Ce film porno, j’en serais l’héroïne. Non pas une performeuse trop maquillée et trop épilée qui s’appellerait Bénédicte Bambou (cf. la technique pour se faire un pseudo porno : le deuxième prénom + le nom de son premier animal de compagnie), mais plutôt un personnage qui serait mouvant, dominante et dominée, pénétrante et pénétrée, vierge et catin, une pansexuelle vivant des expériences érotiques classiques et fofolles, légères et mystiques.

 

Je rêve ? Oui et non. Xconfessions existe. C’est un projet d’Erika Lust, réalisatrice  indépendante de films, auteur et fondatrice de Erika Lust Films. Trentenaire d’origine suédoise, elle est diplômée en sciences politiques (comme bibi !) à l’Université de Lund, avec une spécialisation sur les questions de féminisme. En 2005, elle s’installe à Barcelone et créée sa société de production. Elle réalise alors quatre films explicites primés - Five Hot Stories for Her, Barcelona Sex Project, Life Love Lust, Cabaret Desire (dont je n’ai de cesse de faire la publicité dans mes articles)ainsi que plusieurs courts-métrages.

 

 

Son nouveau projet donc, XConfessions, est à la fois dans la continuité de ses productions précédentes, mais aussi beaucoup plus ambitieux : elle veut créer un tout nouveau genre de films, pour adultes et collaboratifs. Le principe ? Elle propose aux internautes d’écrire une histoire vécue ou un fantasme en quelques lignes. Elle les sélectionne puis, chaque mois, elle réalise un court-métrage (entre 9 et 14 minutes) issu de cette «confession». Plus de vingt-cinq films réalisés, des centaines de confessions reçues, et un grand pas non pas pour l’humanité (quoique) mais pour ce qu’elle appelle «the good porn revolution». La signature de chaque film est directement inspirée par les mouvements créatifs de crowdsourcing : «by you and Erika Lust». «Internet est inondé de sites pornos avec des vidéos laides, médiocres, répétitives et gynécologiques», constate-t-elle. Avec l’aide du public, elle souhaite créer des films qui redéfinissent l’érotisme et brisent les clichés. Joli programme, mais le résultat est-il à la hauteur de cette ambition, à la fois esthétique et politique ? Ce n’est pas le premier projet européen visant à apporter de la nouveauté au monde du porno. D’Ovidie à Emilie Jouvet en France à Petra Joy en Allemagne, le porno féministe ou réalisé par des femmes, si divers qu’il peut être, touche une audience de plus en plus large. L’exercice - combiner esthétisme, vision positive non hétéro-normée et non stéréotypée de la sexualité, et images excitantes - n’est pas facile, et il est parfois même raté. A l’image des courts-métrages suédois Dirty Diaries, dont l’intention était très noble, mais dont le résultat était, selon moi, mis à part deux ou trois films, globalement très intello-chiant.

 

Je me suis sacrifiée (appelez-moi l’Albert Londres du cul) et ai visionné TOUTES les XConfessions. Pas facile, ma vie. Je ne les ai pas tous adorés, mais je leur reconnais les mêmes qualités : un grand travail sur l’image (et la musique, si souvent cheap dans les vidéos d’aujourd’hui, alors qu’elles étaient avant plutôt cool, RIP Pierre Bachelet), acteurs et actrices sexys mais non stéréotypés (tatouages, corps plus ou moins minces, etc), cadrage et montage parfaits (de l’art de passer du plan rapproché au plan éloigné, sans casser la «vibe»), et enfin, et surtout, l’accès à des belles mises en scènes de fantasmes particuliers, sans avoir besoin de passer des minutes voire des heures sur les tubes pornos, à s’enquiller des vidéos en se disant «euh non, vous êtes sympas mais en fait c’est pas ça, ce que je voulais voir…».

 

 

Trois des courts-métrages ont particulièrement retenu mon attention. The Art Of Spanking est le titre d’une BD de Manara et de Jacques Enard. Un internaute raconte qu’il l’a lue, et que cela l’a bouleversé. Depuis, il rêve de se mettre lui aussi à l’art de la fessée, mais n’ose pas le proposer aux femmes qu’il rencontre. Sous sa confession, la réponse d’Erika Lust : «Merci pour cette découverte, j’ai été aussi inspirée que toi par ce livre, voici le film que j’ai réalisé». Le film, particulièrement dans ses premières minutes, est magnifique. Accompagné d’une voix off qui raconte cet art délicat de la fessée, un homme - super sexy soit dit entre nous - s’applique à donner la fessée idéale à une jeune femme tout aussi canon et vêtue de lingerie noire rétro et érotique à souhait. On aimerait que la leçon dure des heures…

 

Deuxième vidéo sélectionnée : I Pegged My Boyfriend. Une jeune femme raconte qu’elle a utilisé un strap-on avec un ex petit-ami, et que cette expérience qui lui a beaucoup plu l’a marquée à jamais. «J’étais tellement heureuse de tourner quelque chose de différent de mes autres films !» lui répond Erika. Le court-métrage est également très différent de toutes les vidéos hétéros avec strap-on que l’on peut voir ailleurs. En dehors de la lumière parfaite, Lust réussit également à montrer la montée en puissance de l’excitation sexuelle. Au début du film, lorsque le personnage masculin suce le (faux) sexe de sa compagne, on ne sait plus qui est qui, qui est homme, femme, hétéro, gay, lesbienne ou bi. Une véritable image de pansexualité, troublante.

 

 

Troisième et dernière vidéo chouchoute : Sadistic Trainer. Ou comment intégrer l’humour, la cocasserie, à la vidéo explicite. La confession est drôle : une femme a été à un cours de gym, où tout le monde était «hot» mais où le prof était aussi un véritable sadique. Quand elle n’en pouvait plus, elle imaginait en souriant que tous les élèves, pour se venger, baisaient devant le prof entravé. Erika Lust a suivi mot pour mot le scénario, et réalisé une vidéo d’orgie à la fois comique (la tête du prof lié par des cordes à sauter qui assiste impuissant aux ébats !) et très cul. Les corps s’enlacent merveilleusement bien, une femme au centre jouit plus fort que les autres, la tête d’un jeune homme androgyne entre les cuisses. L’image, léchée elle aussi, fait penser à une performance de Vanessa Beecroft, mais en mouvement. Il y a enfin deux éléments essentiels qui sont peu présents dans le porno classique (si tant est que celui-ci existe) : l’avant – des hommes qui ne bandent pas encore, des femmes qui se déshabillent un peu timidement ; et l’après : les corps en sueur, les couples qui reprennent leur souffle, la tendresse (bordel).

 

Je pourrais également vous parler de Let’s Make A Porno, une mise en abyme de film érotique, une espèce de Nuit Américaine, version porno. Mais j’ai du pain sur la planche : j’ai une XConfession à écrire. Je laisse donc la parole à Erika Lust, car à travers le X, elle parle aussi, bien sûr, d’écriture, de cinéma et de politique.

 

 

D’où vous est venue l’idée des XConfessions et de faire appel aux internautes? Aviez-vous besoin, à un moment donné, dans votre production, de nouvelles idées, de nouveaux fantasmes pour éviter de vous répéter?

Erika Lust : Mes quatre premiers films ont reçu un très bon accueil, car j’ai écrit et réalisé des films qui étaient vraiment personnels – mes fantasmes, mes désirs, ce que je voulais voir dans le porno. Mais début 2013, j’ai réalisé que je ne voulais pas faire un nouveau long-métrage, c’était trop contraignant pour toutes les idées que je voulais développer. Je voulais faire une série. Au même moment, j’ai commencé à recevoir beaucoup d’e-mails de fans et de propositions de scénarios. Donc je me suis dit : pourquoi ne pas créer un site où toutes ces personnes pourraient m’écrire et où je transformerais leurs idées géniales en court-métrages ?

 

Recevez vous beaucoup de confessions ?

J’ai été très surprise par l’accueil positif quand nous avons lancé le site. Et ceci immédiatement. On a reçu des dizaines de confessions par jour, rien que la première semaine - certaines personnes en écrivant deux, trois, ou plus, régulièrement. Je n’avais pas encore eu le temps de transformer un scénario en film que déjà, le projet inspirait beaucoup de gens. On peut y lire les fantasmes et les histoires sexuelles d’autres personnes, et ceci dans le plus grand anonymat, et cela donne envie de soi même en parler publiquement. Par exemple, après qu’une des femmes a écrit un texte sur le fait de «goder» son petit-ami, on a reçu de nombreux témoignages d’hommes et de femmes déclarant qu’ils voulaient le faire eux aussi ou qu’ils l’avaient déja fait. J’ai toujours pensé que la seule façon de combattre les stigmatisations et les tabous sur la sexualité était d’en parler ouvertement.

 

Quel est le retour des auteurs des confessions, une fois que leur film est réalisé ? Sont-ils surpris, déçus, heureux ?

Jusqu’ici, je n’ai eu que des retours positifs : les auteurs ont été surpris, excités et heureux en visionnant les films. L'un des auteurs, une femme, n’en revenait pas que j’aie choisi son histoire. Elle a écrit celle-ci comme une catharsis, cela lui a fait du bien de la mettre sur papier. Mais elle n’avait jamais imaginé le voir en film ! Et bien sûr, ceux dont les textes sont choisis ont un accès libre au site pour voir tous les films, donc ils en sont plutôt contents.

 

En tant que productrice féministe de films pornos, cela vous arrive-t-il d’être choquée par certaines confessions ? Que faites-vous si vous lisez une histoire qui est excitante mais qui est dégradante pour les femmes ou qui ne correspond pas à votre vision politique du sexe?

Il y a des modérateurs qui lisent et publient toutes les confessions envoyées (ce n’est pas automatique quand vous cliquez «submit»), et ils font un super boulot de filtrage, pour tout ce qui est illégal ou totalement misogyne. Mais pour être honnête, c’est très rare que l’on reçoive ce genre de textes. La plupart des membres du site ont un regard vraiment beau, original et joyeux sur le sexe, et c’est en grande partie pour cela que j’aime ce projet. Bien sûr, je ne partage pas les fantasmes de tout le monde. Par exemple il y a beaucoup de textes sur le BDSM ou sur le sexe anal. Je ne trouve pas ces fantasmes ou pratiques choquants, beaucoup de gens les ont et il n’y a rien de mal à ça ; mais si j’ai réalisé un film sur une femme qui aimait être ligotée, c’est parce que j’ai trouvé que la façon dont elle décrivait, avec passion, son plaisir, était fabuleuse. Cela se passe d’ailleurs souvent comme ça : ce sont les mots, la façon de raconter l’intime, qui m’amènent à choisir certaines confessions plus que d'autres.

 

 

Est-ce que chaque histoire est très différente l’une de l’autre, ou y a t-il des «tendances» dans les fantasmes ?

Il y a certainement des tendances fortes : le sexe avec plusieurs partenaires, le sexe dans un endroit public, les fétichismes, les histoires gays et lesbiennes et le fait d’essayer quelque chose d’inconnu jusqu’ici (comme le BDSM, ou le strap-on).

 

Vous apportez de la nouveauté dans la façon dont les vidéos pornos sont produites, mais pensez-vous changer également la façon dont on perçoit les consommateurs de porno ? On entend parfois dire que «si le porno est de mauvaise qualité, ou plein de clichés, c’est parce que c’est ce que les gens veulent».

La façon dont nous envisageons et consommons du porno dépend totalement de notre éducation. Je pense que les gens regardent du mauvais porno car ils n’ont jamais vu de bon porno. La meilleure chose que l’on peut faire pour la nouvelle vague de porno féministe de qualité est de faire connaître ces projets et d’avoir de véritables débats sur comment le sexe est représenté dans les films adultes mainstream et comment il l’est dans les productions indépendantes. Je pense que XConfessions peut changer l’industrie du porno car cette démarche montre que les films explicites peuvent être beaux, passionnés, réalistes, et avec un vrai regard cinématographique, des histoires modernes et des personnages. Un porno meilleur, c’est possible ! Mais mon projet n’est qu’un petit pas vers un grand changement qu’il faut absolument réaliser, à plusieurs.

 

L’accès total aux vidéos est payant (entre 8,33$ et 19,95$ par mois selon l’abonnement, et également disponible en DVD). Est-ce que ce projet est financièrement viable ? Ou bien le faites-vous pour le plaisir, ou pour «the good porn revolution»?

Les trois ! Par chance nous avons eu et continuons à avoir beaucoup de personnes qui deviennent membres du site. Heureusement, car je ne travaille pas gratuitement, et mes productions, que je souhaite de qualité, exigent beaucoup d’investissement. C’est aussi bien sûr un grand plaisir de réalisatrice, un plaisir pour ceux qui écrivent, pour les acteurs et actrices qui jouent dans ces films, et pour le public. Enfin, en tant qu’une des leaders de la «good porn revolution», je dirais que ce projet est à ce jour ma plus grande contribution à la cause ! 

 

 

Camille Emmanuelle // Crédit photos : Nate Walton, Diego Beyró, Kasia Kifert et D.R.