«Un succès de sales gosses qui auraient fait un pacte dans une cour de récré»

 

Jean-Pierre Ramsay Levi (créateur et producteur de la série) : Canal +, à l’époque, avait un problème avec le samedi soir. Dans les accords du cinéma, la chaîne ne pouvait pas mettre de film à 20h. Pierre Lescure et Alain De Greef avaient ainsi l’envie de lancer trois sitcoms de 26 minutes, ce qui n’avait jamais été fait sous ce format en France. Il y a donc eu un appel d’offre auquel la terre entière a répondu. De mon côté, je ne faisais que de la fiction à l’époque, mais Pierre Lescure m’a demandé d’y postuler. Je contacte alors Albert Mathieu qui s’occupait des auditions. Trop tard : face au nombre élevé de réponses, il avait été obligé de clôturer les candidatures. De plus, il pensait que mon projet ne valait pas un clou. Quelques jours plus tard, bizarrement, je reçois un coup de fil d’Alain De Greef m’expliquant son intérêt pour la série. Après 9 mois de développement, au cours desquels je suis parti aux Etats-Unis voir comment se faisaient Friends, Sin City et Seinfeld, on a donc décidé de lancer réellement le projet. Le premier pilote a toutefois été jeté à la poubelle par De Greef. On a écouté ses conseils, on a retravaillé les éléments qui n’allaient pas et c’est devenu la série telle qu’on la connaît.

 

Eric Judor (acteur et interprète d’Aimé Césaire) : Avec Xavier Mathieu et Kader Aoun, on a gratté une bible avec la trame d’une histoire et le récit d’un épisode nommé Chambre Froide, qu’on a ensuite envoyé à Canal. Par chance, ça a été retenu et on a pu développer le casting. La présence de Jamel, qui avait également proposé une série de son côté, était évidente. Celle de Jean-Luc Bideau également. Quant à Ramzy, je ne me voyais pas faire une série sans lui. Je l’ai donc proposé au reste de l’équipe, qui a accepté volontiers cette idée.

 

Catherine Benguigui (actrice et interprète de Béatrice Goldberg) : Je faisais l’émission Cnet sur Canal+ en 1995. Eric Lavaine m’avait vu dans cette émission. Pour tout dire, je travaillais déjà dans la boîte de production de Jean-Pierre Ramsay Levi, Fit Production. J’étais auteure et je développais des projets lorsqu’a été émise l’idée de développer une série dans le milieu hospitalier. J’ai donc participé à l’écriture de la bible originale, mais j’ai rapidement compris que je n’étais pas au niveau. Ce qui n’a pas empêché les productions de penser à moi pour interpréter Béatrice Goldberg. J’ai donc passé des essais avec Eric Judor, mais je ne suis pas passée par la filière casting comme Sophie Mounicot.

 

Jean-Luc Bideau (acteur et interprète du docteur Maximilien Strauss) : Je crois que c’est Ramsay qui avait pensé à moi et qui a tout fait pour me rencontrer. Le projet était intéressant. Ma fille et ma femme m’encourageaient à le faire, alors j’ai sauté sur l’occasion.  

 

 

Frédéric Berthe (réalisateur) : J’étais le premier assistant de Djamel Bensalah sur Le Ciel, Les Oiseaux Et Ta Mère. Un jour, il me dit «viens, il y a un projet de sitcom sur Canal, on va le faire ensemble». On a filmé les prémices dans un bureau, sans n'avoir rien écrit. C’était n’importe quoi, mais ça permettait à Ramsay de vendre le projet à Canal. Le problème, c’est qu’il voulait des noms et qu’à l’époque, je ne réalisais pas encore. Je suis donc réapparu plus tard. 

 

Bénabar (scénariste de la saison 1 à la saison 4) : Je suis entré dans la série grâce à Jean-Paul Bathany, dit Popol, qui était l'un des premiers auteurs sur l’affaire. On se voyait beaucoup à ce moment-là et il m’a incrusté. Je débutais. C’est Kader Aoun qui faisait le casting des scénaristes. Ce qui est marrant, c’est qu’on a été virés suite au premier épisode parce qu’on s’était engueulés avec Jean-Pierre Ramsay. On a finalement été repris trois jours plus tard et on a fait toutes les saisons.

 

Eric Judor : Le pilote était extrêmement mauvais. On jouait mal, on était en panique... Une fois validé par Pierre Lescure et Alain De Greef, on l’a d’ailleurs retourné et on l’a placé au milieu de la saison une. Chambre Froide, ça reste malgré tout l’épisode du débutant. Dans l’épisode, ce n’est pas le froid que l’on ressent, c’est notre peur.

 

Charles Nemes (réalisateur) : Je dis toujours que H est un succès de sales gosses qui auraient fait un pacte dans une cour de récré. Et j’insiste : Jean-Pierre Ramsay, Eric Lavaine, Kader Aoun, Bénabar ou moi-même pouvons certes revendiquer une partie des mérites, mais la série n’aurait pas été ce qu’elle était sans le talent singulier de Jamel, Eric et Ramzy.

 

 

«Les filles permettaient d’appuyer les blagues salaces et les langues bien pendues des garçons»

 

Catherine Benguigui : Je n’étais pas toujours d’accord avec le caractère de mon personnage. Je trouvais qu’elle s’en prenait toujours plein la figure. C’était la victime de la série, et à aucun moment elle ne réagissait. Je l’ai joué pendant deux saisons avec sincérité, mais je pense que le personnage méritait d’évoluer. Là, ça tournait en rond et c’est pour ça que j’ai décidé de partir. Le pire, c’est que je n’ai même pas été remplacée. Les scénaristes ont dû se dire que ce n’était pas la peine d’expliquer mon départ. D’autant que ce n’était pas une volonté de leur part. C’était vraiment moi qui en avais marre de réclamer une évolution et de ne constater aucune réaction alors que tous les autres personnages changeaient petit à petit.

 

Jean-Paul Bathany (scénariste) : S’il n’y a aucun épisode qui justifie le départ de Béatrice, c’est parce que l’explication ne semblait pas nécessaire. On aurait pu faire un clin d’œil dans le premier épisode de la saison 3, mais je ne sais pas si ça manquait tant que ça aux gens.

 

Charles Nemes : Les scénaristes disaient à Catherine Benguigui que c’était compliqué d’écrire pour elle, comme pour tous les autres personnages féminins, d’ailleurs. Ils disaient qu’ils avaient déjà beaucoup de difficultés à servir les garçons. Elles se sentaient donc délaissées. De plus, je crois savoir que Jean-Pierre Ramsay voulait depuis le début une bombasse pour la série. C’est sans doute pour ça que Linda Hardy fait son apparition dans la saison 3 de manière régulière : ça permettait de justifier les blagues salaces et les langues pendues des garçons. Pour les scénaristes, c’était clair : les marrants, c’étaient les garçons, et les belles choses, c’étaient les filles. Et il y avait les filles pas belles, qui étaient toujours des victimes. Et Jean-Luc Bideau qui était cinglé. C’est une simplification extrême des personnages, ce qui est toujours dommage. On avait six acteurs récurrents, ils auraient dû être tous employés de la même façon, telle est la loi des séries. 

 

Sophie Mounicot (actrice et interprète de Clara Saulnier) : Je suis entrée dans H à travers la case casting comme tout le monde. Au départ, c’était assez difficile car je n’étais vraisemblablement pas le premier choix de Jean-Pierre Ramsay Levi, le producteur. Il aurait préféré une bombasse à la Lara Croft pour jouer le rôle. Je crois avoir été sauvée par Canal (enfin, j’en suis sûre). Du coup, on m’a teinte en blonde, perché sur des talons et, au final, je ne ressemblais pas du tout à Lara Croft ! (Rires)

 

 

Jean-Pierre Ramsay Levi : Je ne voulais pas de Sophie au début parce que je ne la connaissais pas. Je voulais, c’est vrai, un personnage comme celui dans le film M.A.S.H. de Robert Altman. Mais Alain De Greef trouvait que Sophie était parfaite pour le rôle de Clara Saulnier. Je lui ai donc dit «OK, mais en contrepartie on prend Jean-Luc Bideau pour jouer le professeur Strauss».

 

Frédéric Berthe : Ramsay était évidemment un peu misogyne sur les bords. Mais c’était de toutes façons quelqu’un de très particulier. Sympathique mais parfois très injuste. Je me souviens que lors de mon premier tournage, il avait enlevé une caméra alors que c’était impossible à faire sans. Il n’en faisait qu’à sa tête. D’ailleurs, il n’a rien fait à part H.

 

Eric Judor : H, c’était vraiment une série de mec, de bout en bout. Ça été créé par trois mecs, ça été écrit par des mecs et porté à l’écran par trois mecs. Je me souviens que Sophie se plaignait parfois de l’évolution de son personnage, mais elle est toujours restée professionnelle. De même pour Catherine, dont le personnage a vraiment marqué les esprits. Les scénaristes, je pense, avaient simplement envie de s’amuser avec l’histoire de trois jeunes hommes. 

 

 

«L’ambiance était assez punk»

 

Catherine Benguigui : L’ambiance était assez punk. Il faut en effet rappeler que c’étaient les premières expériences à la télévision de Jamel et Eric & Ramzy. Et avec des mecs comme ça, il n’y avait aucune règle. C’était d’ailleurs très dur de gérer cette folie. Il y a eu des moments très drôles, mais lorsqu’on était en retard, cette ambiance devenait assez stressante. Je me souviens d’ailleurs d’une phrase d’un des réalisateurs qui disait que l’on pouvait être satisfait de notre journée lorsqu’on avait réussi à faire venir Jamel devant la caméra.

 

Eric Judor : Je me souviens d’énormes fous rires, surtout lorsque Jamel se transforme en pigeon ou lorsqu’il noie Ramzy dans un aquarium. Je me souviens également que Jamel et Ramzy aimaient bien se balancer des trucs sur le plateau, des liquides ou de la nourriture. Jean-Luc Bideau n’était pas non plus le plus discipliné de la bande. C’était le vrai acteur de la troupe, mais ça devait le changer de ses habitudes de se retrouver sur un plateau où l’on misait tout sur l’énergie et la spontanéité, où les acteurs, pour se marrer, se faisaient beaucoup de crasses entre eux. Par exemple, Jamel refusait de se déguiser en nain. Il venait de cartonner avec Astérix (Mission Cléopâtre, ndlr), de côtoyer des acteurs respectés de tous et le fait de se déguiser en nain devait sans doute le ramener à une certaine vision du cirque. Mais plus il trouvait des excuses pour ne pas le faire, plus Ramzy et moi se foutions de sa gueule.

 

 

Jean-Luc Bideau : J’ai participé malgré moi à cette ambiance complétement déjantée. Il fallait bien ça pour que tout se passe bien, même si parfois ils se moquaient bien de moi en me parlant avec des mots que je ne comprenais pas. Du genre : «t’es une caillera, j’vais te fonceder !». C’était parfois pesant, j’ai d’ailleurs fait moins d’épisodes à cause de ça pendant un moment, mais c’était leur méthode de travail. Eric, Jamel et Ramzy étaient des piles électriques, et il fallait qu’ils soient comme ça pour porter une telle série.

 

Edgar Givry (acteur et interprète du directeur de l’hôpital) : L’ambiance était totalement dingue, j’avais l’impression d’arriver sur la planète Mars. Ils n’arrêtaient pas de chahuter, de se balancer des bouteilles d’eau ou des stylos à la gueule. Pour moi qui ai une éducation classique, c’était formidable d’assister à ça, de voir des gens capables d’aussi bien improviser. Il y avait une certaine émulation entre Eric & Ramzy et Jamel, une espèce de rivalité pour savoir lequel des trois était le plus drôle, avait la plus belle voiture et la plus jolie fille.

 

Sophie Mounicot : C’était une période incroyable, pleine de crises de rires et de larmes. Il y a eu aussi quelques moments pénibles, du genre Jamel arrivant avec une 1h30 de retard ou Ramzy oubliant de mettre son réveil. Mais bon, ça rentrait dans le décalage de H après tout.

 

Frédéric Berthe : L’ambiance était très bordélique. Ils étaient très difficiles à gérer, mais extrêmement gentils. Ils faisaient des batailles de Nutella sur la table régie. Ça amène une sorte d’émulation, ça demande à tout le monde un haut niveau. Le public était un stress supplémentaire pour les acteurs.

 

 

«On était dans un système et une équipe où tout le monde pouvait contribuer au scénario»

 

Jean-Pierre Ramsay Levi : L’écriture étant la clé de toute fiction, on a auditionné avec Eric Lavaine plus de 200 auteurs en France pour mettre en situation la trame d’un épisode ou une scène. C’est comme ça qu’on a trouvé Bruno Nicollini (alias Bénabar) et Jean-Paul Bathany.

 

Bénabar : L’ambiance en salle d’écriture était très savoureuse. Canal amenait cette ambiance-là, cette liberté. Lavaine aussi ! Il nous disait en permanence que l’on pouvait tout tenter et tout dire tant que c’était marrant. Et puis les acteurs étaient motivés à l’idée d’aller loin dans le délire. Je me souviens d’ailleurs d’un épisode où les producteurs refusaient une scène où Bideau devait être nu. C’est lui qui a défendu l’épisode et ça s’est fait.

 

Charles Nemes : J’étais réalisateur et j’assistais aux premières lectures au tout début de la préparation. On était dans un système où tout le monde pouvait contribuer. Les idées supplémentaires venaient surtout de Jamel, Eric et Ramzy, mais outre les réalisateurs, les autres acteurs étaient également conviés à s’exprimer. Je me souviens particulièrement de l’épisode où Jamel souhaite se présenter au Prix Nobel. La scène qu’il tourne avec Ramzy devant une caméra amateur a été bouclée en une seule prise avec beaucoup d’ajouts et d’inventions des deux garçons sur l’instant. C’était formidable, l’incarnation de la singularité de H. Il y aussi l’épisode où ils veulent casser la jambe du frère de Strauss et tirent à la courte paille pour choisir celui qui fera le sale boulot. Comme ils n’ont pas de paille, ils s’adaptent en comparant leurs sexes (dos à la caméra). Cette scène, ils ont eu beaucoup de réticences à la faire, mais là, j’ai soutenu les scénaristes : il fallait aller au bout du système si on voulait que ça marche. Ils ont accepté et je trouve la séquence très drôle. 

 

 

Frédéric Berthe : En général, on tournait un épisode par semaine. Le premier jour, on lisait le script avec les acteurs, les guests, les réalisateurs et les producteurs pour voir ce qui ne marchait pas et on retravaillait les idées. Le 2ème jour, on répétait. Et le troisième jour, on tournait la moitié de l’épisode avant de tourner l’autre moitié en fin de journée devant le public. Les scènes tournées le matin étaient montrées au public sur un écran de télé pour qu’il comprenne le déroulement de l’histoire. Les rires entendus, dans leur grande majorité, sont donc réels.

 

Bruno Chapelle (scénariste sur la saison 3) : On travaillait les textes avec la production, Ramsay et un gars de Canal. Une fois les textes validés, Eric Lavaine les amenait aux acteurs, et là c’était le plus épineux. Parfois, ils prenaient les textes, les déchiraient et disaient avoir tout saisi à la première lecture. Eric Lavaine était donc le grand diplomate de la série, il devait faire admettre les textes à des stars. Jamel, en particulier, avait une personnalité très forte. Du coup, Eric Lavaine nous disait souvent de laisser un blanc pour Jamel, qu’il ferait son truc en impro.

 

Charles Nemes : Pendant les premières saisons, on a eu beaucoup de moyens pour ce qu’on avait à faire. Mais le succès des garçons et leur valeur financière - légitime - ont augmenté tellement rapidement que le financement du diffuseur n’a pas pu suivre. C’est le plateau qui en a fait les frais. Au début, on tournait un épisode en cinq jours, il n’en restait plus que trois pour la dernière saison. Ça devenait très serré. On faisait deux épisodes par semaine, et l’équipe décoration était obligée de travailler la nuit, le studio étant toujours occupé de jour par le tournage en cours. De même, il n’y avait plus que trois caméras pour la saison 4. J’ai dû négocier une réduction de la figuration contre une quatrième caméra pour garder le dispositif des saisons précédentes. 

 

 

«Les acteurs étaient très forts en impro, ils pouvaient se servir de tout pour rebondir» 

 

Edgar Givry : A l’instar des sitcoms américaines, on lisait les scripts avant de tourner l’épisode en public. Mais ça n’empêchait pas Jamel et Eric & Ramzy de complétement partir en vrille le jour du tournage. Je me souviens particulièrement de l’épisode Une Histoire de Voiture où Eric massacre ma Jaguar. On ne pouvait faire la scène qu’en une seule prise. Il ne fallait donc pas se louper, mais Eric a tout de même improvisé et c’était incroyable. Il y avait trois caméras sur le plateau et, si vous observez bien, on peut me voir de dos en train de rire. C’était complétement irrésistible. C’est arrivé à d’autres moments, comme lorsque Jamel se tape ma petite amie ou lorsque Ramzy devient chirurgien. Ce qui est drôle avec cet épisode, c’est que Ramzy avait dit à tout le monde «cet épisode est génial, je vous jure, cette fois-ci j’apprends le texte». Evidemment, ça n’a pas été le cas et il a improvisé tout du long. On me voit d’ailleurs sourire lorsque je lui dis «vous êtes fascinant, Sabri».

 

Charles Nemes : C’était un gentil bordel. On a beau avoir essayé d’organiser les choses, ça restait très désordonné. Les acteurs chahutaient comme des collégiens, tordaient le cou en permanence au texte. Les scripts étaient d’ailleurs devenus très ouverts à cause de ça. Bien sûr, toutes les improvisations n’ont pas été conservées, mais il y a en eu d’excellentes, qui sont montrées dans les épisodes. Il faut dire qu’après avoir lu le texte, l’avoir répété, Eric, Ramzy et Jamel avaient le temps de gamberger et voulaient rivaliser d’inventivité. Surtout devant le public qui les chauffait, les applaudissait ou les chambrait. Dès le début, on s’est éloigné des dialogues écrits, sous le contrôle d’Eric Lavaine et avec l’assentiment des scénaristes (Bathany, Pesle, Proust, etc.), il va sans dire.

 

Bénabar : Les acteurs n’improvisaient pas tant que ça, les bonnes vannes étaient déjà écrites. De toute façon, c’était une série très écrite, même si c’était le bordel au moment du tournage. S’il n’y avait pas eu tant de professionnalisme, ça n’aurait été qu’une série de mauvais sketches.

 

Eric Judor : Je pense que la saison 3 est la plus réussie parce que c’est celle où l’on trouve le meilleur équilibre entre improvisation et écriture. On retouchait bien évidemment nos textes, mais c’était de la ré-écriture cosmétique, la trame était déjà là.

 

 

Frédéric Berthe : Ils étaient très forts en impro, ils pouvaient se servir de tout pour rebondir. Ce qui n’est pas facile parce que ça peut facilement partir en eau de boudin. Mais ce n’était pas du goût de tous - Jean-Luc Bideau, par exemple, détestait l’improvisation. Il n’arrêtait pas de dire : «vous êtes des salopards, on reste sur le texte !».

 

Jean-Luc Bideau : Je me suis déjà longuement penché sur le sujet (sur Street Press, ndlr), mais ce n’est pas un hasard s’il y a eu tant de scénaristes et de réalisateurs différents sur la série. Par exemple, Edouard Molinaro, qui était également à l’origine de H, n’en pouvait plus de travailler avec des pitres comme Jamel ou Ramzy. Il fallait parfois s’accrocher.

 

Bruno Chapelle : Jamel était très inventif dans son interprétation, il se servait du texte pour l’emmener complètement ailleurs. 

 

Frédéric Berthe : Grâce à H, j’ai vécu des grands moments d’hilarité. Particulièrement quand Ramzy et Jamel veulent ouvrir un resto. Il était écrit qu’ils devaient aller chercher un poisson dans un aquarium, mais ils étaient réticents. Jamel finit par me dire d’allumer les quatre caméras parce qu’ils ne vont le faire qu’une seule fois mais que ça va être énorme. Et ça l’a été !

 

 

«Canal + a permis l’émergence d’une série différente»

 

Frédéric Berthe : Canal n’était pas chiant sur la durée, on a souvent dépassé les 30 minutes alors qu’on était limités à 25. On avait bien trop d’idées. D’autant que la série n’était pas très lourde à tourner, tout était hyper-bien rodé. Canal + avait mis le paquet. Ce qui était compliqué, c’était le débrief. Un jour, Jamel avait disparu, on ne le retrouvait pas. Il était en fait sur le plateau de Nulle Part Ailleurs à Cannes. 

 

Sophie Mounicot : Canal + a crée une série avec des acteurs qui étaient capables de la porter. C’est un peu comme les films de Chaplin et de De Funès à l’époque, ils étaient les seuls à pouvoir les faire.

 

Jean-Paul Bathany : Canal + a permis l’émergence d’une série différente, portée par des talents émergents. L’identité très forte de la chaîne lui permettait cette prise de risque, cette façon de rajeunir les séries à la française, d’adopter le modèle sitcom propre aux US.

 

Eric Judor : H démontre bien que la télévision française se crée et s’invente sur Canal. Concernant la fiction, ils prennent des risques que personne d’autre ne prend. Nos premiers épisodes, par exemple, étaient peu regardés, mais ils souhaitaient tout de même continuer. L’audimat n’était pas leur but premier, et on a pu ainsi développer une série sur la longueur.

 

 

«Ça vannait sans cesse et certains guests avaient parfois du mal à suivre»

 

Catherine Benguigui : Beaucoup de guests n’arrivaient pas à s’imposer sur le plateau. Il faut dire que ce n’était pas évident de s’intégrer. Eric & Ramzy, par exemple, n’arrêtaient pas de se vanner entre eux et faisaient de même pour tout le monde. Il fallait réussir à entrer dans cette folie.

 

Edgar Givry : J’étais un peu surpris de débarquer au milieu de cette bande de malades. Au début, je ne devais pas rester directeur, je devais être présent uniquement pour un épisode. Mais ça s’est tellement bien passé que les scénaristes, et surtout Eric Lavaine, voulaient me garder. D’autant que Catherine Benguigui partait. Ils se sont sans doute dit que ça compenserait un peu son départ.

 

Axelle Laffont (guest sur l’épisode Un Flacon Rouge) : H était réalisé par mon beau-père, Edouard Molinaro. Il m’a demandé d’auditionner pour un rôle de petite femme. J’étais totalement fan d’Eric & Ramzy, il suffisait qu’ils ouvrent la bouche pour me faire rire. Je démarrais à l’époque, et il n’y a rien de plus difficile que d’arriver pour une scène et sur un épisode. Malgré tout, je n’ai pas souffert ou galéré, j’étais bien trop heureuse de les voir. Mais c’est peut-être aussi parce que j’étais la belle-fille du réalisateur ! (Rires)

 

Eric Judor : Être dans l’indiscipline ou la spontanéité, ça a ses avantages, mais je comprends que ça pouvait être compliqué pour ceux qui arrivaient sur le plateau pour un épisode. C’était comme un sauna : soit tu te mets à poil tout de suite et tu survis, soit tu restes habillé et ça va être compliqué pour toi. Beaucoup des guests débarquaient avec une technique de jeu et, pour la première fois, se retrouvaient face à des mecs qui parlaient et faisaient des grimaces bizarres pendant qu’ils jouaient. Si tu ne prends pas ça comme une énergie positive, ça devient compliqué. Et je pense que ça l’a été pour beaucoup d’entre eux.

 

Sophie Mounicot : Si vous étiez susceptibles, c’est sûr qu’il ne fallait pas postuler pour H. Ça vannait sans cesse et certains guests avaient parfois du mal à suivre. En plus, c’était tourné en public, une sorte de show avec un chauffeur de salle pour monter l’ambiance et 25 à 30 conneries par minutes.

 

 

«C’était une connerie d’arrêter la série»

 

Charles Nemes : Je pense que la série s’est arrêtée parce que l’équipe artistique était au bout de ses capacités. Le producteur a toujours eu du mal à trouver de nouveaux scénaristes, soit parce que les postulants n’arrivaient pas à s’adapter, soit parce que les auteurs en place craignaient leur arrivée. Il y avait aussi le fait que je venais de tourner La Tour Montparnasse Infernale entre la saison 3 et 4 avec Eric & Ramzy. Ils avaient les rêves ailleurs, après ça. Ils étaient devenus des vedettes plus grosses que la série.

 

Catherine Benguigui : Je n’étais plus là depuis deux saisons lorsque la série s’est terminée, mais je pense qu’elle aurait pu continuer. Il n’y a qu’à voir l’engouement que suscitait Jamel. Dès le premier épisode de la série, le public était complétement fou de lui. C’était d’ailleurs compliqué à gérer parce que les spectateurs intervenaient sans cesse durant les séquences pour dialoguer avec lui.

 

Charles Nemès : J’ai eu des conflits avec le staff littéraire pour la saison 4. Je leur reprochais d’écrire pour des rôles non-récurrents et des décors qui n’existaient pas et qu’il fallait construire (souvent la nuit). Je ne les blâme pas, mais je pense qu’ils étaient à court d’idées compatibles avec le dispositif. Les acteurs aussi : on sentait bien qu’ils étaient lassés d’improviser et s’en tenaient davantage aux textes écrits. Il y a eu aussi pas mal d’incohérences par rapport à la bible originale, comme l’accouchement d’un chien par le personnage de Clara. Les scénaristes cherchaient leur fortune narrative très loin, hors du canevas habituel. On n’a peut-être pas su imposer une nouvelle dynamique. A l’inverse de toutes les séries, plus H avançait, moins les personnages avaient de caractéristiques. Ils étaient de plus en plus réduits à une image simple : Jamel le petit filou, Ramzy l’idiot, Eric le dragueur. Le fait que Catherine soit partie a créé aussi un amalgame entre les personnages féminins du début. Clara, qui faisait la belle au départ, se retrouvait à faire la moche à la fin. Eric Lavaine dira le contraire, mais je pense qu’il y a eu un manque de remise en question. On n’avait pas tout exploré, mais on était en rade. L’épisode de Blanche-Neige en est d’ailleurs la preuve manifeste : il a été très tumultueux à tourner. D’ailleurs, Jamel a retoqué entièrement le premier texte écrit. Pour des raisons techniques, nous n’avons pas tourné en public - ce qui était pourtant l'un des postulats fondateurs de la série - et Jamel a failli refuser de tourner une séquence habillé en nain tellement il se sentait ridicule, même devant les techniciens qui le connaissaient bien et l’aimaient beaucoup. 

 

Jean-Paul Bathany : C’est vrai que dans la saison 4, on utilisait davantage le bar de Sabri. On manquait peut-être d’idées liées à l’hôpital, il fallait amener un peu de fraîcheur. Malgré tout, je pense qu’on en avait encore sous le pied, on aurait pu faire une saison supplémentaire. Ça se voit d’ailleurs dans le dernier épisode de la série, qui est hyper-foutraque. Les idées partaient dans tous les sens, toutes plus barrées les unes que les autres, même si au final, c’est loin d’être l'épisode le plus réussi de la série.

 

Eric Judor : La saison 4 montre que l’on arrive au bout d’un système, au bout des intrigues et des personnages. Les scénaristes, qui devaient commencer à s’ennuyer avec les décors habituels, ont sans doute eu le besoin d’aller davantage vers l’absurde.

 

 

Bénabar : L’épisode du chien était une idée de Fred et moi. On pensait que ça n’allait pas passer, mais on a été agréablement surpris. De toute façon, Lavaine n’avait pas beaucoup de limites, ce qui était très utile en tant qu’auteur.

 

Sophie Mounicot : J’ai eu beaucoup de mal avec l’épisode où j’accouche d’un chien. Je venais d’avoir un enfant et ça me traumatisait. D’autant qu’ils avaient dans l’esprit au départ de montrer l’accouchement. Avec le recul, c’est super drôle, mais sur le moment, je trouvais que ça allait trop loin.

 

Edgar Givry : Je n’étais pas hyper-présent dans la série, on me voit surtout dans la saison 4. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai regretté l’absence d’une 5ème saison ! (Rires) Mais je pense que ça n’aurait pas été possible : Jamel venait de tourner Astérix, et Eric & Ramzy venaient de cartonner avec La Tour Montparnasse Infernale. A partir de là, la télévision ne les tentait plus, ils visaient le cinéma et n’arrêtaient de se vanner sur celui qui ferait le plus d’entrées. Le scénario d’un film sur H est d’ailleurs écrit depuis un an et demi. Je ne l’ai pas lu, mais je pense que si ça ne se fait pas pour le moment, c’est surtout pour des questions de disponibilité. Jamel, Eric et Ramzy sont passés à autre chose aujourd’hui.

 

Frédéric Berthe : Le film serait une bonne idée. D’autant que les acteurs ont toujours la même pêche et le même humour, mais c’est compliqué pour des problèmes de contrats. C’est dommage, parce que ce serait assez simple à mettre en place : on rappelle les auteurs pour leur dire de pondre un truc de 90 minutes avec l’esprit du plateau, et c’est réglé.

 

Sophie Mounicot : C’était une connerie d’arrêter, on aurait pu continuer en ne faisant que 4 ou 5 épisodes par an et ça aurait été parfait. En même temps, il faut bien passer à autre chose et savoir se renouveler. Non, la vraie connerie, c’est de ne pas avoir fait le long-métrage. J’avais lu une première version assez drôle, mais les garçons ne se sont pas mis d’accord… No comment… Mais bon, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis, non ?

 

Jean-Pierre Ramsay Levi : On a longtemps discuté de la possibilité d’un film avec Pathé. On était persuadés - et on l’est toujours - que si un long-métrage sortait, ce serait un grand succès. Mais ça n’a jamais pu se faire à cause d’une vacherie très forte entre deux protagonistes. Et il est hors de question d’envisager un film sans la présence des cinq acteurs principaux. 

 

Eric Judor : Le film, selon moi, serait une erreur. Quoiqu’il arrive, les gens seraient déçus. Et puis ça enlèverait la singularité de H, qui était d’être tournée devant un public. Le spectateur était vraiment un acteur supplémentaire : l’enlever serait comme perdre l’étincelle de la série. Il faut aussi avouer que H est l’enfant d’une époque. La comédie ne se fait plus de la même façon aujourd’hui. Il suffit de regarder The Office pour s’en rendre compte.

 

 

«On était un peu les potes de tout le monde, les gens s’identifiaient peut-être à nous»

 

Catherine Benguigui : Tous les jours depuis 10 ans, on m’en parle. J’ai l’impression d’avoir joué dans La Petite Maison Dans La Prairie. Mais c’est vrai qu’avec le recul, il y avait une grande justesse des rôles, c’était bien joué et toutes les situations étaient bien amenées. De plus, l’écriture était loin d’être frileuse, ça abordait l’homosexualité de manière frontale par exemple. Et puis le fait que ça soit diffusé le samedi soir avant que les gens sortent a certainement contribué au succès de la série. On était un peu les potes de tout le monde, les gens s’identifiaient peut-être à nous.

 

Eric Judor : C’est véritablement une série de potes. A l’époque, on partait tous ensemble en vacances, on passait nos soirées ensemble, et ça se ressent à l’écran. Je pense d’ailleurs que nos blagues sont facilement adaptables à des situations courantes. Des mecs comme nous, il y en a plein dans la vraie vie. Par contre, un mec aussi chtarbé que Strauss, il faut s’accrocher !

 

Jean-Luc Bideau : H, c’est le mélange parfait entre l’improvisation de trois jeunes de banlieue et l’approche théâtrale de deux ou trois autres acteurs. Je pense que cette confrontation a donné un résultat que l’on ne pouvait pas escompter. Aujourd’hui encore, on m’arrête dans la rue pour me parler du Dr. Strauss. Ce qui est assez étonnant parce que je trouvais Eric, Jamel et Ramzy bien meilleurs que moi. Au fond, je n’étais qu’un contrepoids.

 

 

Edgar Givry : Le succès est inexplicable, mais il y avait beaucoup d’ingrédients qui y contribuaient, que ce soit dans l’écriture ou dans l’interprétation. C’était tellement barré. Ce qui m’étonne, c’est qu’aucune chaîne ne diffuse de série dans ce style-là aujourd’hui, alors que ça été un gros succès. Jamel, qui est apparemment en train de produire une série comique, va peut-être renouer avec cet esprit-là.

 

Charles Nemes : C’est toujours compliqué d’expliquer un succès, sinon on serait capables d’en faire d’autres à coup sûr. Mais je pense que cette liberté, ce mélange de blagues ridicules et de situations absurdes, cette façon d’avoir été jusqu’au-boutistes dans l’infantilisme, on ne l’a pas retrouvé depuis. Au début de la série, on était perplexes, mais on peut être fiers. On a prouvé que la blague potache pouvait être un art si elle était assumée, voire maîtrisée. 

 

 

Maxime Delcourt.