiste a donc auto-produit ses disques au début et les a mis dans les bacs de la même manière. Après, tout se faisait au bouche-à-oreille et sur Internet, qui, grâce à Myspace notamment, nous a permis de diffuser de manière internationale nos musiques, d'avoir des concerts dans plein de villes, d'avoir des articles, des chroniques au sujet de notre activisme. C'est comme tout : à force de semer, tu finis par récolter.» 

 

Aucune règle à respecter, mais une seule obligation : être créatif

Influencés par des rappeurs américains tels que Lootpack, Madlib, J. Dilla, Cannibal Ox ou encore El-P, ces rappeurs ont offert un spectaculaire pas en avant au rap d’ici, n'hésitant pas à aborder le rap par ses périphéries, à faire valoir des goûts musicaux éclectiques et des postures esthétiques éloignées de la street credibility des rappeurs 90's - même si au fond, les thèmes abordés restent les mêmes (le fric, les drogues, le fun, les filles faciles, la nuit et ses tentations). «Ce qui nous caractérise, c’est notre ouverture d’esprit», raconte Grems avec fierté. «J'écoute énormément de grime (style musical lourd et sombre alternant phases très lentes et très rapides, à rapprocher du dubstep originel et de la drum'n'bass, ndlr) et de deep house, et à coté de ça, j'écoute autant de rap de L.A. que de New-York, très peu de rap français et beaucoup d'afrobeat. Ce qui m'importe, c'est d'inventer un style - pas de copier, pas de m'inventer une vie, pas de faire du commerce. Je suis un scientifique du rap : je fais de la recherche.»

 

 

Tout tenter, tout raconter, ne jamais refuser une punchline, c’est un mantra que semblent s’être fixés les différents rappeurs, issus pour la plupart d’une génération ayant grandi avec les mangas, les jeux vidéos et les bandes originales composées aux synthés pour ces jeux vidéo. Si la majorité des artistes interviewés refusent de parler clairement de mouvement, tous s’accordent malgré tout pour parler d’une communauté, d’une émulation collective ayant donné naissance à une musique qui nargue les têtes pensantes du hip-hop avec un sérieux et un cool désarmant. Il suffit pour cela d’écouter les albums de L’Armée des 12 (collectif réunissant La Caution, TTC et Saphir Le Joaillier), de L’Atelier (où figurent Teki Latex, James Delleck, Fuzati, Cyanure, Para One et Tacteel) ou du Klub des 7 (entité comprenant des membres d’ATK, du Klub des Loosers, Gérard Baste de Svinkels et Le Jouage de Gravité Zéro), pour comprendre que leur alliance scelle la naissance, brève mais passionnante, d’un cohésion collective orchestratrice d’un hip-hop dense, absurde, imprévisible et mouvant, aux flows audacieux et aux textures cinématographiques.

 

 

Pour Antoine Jaunin, troisième réalisateur du documentaire et pigiste pour Libération, la raison de ces multiples collaborations est simple : elle résulte d’une même conception du mouvement hip-hop, où la transgression est un Art et l’originalité une nécessité. «A force de se croiser dans Projet Grekfrites, l'émission web de Teki Latex, ou durant les concerts du Batofar, tous ces artistes se sont rapidement rendu compte qu'ils étaient atypiques. Une vraie effervescence s'est faite sentir à partir de 2000. C'est ce qui a fait dire à certains observateurs qu'une scène alternative était née, même si chaque groupe proposait un univers différent de son voisin. C'était un joyeux bordel sans aucune cohérence !» Ce à quoi Tacteel ajoute : «C'est simple : quelques rappeurs se sont rencontrés, puis ils en ont rencontré d'autres, puis d'autres, etc. On s'est donc tous sentis un peu moins seuls. Et on a commencé à imaginer des projets, des collaborations, des super groupes... Je me souviens notamment des réunions de tout ce beau monde à Grekfrites, l'émission qu'animait Teki sur Canalweb (l'une des toutes premières web TV en Europe, disparue en 2002, ndlr), et des squats chez Para One, les fameuses Para Sessions ! Toutes ces rencontres nous ont permis d’inventer des techniques de production qu'on n'aurait jamais pu découvrir si on était restés dans les rails bien réacs' du rap français de l'époque.»

 

 

Esthétique et avant-garde

Les premiers à s’aventurer aussi loin dans l’expérimentation déviante et spontanée, jusqu’ici chasse gardée des labels anglo-saxons (LexAnticon ou encore Ninja Tune, label créé par les DJ's de Coldcut par exemple), sont James Delleck et La Caution (voire ATK sur l’album Heptagone en 1998). Rapidement suivis par Grems, TTC, le Klub des Loosers ou Svinkels, ces rappeurs vont définir une musique nouvelle, 2.0, flirtant ouvertement avec les sonorités électroniques - symbolisé par le mini-album Crash Test, qui scelle l’union entre le hip-hop et l’électro, les rappeurs de La Caution posant leurs rimes sur la musique du duo Château Flight (Gilb’r et I :Cube du label Versatile). Chacun des artistes susnommés va ainsi livrer au moins un album contenant une magie dont beaucoup n’osent rêver : qu’il s’agisse d'Asphalte Hurlante de La Caution, Ceci N’est Pas Un Disque de TTC, Top Départ de Rocé ou Algèbre de Grems, tous ces disques comptent en effet parmi les plus belles productions du rap français, toutes époques et catégories confondues, reflètant la quintessence du rap dit «alternatif» et conjuguant folie, modernité et technique.

 

 

Avec le recul, face à tant de productions tournées vers le futur, il paraît difficile de ne pas croire au côté avant-gardiste de la chose. Toutefois, Para One refuse de croire que ce sont les productions qui ont permis à ce rap d’exploser. Si TTC, par exemple, était aussi visionnaire, c’est avant tout pour la qualité de ses textes : «Dans le hip-hop, les rappeurs restent moteurs des révolutions esthétiques. Même si la production était innovante dans le sens où l'on a encouragé l'hybridation entre la musique électronique et le rap, ça a toujours été initié et voulu par les rappeurs. En ce qui nous concerne nous personnellement, je pense notamment à Teki Latex. Au fond, ce sont eux qui choisissent ce sur quoi ils veulent poser. On se retrouvait à répondre à ces envies-là, avec nos machines. Personnellement ce sont les rappeurs de TTC qui m'ont encouragé à me dépasser et à inventer mon propre truc.» De son côté, Tacteel préfère lui aussi se la jouer modeste : «Je ne pense pas qu'on puisse mettre les rappeurs de côté. Ça dépend totalement d'eux et de leur envie (ou pas) de rapper sur des beats. En revanche, c'est sûr qu'on était plus décomplexés avec nos samplers que les producteurs plus traditionnels.» 

 

Jérôme Echenoz (Tacteel) et Para One
 

D’ailleurs, on sent bien qu’au-delà de la musique, une logique de l’image est à l’œuvre, et que celle-ci engage l’ensemble de ces rappeurs dans un formidable travail esthétique, volontairement éloigné de celle du rap plus classique (tag, béton, etc.). François Recordier déclare ainsi : «Si on pense au côté fluokids de TTC, oui. Et même pour les autres, je pense qu'ils ont juste compris que pour réussir dans la musique en général, il fallait une empreinte visuelle forte, que ce soit un logo, un look ou des formes avantageuses.» Une empreinte visuelle dont on peut, soit dit en passant, retrouver des échos dans les films du collectif Kourtrajmé, et notamment dans Sheitan avec Vincent Cassel où figurent des titres de TTC (Dans Le Club) et de La Caution (Bâtards de Barbares, Comme Un Sampler et Pilotes Automatiques). Des assertions confirmées par Para One : «Dans le rap, le graphisme est souvent lié d'une façon ou d'une autre au graffiti. En s'entourant de gens, notamment Akroe (qui a par exemple réalisé la pochette d'Orgasmic Le Toxicologue est secrètement amoureux de vous, ndlr), qui pratiquaient le graffiti avec une vision un peu plus innovante que le tout-venant, on a trouvé notre esthétique. Quand on a vu qu'un label comme Lex Records, sous-division de Warp à l'époque, faisait la même chose, on s'est senti moins seuls.»

 

Une démarque purement française ?

Para One a raison de mentionner les correspondances anglo-saxonnes. Car outre l’héritage de De La Soul, A Tribe Called Quest ou des Beastie Boys, les têtes chercheuses françaises à la Grems ou La Caution ne se revendiquent pas seulement du sillon entamé par Dizzee Rascal, Deltron 3030 ou The Streets ; ce sillon, ils l’ont complété, voire parfois devancé. En plus d’avoir collaboré avec Modeselektor ou Mr. Flash, TTC a par exemple collaboré avec BusdriverRadioinactive ou encore Aesop Rock, et le groupe a fait sortir ses albums sur différents labels non issus de l'Hexagone (Big Dada, Ninja Tune, Bpitch Control). En écoutant Fuzati ou Greg Frite, difficile en effet de ne pas entendre MF Doom ou Company Flow.

 

 

Les labels Kerozen (fondé par Mouloud Achour et La Caution), Concilium Production (maison-mère de Triptik) et le défunt mais très influent Institubes (fondé par Tacteel et Teki Latex, mais plus orienté house) s’inscrivent ainsi pleinement dans la lignée de labels comme Def Jux ou la célèbre maison anglaise Stones Throw. Mais s’il faut vraiment comparer le «rap alternatif» français à un genre international, le grime s’impose alors comme une évidence. Même si François Recordier tient à nuancer : «Concernant le grime en Angleterre, les dates concordent, mais il y a une grosse différence entre le son français de l'époque et le son typiquement grime. Car sous l'étiquette grime, on retrouve quelque chose de reconnaissable. C'est souvent un flow agressif, qui revendique quelque chose de dur sur un beat qui est souvent un mélange de drum'n'bass, de UK garage et de dancehall.» Comprendre : le rap français alternatif a tellement vu fleurir une variété inédite de flows, de thèmes, d’innovations et de styles qu’il est potentiellement inqualifiable.

 

Entre mythologie et décadence 

Les années 2000 voient ainsi défiler tout ce que l’industrie musicale compte de génie et d’albums cultes, cultivant le goût du paradoxe (Bâtards Sensibles de TTC), de l’énergie pop (Tapis Rouge de Svinkels), du détournement artistique (Ceci N’est Pas Un Disque de TTC, encore eux), des productions soignées (Microphonorama de Triptik et Gravité Zéro de... Gravité Zéro), de futurisme décharné (Algèbre et Airmax de Grems), d’ambiances ténébreuses (Buffets des Anciens Elèves de L’Atelier). Tacteel : «A cette époque, c’était très simple : si on avait une idée, on la testait. Tant pis si au final elle ne nous plaisait pas. Pareil - si on voulait faire des groupes, écrire des albums entiers ou monter des labels, on le faisait, on était libres. Cela nous a permis de faire des morceaux plus rapides ou très lents, d’écouter d’autres musiques.»

 

Les membres du Klub des 7. Saurez-vous tous les reconnaître ?

 

Paradoxalement, si ces albums (auxquels on pourrait bien entendu ajouter Peine de Maures / Arc En Ciel Pour Daltoniens de La Caution ou Vive La Vie du Klub Des Loosers) ont créé un véritable culte (l’album éponyme du Klub Des 7 sorti en 2006 se vend aujourd’hui à plus de 120 euros sur le site Discogs), ils scellent également la fin d’une époque - symbolisée également par le décès de Fredy K d'ATK. Explications de Para One : «A mon avis, tout ça rassemblait des gens trop différents - et tous persuadés d'avoir raison - pour que ce milieu s'organise en mouvement durable, et c'est peut-être une bonne chose. C'était un moment d'innovation et de recherche d'extrêmes, qui, par définition, n'a pas pu se normaliser. Mais ça a décloisonné beaucoup de choses, et probablement décomplexé les groupes qui sont arrivés après et ont pu se positionner plus facilement. Donc j'en sens l'héritage un peu partout aujourd'hui, c'est sûr. Pas forcément par des gens qui s'en revendiquent, pas seulement des anciens fans, mais plutôt des gens qui ont eu l'opportunité, plus facilement, d'être originaux, après que cette vague soit passée.»

 

 

Vers un revival ?

Si le mouvement a fini par péricliter, reste à ce stade à élucider une question encore en suspens : que sont devenus tous ces rappeurs et producteurs ? Un rapide coup d’œil sur Internet suffit pour constater qu’une grande majorité est plus que jamais en activité : Grems, après son excellent Vampire sorti l’année dernière, continue de releaser des prods' par-ci par-là, Fuzati s’apprête à publier un nouvel album avec Orgasmic, et Rocé était l’auteur l’année dernière de l’un des meilleurs albums de rap français de ces cinq dernières années, Gunz N’Rocé. Le plus intéressant reste malgré tout le changement de direction entrepris par certains : Teki Latex pilote aujourd’hui le label électro Sound Pellegrino, La Caution anime depuis 2009 l’émission Les Cautionneurs sur Le Mouv’, Gérard Baste présente MTV Sachez-Le sur MTV Pulse, Tacteel poursuit ses expérimentations électroniques mais s’est orienté ces dernières années vers la chanson française sous son vrai nom Jérôme Echenoz, et Para One a co-fondé Marble et se réserve aux musiques électroniques. Des changements de direction plutôt cohérents selon Para One : «Pour nous, c'est toujours la même recherche. Je considère être dans le même état d'esprit qu'à l'époque, et ça s'exprime donc dans des territoires nouveaux. Aucun rejet du rap, qui reste la musique qu'on a le plus aimée, passionnément. Mais la nouveauté et l'excitation sont forcément ailleurs aujourd'hui. Dès que ça tourne en rond, et qu'on tombe dans des automatismes, on les casse et on passe à autre chose. Le goût du risque, sûrement !».

 

 

Un goût du risque qui, entre 2000 et 2005 (période que l’on considère généralement comme l’âge d’or du rap alternatif), a engendré une discographie très large, et surtout, qui a fait naître quelque chose que personne d’autre ne possédait ou ne faisait à l’époque, quelque chose qui ne cesse de provoquer une prodigieuse poussée de sève, quelque chose qui force les artistes émergents à les prendre en considération : le style. «J'ai l'impression que ce mouvement a influencé énormément de gens qui, plus tard, ont émergé en France», se réjouit Tacteel. «Je pense qu'on a défriché plein de choses, décloisonné la musique qu'on aimait le plus, et si à certains égards, on n'a à l'époque pas eu le succès qu'on pensait mériter, on se rend bien compte que certains qui ont percé plus tard nous ont tout de même bien écouté à cette époque, justement.» Quant à Grems, on lui laisse le soin de conclure : «C’est vrai que cette effervescence n’a pas duré très longtemps. D’ailleurs, si je regarde avec attention qui est encore là aujourd’hui, je me sens bien seul ! (Rires) Malgré tout, il y a encore des gens aussi activistes que moi aujourd’hui. Que ce soit Walter Mecca, Odezenne, Psykick Lyrikah, Starlion ou encore Wilow Amsgood (et l'on pourrait également ajouter Le C.Sen, Kacem Wapalek ou encore le Belge Veence Hanao, ndlr), tous suivent exactement le même genre de trajectoire que nous à l’époque, et se comportent de manière similaire. On peut donc bel et bien parler d'héritage.»

 

 

++ Le site commun à Para One et Tacteel, le site officiel du réalisateur Romain Quirot et la page Facebook du documentaire Un jour peut-être, une autre histoire du rap français.
++ Concernant la même époque en France, lire ou relire notre dossier sur les stars féminines du R'n'B français, notre interview de Jimmy Jay ou notre article sur la B.O. du film Ma 6-T va crack-er.

 

 

Maxime Delcourt // Visuel de Une d'après la pochette de Bâtards Sensibles de TTC.