Si l’on ne connaît pas Monsieur Koons, eh bien qu’on visualise dans son esprit une sculpture de chien faite en ballons en plastique (1). Toujours dans son esprit, qu’on remplace la matière plastique des ballons par un métal du style aluminium ou acier inoxydable (2). Qu’on donne ensuite aux dimensions de la sculpture des proportions imposantes : on devient alors détenteur, de manière gratuite et idéelle, de l’œuvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères durant le vivant d’un artiste (3).

 

 

La rétrospective organisée par le Centre Pompidou autour de Monsieur Koons ne rassemble évidemment pas que cette sculpture de chien en faux plastique mais vrai métal. On y trouve notamment des installations incluant des aspirateurs vintage et des lumières du genre néons, des publicités Nike des années 80 figurant des hommes noirs portant des habits de basket-ball, des bracelets éponges et des moustaches épaisses, des agrandissements de publicités pour des marques d’alcool, des miroirs géants et colorés en formes d’animaux, des photos pornographiques où l’on voit tantôt le pénis de Monsieur Koons rentrer dans le vagin de son épouse, l’actrice de charme Illona Staller, tantôt Monsieur Koons, photographié de plain-pied, en plein rapport bucco-génital avec la même partenaire. Pour cette dernière photo dont la pose apparaît comme intensément théâtrale, Monsieur Koons a choisi un décor onirique et sylvestre : rochers, mousses bien vertes, arbres jolis. Au fond, on remarque une chute d’eau comme celle qu’on peut voir sur les trompe-l’œil lumineux de certains restaurants chinois. Cette liste ne prétendant pas à l’exhaustivité, je recommande au lecteur curieux d’allumer un ordinateur possédant une connexion internet et de taper, dans n’importe quel moteur de recherche les mots Jeff Koons ou seulement les mot Koons ou Jeff ou même chien en sculpture de ballons, et de suivre la méthode appropriée en de pareille occasion à savoir : cliquer, faire défiler la page avec le curseur de sa souris, cliquer, etc. etc., et ce jusqu’à l’infini.

 

 

Un jeudi soir, je me rends donc à la rétrospective consacrée à Monsieur Koons qu’un cadre du Centre Pompidou a cru judicieux de qualifier «d’événement». J’interprète l’épithète encadrée par des guillemets comme le signe de la fragilité de la renommée de l’artiste susnommé. Car sans le battage quasi-hagiographique fait autour de Monsieur Koons, sans ce grand exercice d’auto-persuasion collective sur sa splendeur et son génie, peut-être que ni Monsieur Koons, ni le Centre Pompidou n’en seraient là, à savoir : au sommet d’une montagne d’argent, à se toucher leurs corps de quinquagénaires devant les chiffres des entrées et ceux de la boutique de l’exposition (4).

 

Si je me rends au sixième étage du Centre Pompidou, ce n’est pas par curiosité intellectuelle mais à cause d’un faisceau de raisons qui ce soir s’avèrent converger : j’ai travaillé toute la journée à la BPI (5), je dispose d’une heure à tuer avant la soirée raclette que donne mon cousin dans son appartement situé à deux pas, et puis surtout, j’ai besoin d’éléments de réponses pour clouer le bec à un prétentieux rencontré dans un bar du Nord de Paris, qui m’a dit le week-end dernier, une cigarette roulée dans une main, un verre de vin blanc nonchalamment tenu entre les deux doigts de l’autre, une mèche de cheveux savamment négligée pendouillant sur son front gras : «je ne sais pas ce qu’on reproche à Jeff Koons, moi aussi, je croyais que je détestais, mais en allant à sa rétrospective, j’ai réalisé que c’était génial»Je ne saurai dire si par la suite, le prétentieux à réellement employé les termes iconoclaste et dénonciation de la société de consommation, mais il aurait très bien pu — c’est dire le niveau de sa conversation.

 

 

Je passe environ vingt-cinq minutes dans la Galerie 1 du Centre Pompidou avec la sensation d’évoluer en Enfer, et plus précisément dans le huitième cercle qu’on nomme Malebolge et où se retrouvent, une fois leur existence terrestre terminée, les fraudeurs, les faussaires et les fourbes conseillers. En fait de colonnes de feu et de damnés enchaînés : des spots lumineux et des souffleries d’air chaud, des visiteurs ébahis se prenant en photo dans la réflexion des œuvres de Monsieur Koons. Là réside sans doute le génie visionnaire de Monsieur Koons, qui a su anticiper la mode du selfie, incluant par avance ce procédé photographique dans sa production artistique. Presque toutes ses œuvres comportent en effet des surfaces réfléchissantes au moyen desquelles le visiteur peut réaliser des clichés de lui-même qui donneront un côté délire et chouette à celui ou celle qui la partagera sur internet.

 

Dans cet Enfer sur Terre, l’œil omniscient du Diable ressemble à des caméras de surveillance en forme de globes noirs, les mêmes que dans les Franprix, les banques ou qu’au sommet de ces poteaux en fer qui en dix ans ont fleuri partout dans nos belles villes de France. Fixées au dessus de chacune des œuvres sur les rails métalliques d’un faux-plafond apparent, les caméras sont flanquées de gyrophares orange sonnant dès qu’on s’approche trop près d’une des œuvres de Monsieur Koons. Un bruit, un genre de hiiiiii strident, se déclenche alors et le curieux sursaute et puis s’excuse, gêné qu’on puisse penser de lui qu’il veuille abîmer de l’Art. Mais personne ne l’écoute et le curieux parle dans le vide. Même les surveillants s’en foutent car il n’y a pas une minute qui passe sans que ne se déclenche le bruit du malheur. À un moment, compatissant, je souris à une jeune femme assise sur sa chaise de surveillante du Centre Georges Pompidou. Je viens de l’entendre dire à son collègue qu’elle ne rêve que d’une chose : dormir.

 

 

Je circule dans la Galerie 1 et entends des gens s’extasier au moyen d’onomatopées telles que oh et ah, se demander à haute voix et de manière pénétrée, presque concernée, si sur la sculpture ou la photo, c’est bien Louis XIV, Popeye, un super-héros, un noir connu ou un bagel. Je ne dis rien, secoue la tête pour signifier à celui que ça intéresserait que malgré ma présence, je déteste tout ce que je vois et que je refuse l’expérience. Je pense aussi au fait que je transpire des aisselles. C’est comme ça mais c’est la vie : j’ai toujours tendance à suer quand je vais au musée. Et puis d’un coup, les éléments de réponse que je cherchais à opposer au prétentieux du week-end dernier me sautent aux yeux. Ils sont là, en grandes lettres noires sur fond blanc, affichés à hauteur d’homme dans le sens de la visite. Ces éléments de réponse, je les trouve dans les cartels explicatifs réalisés par des spécialistes — je les imagine éminents, bardés de titres balèzes : ils sont curateurs, historiens de l’Art, plasticiens — qui, tels des publireporters pour feu Paris Boum Boum ! (6), offrent malgré eux à l’esprit attentif, des textes d’une grande puissance humoristique.

 

Voici donc, dans le désordre, ce qu’on peut lire sur Monsieur Koons, dans la rétrospective «événement» consacrée à son œuvre :

 

«1979 : […] Il travaille comme courtier à Wall Street.»

 

«L’artiste assure lui-même la promotion [de Banality] à travers une campagne publicitaire dans la presse écrite.»

 

«Il pose ainsi le premier jalon d’une œuvre à l’esthétique résolument joyeuse et révèle son intérêt pour les objets gonflables : "j’ai toujours aimé les objets remplis d’air, car ils sont très anthropomorphiques."»

 

 

«Jeff Koons travaille désormais avec des appareils électroménagers.»

 

«Jeff Koons inaugure ici une nouvelle pratique : des articles de sport évoquant l’air et la respiration (tuba, scaphandre autonome, canot pneumatique), loin d’être exposés tels quels, sont reproduits à l’identique dans le bronze. La perception d’objets supposément légers se trouve bouleversée par la pesanteur du matériau, conférant aux œuvres une forme de violence paradoxale, ou selon Monsieur Koons, un état d’existence inatteignable.»

 

«Koons se retrouve dans la position paradoxale d’un artiste subversif constituant une œuvre consensuelle.»

 

«Les affiches de la marque Nike que l’artiste encadre et expose telles quelles.»

 

«Des bouées en forme d’animaux se trouvent ainsi fâcheusement encastrées dans des objets manufacturés, tandis qu’un Hulk vert éclatant semble s’être transformé en orgue.»

 

«La conception de ses toiles est désormais assistée par ordinateur.»

 

«Il téléphone à Salvador Dali […] et passe une journée avec lui.»

 

 

«De grande taille et réalisées par les meilleurs artisans, [ses œuvres] ne paraissent souffrir aucune distance ironique, exigeant d’être prises au sérieux.»

 

«Pour atteindre un tel niveau de perfection, Koons met en œuvre des moyens de production extrêmement ambitieux, notamment des technologies de pointe. Il fait appel à des artisans spécialisés, consacrant parfois plus de vingt ans à la production des pièces les plus exigeantes, dont certaines ne sont toujours pas achevées à ce jour.»

 

«Made in Heaven ambitionne de délivrer le public de la honte et de la culpabilité associées à l’acte sexuel.»

 

«Légère et ludique, Easyfun témoigne de la détermination de Koons à répondre de façon toujours positive au public et aux collectionneurs qui le soutiennent.»

 

«Le spectateur se voit tour à tour associé à un âne, une girafe ou un morse, vivant cette expérience chère à Koons : celle du dialogue à travers l’Art.»

 

Quand on sait que ces lignes ont été écrites par des personnes acquises à la cause de Monsieur Koons, on serait tenté de se demander ce qu’en disent ses détracteurs.

 

 

Théodore Théoflex.