La liste est longue, et surtout très malléable en fonction des parcours. Elle inclut également de mauvaises surprises, décès prématurés dont les réseaux sociaux et médias abreuvent leurs publics et utilisateurs. Prendre de plein fouet la perte de ces êtres chers, âgés ou pas, qui sont désormais non plus des créatures de lumière inaccessibles, comme elles l’étaient avant-guerre, mais des pères, des mères de substitution, des sœurs et des oncles que l’on a vus nous éduquer, évoluer et vieillir avec nous, est un apprentissage. Chacun, dans son enfance, son adolescence, puis à l’orée de l’âge adulte, s’est fabriqué un cocon culturel - fût-il très commercial ou extrêmement pointu - qui le suit comme une famille bienveillante, dans les moindres failles et joies de la vie. Pour les trentenaires donc, enfants des années 80 qui squattons désormais les médias après avoir été biberonnés par eux, l’hécatombe commence. La télévision nous les ayant rendus encore plus familiers, la séparation risque d’être douloureuse. C’était une chose que de lire Proust, Camus, de rire devant De Funès, Jacques Tati, Charlie Chaplin, ou de s’extasier devant les œuvres de Giacometti et Picasso, quand les artistes cités, aussi contemporains furent-ils (à savoir le XXème siècle), faisaient partie d’un patrimoine déjà immatériel à notre propre naissance. Ils étaient décédés dans les années 70, et leur évocation n’avait pas plus de puissance que celle d’un Voltaire, d’Auguste Renoir ou de Toutankhamon. La masse de connaissances culturelles acquises au fil des ans, notamment sur les chaises prêtées par l’Education Nationale, ne pouvait être aussi prééminente que lorsque les tendres idoles étaient encore en activité, en pleine possession de leur force créatrice.

 

 

Des figures «accessibles» devenues plus que familières

Etre né et vivre avec Robin Williams, c’était avoir l’assurance - et ce même si sa carrière ne nous fascinait plus depuis des lustres - que cette figure de «beau-père» ressurgirait quand on en aurait besoin (par exemple dans les pochades Une nuit au musée). Bien que son dernier film visionné (Boulevard, de Nolan Mack, sur un père de famille secrètement homosexuel, présenté en avril au Festival du Film de Tribeca à New York) confirmait une intéressante noirceur détectée dans Insomnia, Photo Obsession ou World Greatest’s Dad, disons pour faire court qu’on voyait en lui l’ami doudou un peu ours, le Peter Pan rassurant. Cependant, il faisait bien partie d’un patrimoine universel, pantin et génie tragicomique protéiforme, à l’image de sa doublure bleue dans Aladdin (la fameuse voix du Génie en VO, c'est lui, ndlr). Et encore, il n’avait jamais écrit ou créé - tout juste produit deux des longs-métrages dans lesquels il avait excellé (Madame Doubtfire et Jakob le Menteur). Bref, un très grand acteur hollywoodien, mais qui n’intéressait plus autant que certains de ses géniaux contemporains, conjointement acteurs et créateurs. Les concernant, le deuil est terrible.

 

Quant à Michael Jackson, son décès est de loin celui qui a le plus ébranlé la génération 80. «La moitié de ma jeunesse est morte le 25 juin» rappait d’ailleurs OrelSan sur RaelSan, avant la sortie de son deuxième album en 2011, en référence à la date de la mort du King of Pop. Cette génération, que l’on dit sans combat et sans illusions, n’a pas pour autant le cœur en pierre. Et elle a également les séparations qu’elle mérite. Les héros des enfants des années 70/80, qui étaient dans la force de l’âge au cours de leur longue enfance (en gros, des baby-boomers nés au crépuscule de la Seconde Guerre Mondiale) commencent petit à petit à disparaître. Et avec eux, c’est un monde d’espoirs familiers qui s’écroule. Au-delà des clichés de clowns tristes, d’artistes sacrifiés et d’excès divers, ceux qui ont eu la décence d’aller bien après le fameux «Club des 27», partenaires de vie, sont importants à l’équilibre de cette descendance paumée.

 

Paradoxe : l’environnement culturel est parfois plus difficile à oublier quand les artistes nous ont suivis toute une vie, quand les papys et les mamies aimés ont poursuivi leur carrière avec un bel entêtement. Plus dure sera la séparation d’avec le cadre familier que l’on s’est bâtis et qui nous a bâtis nous. Passé les chocs Heath Ledger, Brittany MurphyDavid Carradine ou Philip Seymour Hoffman (Patrick Dewaere pour la génération précédente), perdre Steven Spielberg (67 ans), Martin Scorsese (71 ans), Woody Allen (78 ans), Larry David (67 ans), Philip Roth (81 ans), Bob Dylan (73 ans), Patrick Modiano (69 ans), Leonard Cohen (79 ans) ou encore Tom Wolfe (83 ans) devrait laisser son lot de blessures.

 

 

Omniprésence et célébration du quart d’heure de gloire

Evidemment, ce n’est pas propre à cette génération-là. Chaque époque pleure ses amis imaginaires partis trop tôt, volontairement ou non. Mais celle-ci, non contente d’avoir été élevée aux images, a été droguée à l’image, c’est-à-dire à sa propre représentation (selfies, castings divers, followers, etc.) et celle des gens connus (fans hystériques, harcèlement, gardes du corps, presse people, etc.). L’accessibilité des «personnes connues», devenue aussi poreuse que le terme qu’elle englobe, a fait oublier à cette génération la notion de distance entre stars et public. Parfois vertueuse, cette perte a ses revers. Dans les années 30, on pouvait passer sa jeunesse à lire Blaise Cendrars sans connaître son visage. On pouvait regarder les films de Buster Keaton sans être capable de le repérer dans la rue. Aussi, les limites de la médecine et les ravages des guerres avaient l’indécence de les faire partir plus tôt, de sorte qu’on était moins habitué. Peut-être.

 

Les idoles d’aujourd’hui, qui s’expriment dans leur spécialité respective, continuent de faire partie de notre vie après la fin des représentations. Tabloïds, sites web, engagements caritatifs, émissions diverses, procès, réseaux sociaux... Pour beaucoup, la gloire et ses affres sont permanentes. Ce que ne supportent pas certains artistes, et ce qui crée un paradoxal sentiment de jalousie et de défiance vis-à-vis de la célébrité - et son corollaire, la richesse. La relation de fascination/répulsion à l’œuvre dans de nombreuses histoires de stalkers (ces admirateurs monomaniaques qui harcèlent les stars de Hollywood) confine souvent à la violence. Garder la distance nécessaire (et légale) est, pour certains, impossible. Ainsi, une douzaine de fans de Michael Jackson s’était suicidée dans les jours suivant la disparition du chanteur, incapables de faire face. Gary Taylor, responsable d’un groupe de fans sur la toile, avait annoncé quelques jours avant l’enterrement : «je pense que les funérailles vont confronter certains à la réalité : il est parti et ne reviendra pas. Il va y a voir une vague de dépressions ce jour-là.»   

 

 

Le choc de la nouvelle en temps réel

C’est que les admirateurs, en sus de la tristesse, n’ont plus désormais le filtre des médias pour les protéger des mauvaises nouvelles trop abruptes, les enrober de jolies phrases. Les déclarations des autorités tombent sur Twitter avant que les journalistes n’aient eu le temps d’écrire le moindre mot. Quand ce ne sont pas les utilisateurs du site qui balancent la nouvelle, comme à l’époque les crieurs de rue. Et bien souvent, elles sont tranchantes. «Untel est mort». Point. Pas de recul, pas de vérification. Les quelques minutes de flottement, au cours desquelles beaucoup crient au hoax (canular) sont devenues une source d’angoisse absolue pour les fans, et un stress ultime dans la course aux clics des journaux.

 

Ces derniers ont d’ailleurs pris pour habitude de reprendre l’information brute en créant un lien fictif qui ne mène qu’à un simple titre, histoire d’attirer le chaland en attendant un texte conséquent, qui modifiera plus tard la page en question. A l’heure de l’immédiateté, les médias ont tout intérêt à publier des enquêtes longues et tardives, pour ne pas se perdre dans le flot d’inconnus devenus commentateurs. Paradoxalement, les journaux dits sérieux se retrouvent à démonter les rumeurs, là où ils les créaient 50 ans auparavant (pour cacher l’homosexualité de Rock Hudson ou minimiser la bisexualité de James Dean). La façon de mourir peut être héroïque ou pathétique, elle passait donc, à l’époque de Dean ou de Marylin Monroe, par le filtre des médias, de la police, des studios, des producteurs etc., jusqu’à l’édulcoration souhaitée. Aujourd’hui, les théories sur la façon dont les stars nous quittent (overdoses, suicides, accidents...) sont tellement nombreuses et immédiates qu’elles ont fait des gens de presse des décodeurs. Confirmer ou infirmer ce que la base des fans (ou des trolls) avance à chaque décès de star, c’est voir son pouvoir littéralement inversé. La crédulité était bien plus importante au sortir des deux guerres. Désormais, la défiance du grand public (que l’on a encore vue à l’œuvre la semaine dernière après le meurtre de Ferguson) prévaut, forte d’une toute-puissance acquise avec Internet. Et elle touche toutes les strates de l’information, de la plus futile à la plus essentielle.     

 

 

L’Amérique, reine du deuil et du déni

Le 25 novembre 1963, c’est seulement trois jours après l’assassinat de JFK que les rues furent désertées lors des funérailles officielles, grand’messe cathodique s’il en est et point d’orgue d’un pays en deuil. Plus largement, le monde entier regardait d’un seul œil les cérémonies d’adieux, en état de choc. Il était impossible de se distinguer de la masse des citoyens par son exclusivité ou ses saillies. Seuls les commentateurs détenaient ce pouvoir. L’expression «citoyen lambda» avait du sens. Elle n’en a plus à l’heure du «tous journalistes». Surtout quand il s’agit d’un suicide, que l’on se doit d’expliquer rationnellement, comme pour se rassurer face à l’absurdité de la course aux scoops.

 

C’est donc sans surprise qu’il y a une petite dizaine d’années, une théorie du déni a fait son apparition, des années après les premières conspirations autour de la mort des plus grandes stars (majoritairement américaines) : celle de l’île déserte où se retrouveraient les vedettes après leur supposée mort, afin de profiter d’un anonymat retrouvé. Elle compte évidemment quelques variantes. Elvis Presley serait dans un souterrain secret, quelques mètres en dessous de son domaine de Graceland ; le rappeur Tupac Shakur écrirait dans l’ombre pour d’autres artistes, depuis une cachette du Honduras ; Jim Morrison se baladerait en Afrique... Bref, suprématie culturelle et culte de la personnalité oblige, les mythes de l'Amérique contemporaine entourant la disparition de personnalités aimées de tous sont ceux qui alimentent les rumeurs les plus folles. En 2005, un sondage commandé par USA Today révélait que 24% des Américains estimaient que le King de Memphis n’était pas mort. Suivi de près par John Kennedy et Marilyn Monroe.

 

 

Une sacralisation que nourrissent également les proches des défunts, bien décidés à profiter des retombées et des dividendes. Ainsi, Suge Knight, l’ancien patron du label de Tupac (Death Row Records) a relancé la rumeur il y a quelques mois en déclarant à TMZ que le musicien était en train de fumer des cigares cubains sur une île. Une version que les fans de la première heure et les conspirationnistes ont entretenue depuis 1996. Comme le confirmait le New York Magazine dans un article paru hier, témoignages à l’appui, les temps modernes sont durs pour ceux qui pleurent les célébrités comme des membres de leur famille : «à la différence d’un deuil dans la vraie vie», précise un professeur de psychologie, «il n’y a pas de support moral pour ce genre de peines. Les gens se moquent de votre sensibilité, arguant que vous ne connaissiez même pas le défunt.» Pourtant, chacun dans son coin se joint à la litanie des «RIP». C’est que chaque idole qui part nous rappelle que l’on finira seuls et tristes.

 

 

Félicien Cassan.