OK, le festival se tient en Californie, l'Etat qui a vu émerger le mouvement hippie. Et oui, OK, les températures peuvent atteindre les 50 degrés en plein désert des Mojaves. Mais là où un simple short et des flip-flops auraient suffi, on voit chaque année poindre chez les festivaliers - quand ils ne sont pas à poil - un sentiment soudain d’appartenance hippie-ish, orchestré à grand renfort de tenues tout droit sorties du vestiaire de Janis Joplin et/ou des réserves indiennes, ces «alcooliques qui ont un vrai sens du look», dixit Cindy, festivalière trop fash'. Et même que le chiwawa de Paris Hilton respecte lui aussi le dress-code. Pourtant, la programmation du festival est depuis ses tout débuts à teneur principalement rock, hip-hop et électro. Quelques fantômes de la vallée y sont sans doute pour quelque chose. Démonstration.

 

A l’origine : Bill Pester, premier hipster de la vallée

Bill Pester en 1917.

 

Nous sommes en 1906, soit plus de 50 ans avant la naissance officielle du mouvement hippie, quand Friedrich Wilhelm Pester aka William Pester décide de quitter le confort de son Allemagne natale pour aller se réfugier dans une hutte en rotin à Palm Springs. Niché dans la vallée de Coachella, à quelques kilomètres de la réserve Agua Caliente, Bill se taille un mode de vie d’ermite. Son quotidien se résume à traîner avec les Indiens Cahuilla (ce qui explique sans doute chez les visiteurs du festival le port de coiffes à plumes et leur regain d’intérêt pour les vestes en daim frangées), à faire du yoga tout nu quand il ne gratte pas deux accords de guitare-harpe et à se nourrir exclusivement de fruits et de raw food. Ainsi qu'à vivre cheveux longs et barbe au vent, naturellement. Bref, un vrai hipster avant l’heure ce Billy. Et c’est peu dire, puisque lorsqu’il débarque en Californie, le Teuton importe avec lui les prémices de l’idéologie allemande Lebensreform (la «réforme de la vie»), reposant sur le paganisme et le retour à un art de vivre en lien direct avec la nature - soit les grandes lignes du mouvement Naturmensch, popularisé par une bonne partie des immigrés allemands de Californie dans les années 40. C'est-à-dire un groupe de pré-hippies, baptisé les «Nature boys» (appellation que l’on retrouve dans le best-seller du beatnik Jack Kerouac, Sur la Route, 1957), alors en rupture avec les idéaux de la civilisation du XXème siècle et ayant décidé de rejeter toute forme d’industrialisation pour embrasser une vie primitive, à la cool. Leur religion : celle de la Terre. Pionnier des «hommes de la nature», Pester a comme qui dirait donné le ton aux kids californiens des 60’s, lesquels marquent désormais l’imaginaire des it-girls et de leurs copains festivaliers. L’imaginaire seulement : on a des doutes concernant la capacité de ces derniers à s’adapter aux valeurs de leurs aînés. Mais quant au fait de pouvoir vivre à moitié nus, la règle d’or du courant est respectée. 

 

Peace & Love pour des likes sur Instagram.

 

Le fondateur du festival : un trafiquant de marijuana

Gary Tovar, soixante-huitard californien né à Los Angeles en 1952, a deux passions dans la vie : la marijuana et la musique. Plus ou moins lié aux idéologies de Timothy Leary, ce psychologue, écrivain et ex-taulard californien qui fut le leader spirituel de tout un tas de mouvements pour la légalisation du LSD à l’instar de la confrérie Eternal Love (une organisation d’amateurs et de dealers de drogues surnommée la «mafia hippie»), Tovar débute tout naturellement son activité de trafiquant de cannabis à la fin des années 60. Il profite du contexte de la Guerre du Vietnam, non pour s’engager mais pour revendre sa marchandise aux militaires américains alors en trêve. En vrai hobo accessoirement fan de punk, il voyage à plusieurs reprises en Angleterre et y découvre la scène musicale underground. Mais c’est en se rendant à un concert des Sex Pistols en 1978 à San Francisco qu’il a le déclic, raconte-il dans une interview accordée au Guardian en avril 2014. Sur sa veste, il épingle un badge inscrivant le message suivant : «Move over hippies, your time is up» («bougez de là les hippies, votre époque est révolue»). Place au punk. On ne sait si voir des starlettes comme Vanessa Hudgens en total look revival 70’s fait rire le créateur de Coachella ou lui refile de l’urticaire - lui qui avait une idée du festival plus crasseuse qu’un défilé de midinettes aux couleurs de l’arc-en-ciel -, toujours est-il qu’elles font désormais vivre son empire.

 

Vanessa Hudgens en total look revival 70’s.

 

Quelques années après le show des Britanniques et à l’aide de l’argent récolté grâce à son biz' de cannabis, Tovar lance en 1981 la société de production de concerts désormais culte Goldenvoice, nommée ainsi en référence à la souche de marijuana Acapulco gold, qui donnait à ses consommateurs l’impression de pouvoir parler aux anges. La réalité rattrape pourtant le promoteur : en 1992, il est condamné à 7 ans de prison pour trafic de marijuana en Arizona. Paul Tollett, le co-fondateur de Goldenvoice, prend les rennes du business musical et lance sous la houlette de son prisonnier d’acolyte - et en réponse au géant du genre outre-Manche, Glastonbury -, le festival Coachella en 1999. Tremplin à la fois des jeunes pousses et des icones du punk-rock de l’époque (Morrissey, Public Image Ltd, Siouxsie and the Banshees, GBH et consorts), de son esprit hippie thug, il ne reste maintenant que la couche superficielle de tie & dye diluée sur les textiles des festivaliers. Aujourd’hui la soixantaine bien sonnée, le gourou psychédélique a arrêté ses activités de commerce illicite. Mais il continue sa lutte pour la légalisation du cannabis dans l’Etat Californien et possède une carte d’identité lui permettant de consommer de la marijuana à titre médical. Il répond chaque année présent à Coachella, le festival le plus lucratif des Etats-Unis décrit par le LA Times en avril 2014 comme étant «plus qu’un événement, un état d’esprit», et «le plus gros cadeau jamais donné à l’industrie de la mode depuis Kate Middleton». Ce ne sont pas les marques estampillées «hippie chic» qui prouveront le contraire. 

 

Gary Tovar aujourd’hui.

 

La récupération des marques

L’esprit hippie comme fer de lance du festival Coachella est largement ancré dans les mentalités. A tel point que les marques n’ont pas tardé à s’emparer du filon. En témoigne la collection romantico-hippie «H&M loves Coachella», lancée officiellement et spécialement pour l’édition 2015 du festival. Finies les idéologies anti-consuméristes, le spring break des festivaliers  - stars et quidams réunis - rime dans les années 00’s avec gros pouvoir d’achat. Si le géant suédois a mis à disposition des visiteurs du festival un pop-up store haut en couleur proposant toute la panoplie nécessaire au néo-hippie (franges, tops en crochet inspiration napperon, combi-shorts, pantalons flare etc. pour les femmes, et shorts typés 70’s pour les hommes, qui ne sont pas en reste), cela fait déjà plusieurs années que le marketing de la mode dite bohème bat son plein sur le terrain désertique du site californien. Aux côtés de H&M, plusieurs marques se bousculent pour sponsoriser l’événement. Aussi y retrouve-t-on des stands éphémères tous azimuts, qui proposent couronnes de fleurs et autres accessoires labellisés Coachella. Car oui, Coachella est devenu une marque, un label dédié aux blogueuses mode, mannequins et it-girls, de plus en plus nombreuses dans la vallée et plébiscitées par les photographes de street style venus des quatre coins du monde. Des festivalières toujours plus soucieuses de leurs silhouettes et désireuses de rendre justice aux crop tops de leurs marques chéries, ayant donné naissance à un régime indécent aux antipodes de l’esprit originel du festival : le Coachella diet (rehaussé d’un hashtag taillé pour Instagram). Une hygiène culinaire que l’on imagine peser pas moins de 400 calories dans l’assiette, se composant de salade de papaye et de jus de kale. Si l'on y retrouve bien les fruits préconisés par les «Nature boys», pour le coup, on est sûrs qu'il y a là de quoi faire se retourner Bill Pester dans sa tombe. 

 

 

Eva Sauphie.