PROLOGUE

 

Toute cette histoire avait commencé d'une manière assez banale : il s'agissait d'aller faire un voyage de presse à Dublin afin de couvrir un tournoi de poker organisé par Winamax. On m'avait signalé la présence de Kool Shen dans le bordel, je m'étais donc mis en tête de le suivre pendant 4 jours.

Le plan avait plutôt l'air bonnard. Winamax régalait le tout, j'allais pouvoir me foutre de la Guinness dans le porte-pipe aux frais de la princesse.

Seul petit hic, l'avion.

J'avais toujours eu une vraie peur panique de l'avion.

Et je connaissais tous les épisodes de Mayday - Danger dans le Ciel par cœur.

Je décidai donc de me prendre une cuite phénoménale la veille du jour fatidique, histoire d'avoir le minimum de conscience possible au moment de rentrer dans l'Airbus A320 de la compagnie Aer Lingus.

 

 

JOUR 1


Tête dans le sac, yeux en couilles d'hirondelles, haleine chargée, j'arrive donc très tôt le matin à Roissy - Charles De Gaulle. Enregistrement, fouille, attente.

Embarquement.

Me voilà assis à l'arrière de l'avion. Les moteurs tournent à fond.

On va décoller.

Merde, ma gueule de bois n'est pas assez puissante, ma trouille revient. J'vais crever. Je ne veux pas voir la mort en face, je tourne la tête, et...

 

Une hallucination ?

 

 

Moundir sent que j'ai peur de l'avion. Il essaye de me calmer en utilisant une technique d'hypnose qu'il a apprise sur son île déserte. Je peux voir dans son regard toute la compassion et tout l'amour du monde. Son regard de braise me dit : «n'aie crainte, pigiste, l'avion, c'est un moyen de transport très sûr.» Son regard de braise me dit encore : «nous nous reverrons à Dublin, car je me rends également à ce tournoi. Je suis sponsorisé par Winamax, en fait.»

 

 

Je n'ai plus vraiment conscience de l'espace et du temps mais je me retrouve devant le Regency Hotel, théâtre des opérations. Et accessoirement validé par nos amis les routiers. Je suis rassuré.

 

 

Besoin de goûter à la spécialité locale. Une bonne vingtaine de fois. Bordel, mais que s'est-il passé dans ma tête ? Comment Moundir a-t-il pu pénétrer mon âme et calmer mon aérodromophobie ? Faut à tout prix que je récupère de mes émotions.

 

Je crois que je suis un peu sec. Ça ressemble donc à ça, un tournoi de poker ?

 

 

Ah, salut Kool Shen. Quoi ? J'ai l'air fatigué ? J'aimerais beaucoup t'interviewer... Ah ! Tu veux qu'on en reparle demain ? Oui, oui, je pense que c'est une bonne idée, je vais aller me pieuter.

 

 

JOUR 2

 

 

Réveil et petit déj' de champion. Bon, faut que j'arrête de déconner là, tout le monde va me prendre pour un vrai alcoolique. J'ai du taff. Faut que je couvre ce tournoi. MAIS IL FAUT AUSSI QUE JE RETROUVE MOUNDIR. En plus, je viens d'apprendre que pendant que je tisais hier aprèm/soir, ce surhomme a pris la tête du tournoi. Premier sur plus de 1000 personnes. Mon Dieu.

 

 

- Salut jeune homme, je cherche Moundir.
- Salut pigiste. Tu te rappelles qu'on a fait la fête ensemble une bonne partie de la nuit ?
- Ah oui ?
- On ne sait pas trop où il est. Il n'était pas obligé de venir tôt aujourd'hui. Il paraît que Moundir est capable de se dédoubler...

 

OK, faut que je le cherche.

 

Ah oui, c'est donc à ça que ressemble un tournoi de poker... #2

 

Le seul hipster du tournoi.

 

Bien, bien ton t-shirt.


Mamie Zinzin en force.

 

Instant relaxation. Malheureusement pas de happy ending.

 

Moundir, est-ce toi ?

 

Han, nan. C'est le chanteur de Sinsemilia.

 

Bonjour, robot-caillera.

 

Oui, je sais, c'est pas le moment de te faire chier, Kool Shen.

 

Quand tout à coup.

 

«Pigiste, je suis chambre 3012»

 

3 étages plus haut. La gorge serrée. Les mains moites.

Toc, toc, toc !

- Entre.

 

 

- Moundir, je peux te poser quelques questions ?

- Oui, bien sûr.

 

Tu es pour l'instant le chip leader (le leader du tournoi, ndlr). Est-ce que le fait d'être Moundir, ça permet d'impressionner les autres joueurs ?

Moundir : Je pense que ça joue, que ça joue même énormément. Et puis j'ai quand même une image assez agressive. Avec cette image, les gens veulent m'abattre. Ils peuvent me prendre pour une truffe, mais le problème, c'est que je m'entraîne beaucoup. Du coup, quand ils me touchent, ils se mettent à se gratter. Ils prennent cher.

Y'a eu un petit blanc-bec de 24 ans qui a commencé à me chambrer de manière hautaine. Le mec me prenait un peu pour une chèvre. Je me suis permis d'un peu le chicoter. Le pauvre est sorti par l'entrée des artistes, il est passé par-derrière plutôt que par-devant. Il est parti comme il était venu, avec une main devant et une main derrière. Il m'a pris pour un people qui était venu pour distribuer ses jetons, finalement, c'est lui qui me les a donnés. Je pense que là, il est encore en train de parler aux oiseaux. Il a dû aller au zoo pour aller parler avec des condors parce que je l'ai vraiment attrapé par le cintre. Je l'ai éduqué, le garçon.

 

Tu viens d'un milieu modeste. Le poker est un jeu ultra-capitaliste. Ça ne te gêne pas de voir des mecs flamber des millions de dollars ?

Ouais, ça me choque car je n'ai pas été éduqué dans la luxure (sic). Je sais ce que c'est que la valeur de l'argent, la valeur de la vie, le fait d'avoir de l'eau, de pouvoir manger ce que l'on veut. Quand je vois jouer ces gens comme ça, moi je me dis qu'ils sont un peu malheureux dans le fond. On les voit gagner, mais on ne les voit jamais perdre. Aujourd'hui, y'a quand même plus de perdants au poker que de gagnants. Ces gens-là, ils sont déconnectés. Moi, je ne fais pas partie de ce monde-là.

 

T'as vu que ça picole pas mal dans ce tournoi. Je crois que tu ne bois que de l'eau, toi, c'est ça ?

Ouais. Putain, on dirait qu'à la place d'avoir une pile Wonder, les gens ici se mettent de la binouze en cathéter. Les gens sont là pour s'éclater, ils s'éclatent. Moi, ma vie a toujours été dans le sport et j'ai une hygiène de vie grâce à ça. L'alcool et les clopes, ça ne m'a jamais rien dit. Mais c'est drôle, les mecs, tu les vois le matin en mode Croix Rouge. C'est un peu leur spring break à eux, tu vois. En plus, la bière, elle est moins chère que l'eau, c'est top pour eux ici.

 

Tu as récemment eu un bon clash avec Enora Malagré dans l'émission Touche Pas À Mon Poste. Si elle devait être une joueuse, elle ressemblerait à quoi ?

À une joueuse haineuse et agressive qui ne va pas arrêter de parler. Y'en a des fois qui s'inventent des vies de cailleras et qui vont te parler en verlan alors qu'ils ont vendu des crêpes au froment. Elle ne sait pas ce que c'est la dureté, elle a jamais grandi en cité, elle ne sait pas ce que c'est que la mentale. Elle ne sait pas ce que c'est de se prendre des tartes ou de se bagarrer pour son honneur... Elle, c'est de la «caillera attitude» télé, c'est tout. L'autre, elle a lu un bouquin de Mary Higgins Clark, elle pense être sortie de Saint-Cyr. Elle est sur son trône - quand elle sera sur son tabouret, on parlera. Et les gens lui jetteront des tomates.

 

 

Est-il vrai qu'en plus de l'hypnose et de la télépathie, tu peux te dédoubler ?

Passe me voir au bar en fin de journée. Allez, à plus. Tu veux une bouteille d'eau ?

 

Je redescends voir les joueurs. Je rencontre Gaëlle Baumann, l'une des rares femmes présentes dans le tournoi. Mais aussi une sacrée joueuse pro qui a plumé un bon paquet de lascars.

 

 

Elle m'explique : «j'ai toujours évolué dans des milieux masculins. Au lycée, j'ai fait une filière scientifique mais avec de la mécanique et de l'électronique. Du coup, j'étais la seule fille dans ma classe. J'aime bien les ambiances de mecs, en fait. Quand j'étais petite, j'étais vraiment garçon manqué. Du coup, quand je suis arrivée dans le milieu du poker, ça ne m'a pas posé de problème.»

 

Elle aussi, tenterait-elle de faire de la télépathie ?

 

Elle est bonne ma blague, hein ?

 

Début de soirée, il est temps de rejoindre Moundir.

 


 

Moundir : Alors journaliste, tu l'as vu mon pouvoir de dédoublement ?

 

Ah ouais, mortel ! Dis-moi, on peut établir un parallèle entre le poker et Koh-Lanta ?

Moundir : Le seul truc en commun, c'est la stratégie. Sinon, on ne peut pas faire de parallèle. Sur Koh-Lanta, y'a de l'entraide : quand quelqu'un est faible, on peut l'aider. Au poker, s'il y a un faible à ta table, tu vas vouloir le trouer. «Donne-moi tout et salut, après on parlera si tu veux et on ira se boire un verre de Tang.» Y'a pas le même rapport humain, parce que y'a pas de rapport humain dans le poker. Le mec, tu lui prends son oseille et il se barre. Koh-Lanta, tu peux pas lui prendre son t-shirt quand il pleut. Si une fille a froid, tu lui files son manteau parce que t'es plus résistant. Maintenant, je pense que le poker a sa part d'individualité (d'individualisme, ndlr), parce qu'il y a beaucoup d'égo. Tant que le poker sera une vraie passion et non une source de revenus essentielle à ma survie, je kifferai. J'arrêterai le jour où je n'aurai plus de plaisir.

 

T'en as morflé à cause de ton image «télé-réalité » ?

Oui, et au-delà de moi, t'as aussi tes parents derrière, ta famille, etc. Eux aussi sont obligés de se justifier lorsqu'ils écoutent des conneries sur moi. Après, c'est vrai qu'à l'époque, j'avais un langage particulier, je pensais que j'étais le meilleur, le plus fort, que seul le résultat comptait. Si je devais recommencer, je ne ferais pas la même chose. La médiatisation peut être super cruelle. C'est pour ça que ça ne sert à rien de s'acharner sur les gens de la télé-réalité, parce que la vie s'en charge et leur renvoie ce qu'ils méritent. S'ils ont déconné et qu'ils ont baissé leur froc, t'inquiète pas, ils n'iront pas loin... Faut juste pas charger la mule.

 

Chez toi, on sent une putain d'envie de réussir, non ?
J'aurai réussi le jour où je serai père de famille en tout cas. Après, j'ai eu la chance dans ma vie d'avoir rencontré des gens sains. J'ai fait des émissions qui ont énormément marché, et j'ai eu des galère aussi... Mais je t'avoue, depuis que j'ai rencontré ma femme, il ne m'est arrivé que des belles choses. Je l'ai rencontrée dans une émission de télé, et comme on dit en anglais, hamdoullah. Je fais tout avec elle, elle m'apporte énormément. C'est pour ça qu'aujourd'hui, je ne fais plus tout et n'importe quoi : je refuse 80% de ce qu'on me propose. Bref, on m'a ouvert une porte, et j'ai préféré prendre le chemin d'une porte avec des escaliers plutôt que le chemin d'une porte avec un ascenseur. Je préfère lutter que monter directement, c'est toujours les feignants qui prennent l'ascenseur.

 

 

Merci pour cette leçon de vie, Moundir. Il est maintenant temps pour moi d'aller faire des conneries.

 

Connerie 1

 

T'ite pipe ?

 


Connerie karaoké avec les croupières.

 

7 heures du mat'. Petit déj' de champion avant d'aller se coucher.

 

 

JOUR 3

 

Re-petit déj' de champion 5 heures plus tard.

 

Moundir est sur la table télévisée. Mais... il ne tardera pas à se faire éliminer. Il finira 21ème du tournoi, ce qui est une très belle perf'.

 

Oui, oui. Ça commence à être long.

 

Toujours pas de happy ending ?

 

 

Finalement, je rencontre Kool Shen dans sa piaule d'hôtel. Il vient tout juste de se faire éliminer du tournoi.

 

Kool Shen, ça fait 5 piges que tu joues énormément au poker. T'es pas un peu saoulé, des fois ?

Kool Shen : Ouais, des fois t'as l'impression d'un peu tourner en rond, mais c'est propre à tous les joueurs de poker. Y'a quand même une routine qui s'installe comme dans tous les métiers. Mais le poker, c'est quand même une vraie, vraie routine. 95% des gros joueurs jouent aussi beaucoup online, et c'est quand même souvent les mêmes schémas. Y'a vraiment des trucs classiques, j'vais pas dire que tu deviens un robot, tu peux être très créatif, OK, mais y'a quand même des espèces de règles qui se répètent. C'est très attrayant les premières années mais après, c'est un peu comme tout, quoi... Ça devient chiant quand t'as l'impression d'aller au bureau.

 

J'ai entendu dire que tu bossais sur un nouvel album ?

Ça s'est décidé au mois d'avril-mai, où j'ai re-bossé en studio avec Busta Flex. On a fait 2-3 trucs sur un projet pour lui. J'ai bien kiffé d'avoir ré-écrit et de me remettre à bosser, y'a des mecs qui étaient là et qui faisaient des prods, donc voilà, j'ai réuni l'ensemble des gens pour qu'on fasse un truc. C'est un mec qui s'appelle Jeff Le Nerf, un rappeur de Grenoble, qui va en grande partie réaliser l'album. Disons qu'il sera prêt mi-2015...

 

C'est quoi cette histoire avec le fils de Bob Marley (Damian Marley, ndlr) ?

J'ai une prod' reggae de prévue sur l'album et j'aurais aimé qu'il pose sa voix dessus, mais bon, il coûte un peu cher.

 

Tonton David, sinon ?

Ahah, non ! Mais bon, y'en a d'autres des pointures que Damian Marley. Et puis Damian Marley, en France, il est presque inconnu, il ne vend pas de disques (malgré 123 millions de vues là-dessus, ndlr).

 

Tentative également de la part de Kool Shen pour établir avec moi un lien télépathique.

 

 

EPILOGUE

 

Je suis ensuite sorti dans Dublin.

Sans appareil photo.

Je suis parti errer dans les clubs, et j'ai eu le luxe de me faire foutre dehors de l'un d'entre eux.

Je ne me rappelle plus pourquoi.

Fatigué, bourré, perdu, j'ai pris un taxi-vélo pour rentrer au Regency (5 km de trajet). Le lendemain, pas de petit déj' de champion. Je me suis barré tout seul à l'aéroport.

Je déteste les «au revoir».

J'ai pris ce putain d'avion et j'ai pensé à ça :

 

«N'aie crainte, pigiste, l'avion, c'est un moyen de transport très sûr. N'aie crainte, pigiste, l'avion, c'est un moyen de transport très sûr.»

 

 

Malgré les turbulences, le voyage s'est plutôt bien passé.

Je n'ai pas eu de nouvelles de Moundir depuis, mais je peux vous dire un truc : je crois que d'où il est, MOUNDIR > CHUCK NORRIS + VAN DAMME vous salue bien bas.

 

 

 

MPK // Merci à Winamax, Laurence Duplessis de Pouzilhac, Ludo Riehl et tous les autres.