«Joyeux anniversaire Monsieur Dorcel» ? «Happy birthday, Marc» ? «Gimme five, Marco» ? A l’entrée des bureaux de Marc Dorcel - des locaux discrets nichés au cœur du 17ème arrondissement - alors que j’attends l’attachée de presse, je me demande quelle formule utiliser lorsque je vais rencontrer Marc Dorcel. Nous n’avons pas élevé les cochons ensemble, la première phrase semble donc être la plus appropriée. Pourtant, j’ai pratiquement le même  âge que sa marque, qui fête ses 35 ans ce mois-ci, et le premier porno que j’ai visionné étant un Dorcel sur Canal+, j’ai l’impression qu’il fait un peu partie de ma vie.

 

Je rentre dans une pièce vitrée, avec des étagères remplies de statuettes de Hots d’Or et autres awards. Derrière son grand bureau, l’homme de quatre-vingt ans m’accueille avec un grand sourire. Et un rire tonitruant, dès les premières secondes de notre discussion. Il se trouve qu’ayant un rire également très peu discret, pendant les trois heures d’interview, les salariés de Dorcel passeront à côté du bureau avec un air un peu surpris. Même si on parlera beaucoup de business, il sera aussi question de sexualité et de fantasmes - sujets intimes, sujets sociétaux, sujets joyeux.

 

 

Marc Dorcel ne répond plus beaucoup aux journalistes : c’est souvent son fils Grégory Dorcel (à droite sur la photo ci-dessus, ndlr), qui a repris la direction de l’entreprise en 2000, qui est sollicité pour répondre aux questions de développement de la boîte, des innovations, des nouveaux médias, etc. Marc Dorcel, lui, préfère raconter l'«épopée» Dorcel. Ça tombe bien, c’est pour ça qu’on est là.

 

Son sujet préféré, c’est la vidéo. Il démarre tout de suite la conversation sur ce qui fait sa fierté. «J’ai démarré la vidéo dans ses débuts. C’était un outil magique pour le film X ! Avant, c’était rébarbatif de regarder un film porno. Soit il fallait qu’on sorte le projecteur, l’écran, les bandes - et souvent les films duraient juste quelques minutes ; soit il fallait aller dans une salle obscure. C’était pas terrible.» Je lui demande s’il pense qu’il est l’homme qui a introduit le porno dans les foyers français. «Oui, c’est tout à fait ça !», répond-il en riant.

 

Revenons aux origines. En 1968, il se lance dans l’édition érotique. Pourquoi s’est-il lancé dans ce business à 34 ans ? «C'est le hasard ! Au départ, j’étais technico-commercial dans une boîte qui vendait des machines à coudre. Mais attention, hein, quand on pense machine à coudre, on imagine la machine de grand-mère. Alors qu’en fait, il y a une gamme incroyable ! Des machines à boutons, des machines à point invisible, etc. Je me suis dit que jamais je ne pouvais être à mon compte dans ce business : trop d’investissement. Donc j’ai monté ma boîte de transports pour les travaux publics. Des camions de quinze tonnes. Ca coûte cher, mais mes parents m’ont aidé et j’ai foncé. Le problème, c’est que je n’avais pas de garage, donc dès qu’il y avait besoin de faire des réparations, je payais le prix fort chez les garagistes. Je me suis cassé la figure, j’ai renoncé.» L’idée de vendre par correspondance des livres érotiques est venue d’un ami qu’il côtoyait dans un café près de la place de Vosges. «Je le voyais ouvrir tous les jours des enveloppes avec des billets, des chèques. Un jour, je lui ai demandé d’où venait ces sous ; il m’a dit qu’il vendait des bouquins par correspondance. J’ai trouvé ça curieux. Au début, je vendais donc des bouquins à l’eau de rose via des coupons dans les journaux. Les pubs indiquaient que c’était "érotique" alors qu’en fait, il n’y avait vraiment pas grand'chose dans ces livres. Mais bon, à l’époque, on n’avait rien à se mettre sous la dent !» Un journaliste suisse lui propose un jour un manuscrit, Ursula, qu’il a écrit avec sa secrétaire. Plus de vingt-mille exemplaires sont vendus en moins de trois mois ; mais il ne s’arrête pas là, et il se lance dans le roman-photo érotique.

 

 

Et c’est là que la lutte avec les pouvoirs publics s’intensifie. «A l’époque, j’étais abonné au Journal Officiel : je le lisais tous les matins, car les interdictions pleuvaient. Vous connaissez la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence ?» Je souris : cette commission, créée le 16 juillet 1949 par la loi 49-956, c’est mon sujet de mémoire de DEA de politiques publiques. Mais je ne suis pas là pour étaler ma science, je me contente de hocher la tête. «Hé bien cette commission se réunissait tous les 15 jours et donnait trois niveaux d’interdiction : interdit aux moins de 18 ans, interdit aux moins de 18 ans et à l’affichage, et interdit à toute forme de publicité. La dernière interdiction, c’était la mort de mes livres ! Le libraire devait cacher le bouquin dans son tiroir - autant dire qu’il ne se vendait pas du tout. On se reprenait donc tous les exemplaires dans la figure. Donc tous les jours, quand je lisais le Journal Officiel, je me disais "ouf, je n’y suis pas", ou "merde, j’y suis".» L’enjeu économique était de taille : «au bout de trois interdictions, on devait faire le dépôt au préalable. C’est à dire qu’on devait déposer trois exemplaires du livre ou du magazine au Ministère de la Justice. Si par exemple on avait imprimé le livre en 5 000 exemplaires et qu’ils en interdisaient la publication, on pouvait mettre les 5 000 livres à la poubelle. J’avais l’impression d’être à l’époque de la prohibition, d’être Eliot Ness, dans Les Incorruptibles.»

 

Ironie de l’histoire, c’est cette pression sur le livre adulte qui a fait changer Marc Dorcel de voie. Comme il change régulièrement de nom de boîte - et de locaux - pour échapper aux trois interdictions, il emménage un jour dans un bureau avec un homme qui répare des magnétoscopes. Cet homme lui propose de faire des vidéos, en même temps que ses shootings de romans-photos. «Je lui ai répondu que j’étais éditeur, pas cinéaste, mais il m’a convaincu. Vous voyez, ma vie est faite d’opportunités, et de beaucoup de chance !»

 

Il produit et tourne son premier film, Jolies petites garces, en le concevant comme un roman-photo, avec décors, costumes et stars du cinéma X. «Le problème, c’est qu’on n’avait pas du bon matériel. J’étais tellement déçu du résultat ! La qualité de l’image était vraiment moche. Mais bon, on en a vendu 5 000 exemplaires, ce qui est énorme. Et c’était le premier film tourné en Europe directement en vidéo.» Et contrairement aux films diffusés en salle, répertoriés au CNC, ses films à lui n’ont pas besoin d’obtenir un visa d’exploitation. Ils sont considérés comme des «films sauvages», et passent par un autre réseau en plein boom : les loueurs de vidéos.

 

 

«Après Jolies petites garces, j’ai acquis du matériel de meilleur qualité. J’ai vite compris que ça allait avoir un succès phénoménal : il n’y avait personne d’autre qui produisait directement en vidéo. Or la vidéo donnait l’impression qu’on était sur le plateau, que c’était une émission en direct. Alors que ceux qui transcodaient des films ciné en VHS, il y avait comme un filtre, comme une neige. Moi, mon image, elle était nette. A tel point que lors de mon premier salon à Cannes sur la VHS, le Vidcom, j’avais une cabine, fermée, et tous les Américains, qui eux tournaient en 35mm, venaient regarder mes vidéos. Le porno a toujours été dans l’innovation, vous savez.»

 

Quand il travaillait dans le livre, Marc Dorcel se sentait «hors-la-loi ». «C’était une persécution. Les flics arrivaient dans les bureaux et foutaient le bordel, on était régulièrement convoqués à la 17ème chambre correctionnelle pour outrages aux bonnes mœurs par la voie du livre, on devait payer des amendes. Mais je n’étais pas le seul : Régine Desforges, Jean-Jacques Pauvert étaient eux aussi convoqués. Pauvert a été très courageux.» Avec la vidéo, il acquiert tout d’un coup un sentiment de liberté. «Je faisais partie d’un club respectable où l'on avait besoin de moi.» Besoin ? «Mais oui, les vidéos X ont vite représenté 30% du chiffre d’affaire des ventes et locations de vidéos !»

 

Au sein de son cercle familial, ce succès lui apporte également une légitimité. Il sort de la posture du «pornocrate» qui vend des livres sous le manteau pour devenir un producteur dont les films sont présents partout. «Et quand j’ai commencé à travailler avec Canal+, ça a encore plus démystifié le côté caché du porno. D’ailleurs, vous voulez une anecdote à ce sujet ?» Evidemment… «A partir du moment où j’ai commencé à faire des vidéos, j’ai été sollicité par Canal+. Mais au début, je ne voulais pas leur vendre mes films, je me disais que les vidéos clubs - mes clients - allaient m’en vouloir. Je ne soupçonnais pas le fait que ça allait me donner une notoriété incroyable !» A tel point qu’il croise parfois des gens qui lui disent «j’ai vu un Dorcel, hier». Quand il vérifie, il leur répond parfois «ah non, c’est pas moi». Mais le fait qu’on dise «un Dorcel» un peu comme on dit «un frigo» l’amuse, et le flatte, bien sûr.

 

 

Après la vidéo, il y a eu le DVD, puis le magazine, les sex-toys, les boutiques, la chaîne TV, les films 3D, la VOD, etc. «Vous voulez une autre anecdote ?» Oh oui, une autre ! «On a lancé ça au départ avec TF1. Eux fournissaient la technique, nous le contenu. Mais bien sûr, on ne disait pas qu’il y avait TF1 derrière !», lance-t-il dans un éclat de rire. «Et c’est à ce moment-là que moi, j’ai commencé à nager !», ajoute t-il en riant encore. C’est aussi à ce moment-là qu’Internet, qu’il définit comme un «fléau» pour son business, change la donne. «Les jeunes ne veulent plus payer - ni pour de la musique, ni pour des films, ni pour du porno. Le piratage, c’est une catastrophe pour nous. On continue à faire de la production de gros films, mais c’est surtout pour notre image, ça rapporte peu.» Le slogan de Marc Dorcel, c’est «luxure depuis 1979». Dans leur communication, les mots «sophistication» et «porno-chic» reviennent sans cesse. On peut se demander si en 2014, ça a encore du sens... «Mais oui !» s’insurge Marc Dorcel. «Même si je sais qu’on est les derniers des Mohicans. Mon but, ça n’a jamais été d’être dans une niche, j’ai toujours voulu toucher Monsieur et Madame tout-le-monde. Et mon image sophistiquée du porno, j’y tiens. La femme BCBG, avec de beaux dessous, dans des beaux décors...»

 

Comment analyse-t-il le succès de Jacquie et Michel et leurs productions très éloignées de la sophistication ? «Nous, dans nos films, la même actrice va jouer l’infirmière, puis dans un autre l’hôtesse de l’air, puis dans un autre la châtelaine. Le fantasme fout le camp, au bout d’un moment. Alors que dans Jacquie et Michel, ça change tout le temps, et c’est la voisine. Celle qui est à la portée de tous.» Ces films pseudo-amateurs mettent aussi en scène des pratiques et des dialogues hard. «Oui, il y a une escalade de la violence. Comme dans les jeux de cirque à l’époque romaine. Nous, on a toujours eu une auto-censure. Nos images ne sont pas seulement distribuées en DVD ; on vend aussi aux chaînes câblées. Donc on ne peut pas faire des films trop violents.»

 

Je lui fais remarquer que ses films sont très hétéro-normés. «Non, il y a des scènes lesbiennes !», proteste-t-il. Je lève un sourcil, et lui parle de ces «fausses scènes lesbiennes», très éloignées du porno queer qui s’est développé ces dernières années et qui intègre différentes sexualités. Il maintient sa position. «Il y a une règle : on ne mélange pas les genres dans les films. Des scènes lesbiennes, OK, mais on ne peut pas montrer deux hommes ensemble. Si un homme hétéro voit ça, il arrête tout de suite et n’achètera plus ces films. Ça change au niveau de la société, pas au niveau de l’image.»

 

 

OK, très bien, restons dans le cadre hétéro. Pourquoi ne voit-on pas un homme pénétré par une femme, comme par exemple dans les films d’Erika Lust ? Il ne connaît pas ces films, mais il reste fidèle à sa doctrine : il faut que Monsieur et Madame tout-le monde puissent s’y reconnaître. «Par exemple, je n’ai jamais fait de film qui se passe dans une capsule qui va sur Mars». J’insiste. Le porno a une certaine influence sur la représentation de la sexualité et des corps. Prenons l’exemple de l’épilation intégrale des sexes féminins et masculins. En tant que producteur, il aurait pu faire évoluer les choses dans un autre sens. «Ah mais je suis d’accord - mais qui a commencé à tondre le système pileux ? C’est les Allemands et les Américains ! Moi, j’étais contre ! Mais c’était la mode, comme si c’était bien de "mieux voir le sexe". Je n’ai jamais compris. Le problème, c’est que j’engageais des filles rasées, qui bossaient ailleurs. Je n’allais quand même pas leur coller des poils pour mes films !» Donc il regrette la disparition du poil pubien ? «Oui, même si on y revient, je crois, aujourd’hui. Mais quand je pense qu’il y a des jeunes qui se sont habitués à ça et qui trouvent que le système pileux, c’est sale, je trouve ça fou ! Les poils ce n’est pas sale du tout, au contraire, c’est excitant !» J’ai l’impression d’avoir en face de moi le Docteur Frankenstein, effrayé par ces images de corps lisses qu’il a en partie favorisées...

 

«Vous voulez que je vous raconte une autre anecdote ?», me demande Marc Dorcel. Je crois qu’il a compris que j’en étais friande. «J’avais monté une librairie à Pigalle. Et le système pileux était donc interdit à l’image. J’achetais à un mec des invendus qui venaient de l’étranger. Mais pour que je puisse les vendre, il devait fabriquer des slips au fusain sur toutes les photos de magazines. De temps en temps, il dépassait deux, trois poils. Un client venait régulièrement avec sa loupe étudier les photos, et dès qu’il trouvait deux poils, bim, il achetait le magazine. Je m’en souviens, il avait des billets de 500 francs qui sentaient la toile cirée parce qu’ils sortaient de la banque.» Toile cirée... billet de 500 francs... magazines érotiques cachés... je me replonge dans mon enfance chez mes grands-parents.

 

Mais je reviens à mon interlocuteur et à notre époque. Le X est plus trash, mais est-il plus libre ? Il n’en est pas persuadé. «En 1995, j’ai produit un film qui s’appelle La princesse et la pute. Et dans ce film, il y a une scène avec une actrice qui a plus de 18 ans, bien sûr, mais qui a une jupe écossaise et qui fait de la balançoire. Aujourd’hui, quand on ressort un coffret avec ce film ou quand on le propose en VOD, cette scène est interdite, alors que ce n’est pas une ado, c’est une adulte ! Et c’est une image !» Autre exemple : si les sextoys sont aujourd’hui largement démocratisés et à la mode, ils sont interdits dans les films X diffusés à la télévision. «La société a évolué, pas les interdits. Nous, on nous a censuré une scène où la fille se caressait avec un glaçon.» Donc si on résume, en gros, on peut montrer une double pénétration mais pas de gentil rabbit. Et les uniformes, où en est-on avec ça en France ? «On ne peut pas montrer d’uniformes avec des insignes. Hôtesse de l’air, ça va, infirmière aussi. Mais pas de policier ni de policière. Pas de curé, pas de bonne sœur, et pas de scène avec une croix non plus ! Ce n’est pas l’Etat ou le CNC le problème - eux ne vont pas nous censurer -, mais personne ne voudra les diffuser.»

 

 

Quand vient la question de l’image de la femme dans le porno, Marc Dorcel ne parle que de sa propre expérience. «J’ai toujours cherché à me rapprocher du cinéma traditionnel, avec des stylistes, des décors, des techniciens. J’ai même un jour fait réaliser un décor comme si on était dans l’Orient Express ! Vous savez, au départ, les réalisateurs qui voulaient bosser avec moi me montraient des films qu’il avaient faits, et je leur disais : ça ne plaît pas. La fille à moitié nue dès le départ avec ses pieds sales et de la lingerie bas de gamme, non merci. J’allais moi-même acheter de la lingerie de soie pour mes actrices et j’en empruntais à ma femme ! J’ai toujours respecté les actrices. Dans les castings, je les ai toujours mises en garde sur la réalité du porno et ses conséquences. Celles qui acceptaient étaient conscientes de ce qu’elles faisaient. Je n’ai jamais obligé une fille à faire une scène qu’elle ne voulait pas faire.» Il revient sur la question de la lingerie et du «fantasme chic». A l’écouter attentivement, on se rend compte qu’il a créé une multinationale à l’image de ses fantasmes adolescents. «Ma libido n’a pas changé depuis mon adolescence. J’ai été marqué par la pin-up des années 50 façon Gil Elvgren. L’image sophistiquée de la femme, c’est ça mon univers. La fille qui monte dans l’escalier et qui dévoile un bout de jarretelles, c’est ça qui est fascinant. A partir du moment où l'on voit un gros plan, ça ne m’excite plus. C’est la découverte qui est excitante.» Mais dans ses films, il y a bien des gros plans... «C’est vrai que les réalisateurs ont été dans des pratiques de plus en plus hard. Au début, j’étais réticent, mais j’ai suivi l’évolution.»

 

Dernière évolution en date, Dorcelle.com, un site dédié au porno par et pour les femmes. «Car les femmes sont plus libres aujourd’hui, elles peuvent avoir une activité sexuelle plus assumée qu’auparavant. C’est même "branché" de regarder du porno maintenant. C’est marrant, non ?» Regrette-t-il parfois son choix de vie ? «Non, ce n’est pas un boulot, c’est une joie de vivre ! Et puis ça m’amuse qu’on m’imagine en Don Juan. Mais vous avez vu ces bureaux ? On dirait une banque !» A la différence près qu’avec son banquier, on ne parle pas pendant trois heures de libération sexuelle et de porno. Monsieur Dorcel, rendez-vous dans cinq ans pour fêter vos quarante ans d’entreprise - et mes quarante ans tout court. Le porno semble avoir été pour vous une source de jouvence, j’espère qu’il en est de même quand on écrit sur le sujet...

 

 

Camille Emmanuelle.