Le dimanche 2 novembre au petit matin, dans une ambiance clubbing de bar mal lavé, le grand bal des Prix Littéraires de la Littérature Française est ouvert. Avant le Goncourt, le Renaudot, le Fémina ou le Médicis, et surtout une semaine pile avant le Flore de Beigbeder, le Zorba est remis dans un tralala techno d’after-party. Le Belleville dominical s’éveille, la «Trou aux Biches» (l'une des grandes soirées gays parisiennes) vient de s’achever à la Java, célèbre club d’où la mère d’Edith Piaf exerça ses talents de maquerelle. Les Biches du Trou s’échappent de ce bordel et viennent se réfugier à l’inattendue réception du prix littéraire du Zorba, 137 rue du Faubourg du Temple, organisé par Côme Martin-Karl.

 

Côme Martin-Karl a écrit un premier roman, Les occupations, chez JC Lattès1. Il travaille dans la grande recyclerie : dans la publicité, et il fait des heures supplémentaires plusieurs nuits par an pour constituer l’enveloppe fonctionnelle de ce double maléfique du Prix de Flore. Quelques jours avant le vote, nous buvons un café. «Le Zorba est doté de 500 euros que je paye de ma poche. J’ai aussi le repas du scrutin à payer. Même en voulant remettre un prix 'de gauche', on a cette envie bourgeoise de bien manger dans un bel appartement. Et il faut parfois que je mette de ma poche pour racheter des livres : beaucoup de jurés sont des crevards.» Il y a là, en gros, un billet de mille à casquer, le Zorba ayant l’élégance de ne réclamer que le paiement des consommations dans son établissement de littérature et de rencard à putes à 25 euros sur le boulevard Belleville.

 

 

Histoire du prix d’une nuit sans dormir

Récompensant un «livre excessif, hypnotique et excitant, pareil à une nuit sans dormir», le Zorba couronne deux années consécutives les éditions P.O.L, avec Pamphlet contre la mort de Charles Pennequin en 2012 et Une vie pornographique de Mathieu Lindon en 2013 - qui l’emporta à 5 voix contre 3 face à Thomas Piketty (Le capital au XXIème siècle). «Nous faisant louper le coup de projecteur Piketty qui, derrière, a été sollicité par la maison Obama…», relate Côme Martin-Karl. Bien conscient du coup manqué, le directeur du Prix du Zorba ajuste son tir cette année : « il n’y a aucun ouvrage de P.O.L dans la sélection, et on essaye de ne pas récompenser un auteur qui va avoir le Flore.» Bien sentir les prix de novembre, et éviter que les jurés ne se confondent avec le «prix de la nuit et des drogues», voilà le boulot du président.

 

D’ailleurs, à propos du jury du Zorba, éclairez-nous, Côme Martin-Karl. «Ce sont des copains. J’adore cette série de présentations de noms où l’on met, sans que cela ne fasse plus de sens qu’une vraie explication, d’autres noms entre parenthèses pour qu’ils se définissent entre eux.» Se réunissent donc pour débattre, sous la direction de Côme Martin-Karl (romancier, Les occupations) : Philippe Azoury (le Nouvel Observateur), Romain Charbon (Vogue / Brain Magazine), Arnaud-Pierre Fourtané & Didier Fitan (Kaiserin), Benjamin Lafore (La Ville Rayée), Thomas Levy-Lasne (Galerie Isabelle Gounod), Alexis Ferroyer (Ministère de l'Intérieur), Pipi de Frèche (Flash Cocotte). Pause sur Pipi de Frèche, absent du scrutin pour cause de concert de Morrissey, et l’année dernière absent pour cause d’intempéries. Esmé Planchon (Travlator$) Monica Sabolo (Prix de Flore 2013) Ivan Smagghe (Kill the DJ) Florence Willaert (Lui). Smagghe non plus n’a pas pu venir cette année, il a voté par SMS. Tout un aréopage (Prix du Zorba) réuni pour bouffer, s’écharper, voter, que j’observais lundi 27 octobre.

 

 

21h14, «Merci à tous d’être venus»

«Donc faites attention à ce que vous dites en présence de Brain Magazine», rappelle celui qui me présente à la cantonade le soir du 3ème scrutin où seront débattus une série de romans à laquelle s’ajoute toujours une connerie, Le Robert par exemple, Valérie Trierweiler cette année, et des ouvrages de dernière minute. Mathieu Lindon a gagné comme cela l’année dernière, en étant téléporté et défendu par le tribun Ivan Smagghe. Huit ouvrages officiels en lice, et un pirate proposé à la dernière minute2 : À nos amis, du Comité Invisible. L’Histoire ne se souvient que des gagnants, mais les autres sont aussi ouverts. Enfin, «je n’ai ramené que les livres qui valent la peine d’être discutés», raccourcit Monica Sabolo. Et la tarte à l’oignon est succulente.

 

Le manteau de Greta Garbo (Nelly Kaprièlian) est rhabillé pour l’hiver (Jean-Jacques Peroni), Dans le jardin de l’ogre (Leïla Slimani) n’a ému qu’Alexis Ferroye (Ministère de l’Intérieur) ; seuls Bellanger et le Comité Invisible sont vraiment au cœur du suspense, et d’ailleurs, ce sont ceux que nous retrouverons au deuxième tour des votes. Mais presque autant de lectures qu’il y a de livres viennent ponctuer ce repas d’allocutions polies, imperturbables et écoutées, malgré cette putain de tarte à l’oignon. Les jurés votent dans la seconde pièce de cet appartement de charme. Au final, c'est avec L’aménagement du territoire que Bellanger remporte la finale. Rendez-vous samedi prochain au soir pour la remise du prix. «Il y aura une fête avec de la drogue et une roulette avant d’aller au Zorba», souffle un convive dans une stupeur embarrassante pour les non-initiés. Ce n’est pas interdit, la roulette ?

 

 

Aurélien Bellanger, after, Trou aux Biches

Beaucoup de décisionnaires ont voulu attribuer «les encouragements» à Valérie Trierveller : ils étaient 7 à lever le bras en faveur de cette motion, mais Côme a truqué le vote pour ne pas le faire - c’est lui le patron. C’est aussi lui qui prend la parole quand on doit promouvoir le Zorba. Anecdote bouvardienne : «on a eu une manchette dans Libération et Les Inrocks, et un passage éclair aux Grosses Têtes, par téléphone. Une secrétaire décroche et m’annonce que Monsieur Bouvard et ses sociétaires vont me répondre, je vais être mis en relation avec Bobino. J’arrive quand Vincent Perrot dit un truc du genre 'dans sa grosse chatte'. S’ensuivent quelques minutes d’une interview de sourd.» Bouvard mourra bientôt et emportera dans sa tombe une bibliothèque nationale entière de l’humour lourd.

 

Dans la nuit du samedi au dimanche zorbien, j’ai rejoint Côme Martin-Karl, les jurés et les invités noctambules de cette petite fête à la roulette. Le prix doit être remis à Aurélien Bellanger dans une ambiance d’after et de littérature. «J’ai dû fabriquer le chèque géant que l’on remet, et des copines se déguisent en livres de poche.» Le maître de cérémonie est en smoking, il est bientôt 4 heures, et las et malade, je disparais de la fête.

 



Quelques heures après, la troupe qui s’apprêtait à célébrer le roman d’Aurélien Bellanger tomba des nues devant le repère bellevillois. Le rideau était tiré. Réclamant une explication, Martin-Karl ne reçu du patron qu’un SMS à peine courtois. «Du coup, on a tous migré 10 mètres plus bas, au Faubourg, où Aurélien Bellanger a fait une lecture à 6h30 sous les néons blafards et en musique. On avait seulement le jukebox qui jouait Diam's en boucle.» Chaque année, Côme tente de référencer le Zorba sur Wikipédia, où il se fait censurer par des modérateurs un peu stricts qui considèrent que le prix de Belleville n’existe pas encore assez réellement pour l’encyclopédie en ligne. Si internet et les cafetiers se lient entre eux maintenant... L’année prochaine, le prix de la Rive Droite sera peut-être rebaptisé.

 

 

Bastien Landru.

 

1 Les occupations. Dans les années 80, Pierre, petit-fils de Marcel (un gratte-papier de l’administration nazie), part s’installer dans le Loiret pour travailler dans une entreprise de mots-croisés. Marcel et Pierre ne se sont jamais croisés. Mais leur vie, comme en écho, témoigne de cette même volonté de devenir quelqu'un d'un peu plus grand qu'eux-mêmes.

 

2 Sélection des livres au prix du Zorba : Aurélien Bellanger, L'aménagement du territoire (Gallimard), Ismaël Jude, Dancing with myself (Verticales), Nelly Kaprièlian, Le manteau de Greta Garbo (Grasset), Alain Lacroix, Ulrike Meinhof 68-76 RFA (Pontcerf), Alban Le Franc, Si les bouches se ferment (Verticales), Franck Maubert, Visible la nuit (Fayard), Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre (Gallimard), Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment (Les Arènes). Et proposition de dernière minute : Comité Invisible, À Nos amis (La Fabrique éditions).