«Je ne conçois pas l'Art autrement qu’engagé, sinon c'est du divertissement»

 

Le dépit amoureux. Tel est le thème qu’aborde Audrey Vernon avec piquant et sagacité dans son dernier spectacle, Chagrin d’amour. Malgré un sujet léger en apparence, la speakerine de Canal + Décalé parle de manque, d’addiction, de déni, de perte d’illusions, de la violence des médias qui publicisent les ruptures des stars et piétinent leur intimité. Engagé, son travail l’est intrinsèquement : «je ne conçois pas l'Art autrement […] sinon c'est du divertissement. Oublier les problèmes pour continuer à travailler, consommer et payer des impôts. C’est participer à l'avilissement de la population, c'est être au service du pouvoir».

 

 

En 2012 et 2013, la jeune comédienne d’origine marseillaise joue son one-woman show économique Comment épouser un milliardaire, et son troisième spectacle, Marx et Jenny, à Arcelor-Mittal, Petroplus, Conti ou Virgin et dans d’autres usines en crise. En taclant une minorité de nantis, elle s’attire la sympathie de la majorité : «il n'y a que 1 654 personnes qui peuvent mal le prendre, j'ai quand même 7 milliards de personnes moins 1654 qui sont dans mon équipe !». A l’issue de son spectacle, même les plus fortunés éprouvent un vague sentiment d’indigence et se sentent tout opprimés. Un soir, un créateur d’illustres bandes dessinées ressent le besoin de se justifier : «après une représentation en Belgique, quelqu'un vient me voir et me dit "je ne suis pas milliardaire, je ne suis que millionnaire, mais je vis grâce à un milliardaire". Je lui dis : "ah bon, vous faites quoi ?", il me répond "j'ai inventé Largo Winch et XIII". C'était Jean Van Hamme...»

 

Le privilège du Bon Blanc Bobo

 

Parmi les dominants, Océane Rose Marie choisit de tacler les racistes de gauche et les «BBB» (Bons Blancs Bobos) «qui pensent qu’il suffit de se déclarer anti-racistes pour l’être effectivement, qui se pensent toujours du bon côté alors qu’ils sont eux aussi pétris de préjugés et ont tendance à faire des replis communautaires sans s’en rendre compte». Dans son dernier spectacle, Chatons Violents, la comédienne / metteure-en-scène / chroniqueuse-sur-France-Inter / auteure tente de rendre ses personnages sympathiques pour que les spectateurs puissent s’y identifier, réfléchir à leur «privilège blanc» et se remettre en question. Egratigner une majorité politiquement correcte lui ouvre aussi un boulevard de sujets : le couple, le mariage pour tous, la prostitution, le voile... Plus rageur que son premier spectacle, La Lesbienne Invisible, Chatons Violents n’épargne aucun membre de la bien-pensance, même pas sa créatrice : «je parle de la violence qui est en nous et qu’on a tendance à ne pas reconnaître, alors qu’on désigne en permanence la violence des autresDe ce point de vue, et parce que je pratique l’autocritique, je pense que quiconque ne se sent pas concerné est juste de mauvaise foi !».

 

Merci de choisir une autre religion !

 

Les idées reçues sont aussi la bête noire de Samia Orosemane. Après les attentats d’Ottawa en octobre 2014, alors que la jeune humoriste d’origine tunisienne joue Femme de couleurs, elle poste un message aux djihadistes ("merci de choisir une autre religion !") sur sa chaîne YouTube, appelant à la non-stigmatisation des musulmans. Après les assassinats de Charlie Hebdo, la vidéo rebuzze et cumule près de 190 00 vues. La comédienne formée sur les planches du Conservatoire d’Art Dramatique Parisien continue de prôner la tolérance en épinglant des anecdotes de son quotidien et démonte les clichés sur les femmes, une autre minorité : «je défends le droit de la femme à disposer de son corps et de son image comme elle l'entend, car si elle est libre, c'est bien à elle - et non à la société - de décider de ce que cette liberté signifie à ses yeux

 

 

Samia revendique l’usage du rire comme arme non-violente pour parler de tout et désacraliser ce qui semble intouchable : «Molière critiquait la société avec beaucoup de brio et d'aisance. Mon humour se veut taquin et bienveillant, ma seule limite est de ne pas sombrer dans la méchanceté».  

 

Comme Samia, Audrey Vernon cite Molière, mais aussi Claudel et Tchekhov comme modèles d’auteurs qui ont su critiquer leur époque avec humour. Selon elle, sa mission comique est accomplie quand elle obtient la compréhension de son audience : «Dans Marx et Jenny, la première moitié du spectacle est très dense : je lis des lettres de Marx à Engels, d'Engels à Marx... Je sens que le public s'accroche, et puis vers la fin de la pièce, il est devenu tellement familier avec les personnages qu'il suffit d'un mouvement de tête ou d'une mimique pour qu'ils éclatent de rire... C'est tellement jouissif.»

 

Monter sur scène demande un certain courage

Pour Océane, l’humour réside dans l’identification et sert de révélateur : «dire à des gens "l’homophobie et le racisme, c’est mal", c’est bien mais ça ne suffit pas. C’est vide. Faire rire les gens en évoquant des situations de racisme et d’homophobie ordinaires dans lesquelles ils vont se reconnaitre, ça peut être plus efficace».

 

 

Quand on lui demande pourquoi le stéréotype misogyne qui consiste à penser que les femmes ne sont pas drôles demeure indécrottable, elle explique que les hommes ont toujours historiquement contrôlé l’espace public : «monter sur scène ou prendre la plume et vanner demande un certain courage, une certaine confiance en soi, un sentiment de légitimité. Du coup, il y a toujours eu plus d‘humoristes hommes ou même tout simplement plus de mecs qui s’autorisent à faire des blagues. Je suis prête à parier qu’il y a autant de one-woman shows à Paris que de femmes à l’Assemblée Nationale avant la loi sur la parité !».

A la même question, Samia réplique : «venez voir mon spectacle, et on en rediscute !».

 

++ Chatons Violents d'Océane Rose Marie est à La Comédie des Boulevards, tous les mardis et mercredis de mars à 20h, et tous les jeudis, vendredis et samedis à 21h30 à partir d'avril.

++ Chagrin d’amour d'Audrey Vernon est à La Nouvelle Seine, tous les mardis à 21h30 jusqu’au 31 mars.

++ Femme de couleurs de Samia Orosemane tourne en France et en Belgique jusqu'au 6 mai, et au Gabon et au Cameroun du 18 au 31 mai.

 

 

Éloïse Bouton.