Ainsi, Métronews du 7 juin considérait l’histoire d’un homme qui a tenté de brûler vive sa femme comme un fait divers. Paradoxalement, l’article commence ainsi : «s’il existe un sommet de l’horreur dans les violences conjugales, celui-ci est peut-être atteint avec l’histoire de Kavidha, 29 ans et d’Antoine Bala, 48 ans». Si le sommet de l’horreur est étiqueté «fait divers», alors pourquoi le livre de Trierweiler fait-il la Une (ceci est une vraie question) ? Le 26 juin dernier, Europe 1 traitait l’homicide d’une femme et de ses deux filles par son mari de «drame familial», Le Courrier Picard du 28 juin qualifiait de «drame conjugal» le meurtre à coups de marteau d’une femme par son mari, et dans la plupart des quotidiens nationaux - qui ne disposent pas de section «faits divers» -, ces sujets sont évoqués dans les pages «Société» ou «France».

 

Timothée Boutry, grand reporter au service Information Générale du Parisien, estime toutefois que le problème relève de la sémantique et que le terme «faits divers» souffre d’une connotation péjorative injustifiée dans l’inconscient collectif : «le fait de ranger un sujet dans la rubrique faits divers ne signifie pas qu’il est banalisé. En général, on y traite le fait d’actualité, et la problématique de fond est développée dans la rubrique Société. Je reste convaincu que les violences faites aux femmes sont un problème de société, comme tout le monde dans ma rédaction, et nous abordons ce sujet avec rigueur et vigilance». 

 

 

Ségolène Hanotaux, porte-parole du collectif de femmes journalistes Prenons la Une qui œuvre pour une juste représentation des femmes dans les médias et l'égalité professionnelle dans les rédactions, juge que l’un des pièges réside dans l’exercice rédactionnel du fait divers : «il s’agit d’un genre journalistique très particulier où l’on raconte des histoires. On se laisse alors embarquer dans la fiction et l'on invoque des crimes passionnels alors que la réalité est loin d’être romanesque». 

Pour l’association Osez le Féminisme, accoler l’expression «faits divers» à ces violences contribue à individualiser et isoler ces drames, alors qu’il s’agit en fait de symptômes récurrents d’un phénomène de masse, qui mériteraient d’être systématiquement recontextualisés. En moyenne, chaque année, 201 000 femmes se déclarent victimes de violences conjugales, qu’elles soient physiques ou sexuelles.

 

«No blow job in job»

Les meurtres de femmes par des hommes, considérés comme des détails dans le flux de l’information, complètent le tableau d’un traitement médiatique des femmes globalement sexiste. Le 15 septembre dernier, le magazine mensuel So Foot rapporte que la masseuse du FC Lenzburg a été licenciée pour avoir prétendument pratiqué une fellation sur l’un des joueurs du club, le tout devant ses petits copains. Pour information, la soigneuse a révélé n’en avoir aucun souvenir et «avoir vomi à plusieurs reprises». Ces nausées inopinées qui posent la question du consentement de la jeune femme n’ébranlent pas l’auteur de l’article et sa volonté de caser des formules misogynes et offensantes pour amuser la galerie : «no blow job in job», «la femme, qui a du mal à avaler l’affaire» ou «combien de fois faudra-t-il le répéter : on ne masse pas la bouche pleine». Bien sûr, le magazine s’est excusé, la plupart des formules phallocrates-borderline ont disparu du papier et le titre Suisse : virée à cause d’une fellation s’est transformé en Une masseuse victime d’une agression sexuelle ?.

 

 

Début juillet, L’Express - dirigé par la bête noire des féministes Christophe Barbier - affublait Ségolène Royal du surnom de «l’emmerdeuse». Le rédacteur en chef du magazine s’est défendu, arguant qu’il s’agissait en fait d’un «compliment» : «il n'est rien de dégradant dans cette appellation, comme l'article intérieur l'établit : cela illustre la pugnacité de Ségolène Royal, sa capacité à s'accrocher, à faire avancer ses dossiers et à créer sans cesse des rapports de force à son avantage»Ce titre de l’hebdomadaire vient s’ajouter à une liste de Unes sexistes déjà fournies : Hollande et ses femmes en avril ou encore Ces femmes qui lui gâchent la vie, toujours à propos du Président de la République en octobre 2012. Si traiter une femme d’emmerdeuse est un compliment, écrire qu’une femme a été assassinée par son mari doit être un couronnement.

 

Les Américains aussi surfent sur la vague misogyne. En janvier, la Une de Time Magazine montrant un escarpin écrasant un homme riquiqui et censée illustrer la candidature potentielle d’Hillary Clinton à l’élection présidentielle avec cette question : «peut-on arrêter Hillary ?», avait engendré des réactions indignées.

 

¡ Viva España !

En Grande-Bretagne, le Guardian dispose d’une rubrique «Women» dédiée aux problématiques de genre et aux violences sexistes. Les quotidiens nationaux espagnols El Pais et Publico considèrent généralement les homicides de femmes par leur (ex-)compagnon comme des faits d’actualité.

 

 

Seule l’Espagne fait figure d’exception. Derrière cette singularité, une charte, adoptée en 2008 par les médias publics et quelques organes de presse privés, dont le quotidien national numérique Publico. Dès 2001, la RTVE, réseau de radio et de télévision public espagnol, réfléchit à un autre traitement médiatique des violences faites aux femmes, en collaboration avec Pilar Lopez Diez, professeure à l’université Complutense de Madrid et chercheuse en «Politiques de genres et moyens de communication» à l’Instituto de la Mujer. Cet organe consultatif évalue les inégalités entre les femmes et les hommes dans les domaines politiques, économiques, culturels et sociaux. C'est une instance miroir du Haut Conseil à l’Egalité en France, présidé par l’ancienne députée PS Danielle Bousquet et créé en 2013, soit trente ans après son équivalent transpyrénéen.  

 

Dans une tribune, Publico s’adresse à ses lecteurs pour leur présenter cette charte et leur demander de veiller à ce qu’elle soit respectée par les journalistes. «Cette initiative a été acceptée par les rédactions car elle venait de l’intérieur», estime Margaux Collet, militante chez Osez le Féminisme qui a traduit la charte en français alors qu’elle travaillait à l’ambassade de France à Madrid sur les politiques publiques et les violences de genre.

 

Parmi les dix commandements listés par le document, les deux premiers points énoncent : «nous utiliserons les termes de "violence de genre", "violence machiste", "violence sexiste" et de "violence masculine contre les femmes", dans cet ordre de préférence. Nous rejetons les expressions "violence domestique", "violence au sein du couple" et "violence intrafamiliale"» et «la violence de genre n’est pas un fait divers mais un problème social».

 

 

 «C’est comme ça, c’est la passion»

Selon Pauline Arrighi, porte-parole d’OLF, les journaux français endossent une part de responsabilité importante dans la banalisation des féminicides : «il s’agit d’un phénomène culturel dans lequel le patriarcat s’exprime et se trouve légitimé. Dans la presse, l’empathie est généralement dirigée vers le meurtrier, ce qui envoie un message très fort. On nous dit que la mort d’une femme peut faire partie d’une histoire d’amour, comme s’il s’agissait d’une responsabilité partagée. C’est comme ça, c’est la passion. On fait semblant de s’étonner, ‘c’était pourtant un mec sympa’. Alors que le passage à l’acte résulte d’une escalade d’autres violences psychologiques ou physiques».

 

Timothée Boutry partage ce point de vue : «Souvent, on se rend compte que le meurtre d’une femme par son compagnon n’est pas anecdotique et que celle-ci est battue depuis longtemps - voire qu’elle a signalé les violences ou tenté d’alerter les autorités, mais sans succès».

 

Alors aujourd'hui, Osez le Féminisme souhaite obtenir une reconnaissance sociale du terme «féminicide» et travaille à une proposition de loi qui permettra également d’accroître la prévention. Depuis plusieurs années, l’association compile des articles de presse qui traitent de violences faites aux femmes et présentera une analyse de ce corpus le 25 novembre prochain, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Quant à Prenons la Une, le collectif envisage également une action sur le sujet, afin de «sensibiliser et proposer aux consœurs et confrères des outils concrets face à ce traitement discriminant qui porte atteinte à notre déontologie».

 

 

Éloïse Bouton.