La percée de femmes scénaristes

En dépit d’une culture saturée de sexe, les portraits réalistes de la sexualité féminine et du désir des femmes, tabou acharné, demeurent rares. Ce phénomène peut s’expliquer en partie par le faible nombre de femmes auteures à Hollywood. D’après une étude publiée par le Centre d’étude des femmes à la télévision et au cinéma de San Diego, en 2013 les femmes représentent 43% des producteurs, 25% des scénaristes, 23% des producteurs exécutifs, 23% des créateurs, 20% des éditeurs, 13% des réalisateurs et 40% des rôles principaux. A l’écran, les aspirations des personnages diffèrent en fonction de leur sexe. Les figures féminines sont plus enclines à aider les autres que leurs homologues masculins (15% contre 9%) et à jouer le rôle de mère, d’épouse ou de petite amie (43% contre 24%) alors que les hommes ont des ambitions professionnelles (52% contre 35%) et un travail (66% contre 41%).

 

The L Word

 

Depuis peu, des séries exaltant la libération sexuelle féminine font florès. L’une des premières à briser la glace est l’Américaine Ilene Chaiken, réalisatrice, productrice, créatrice et scénariste de The L Word, diffusée sur la chaîne câblée Showtime de 2004 à 2009 et en France pour la première fois sur Canal + en juin 2005, qui met en scène un groupe d’amies lesbiennes, bisexuelles, transgenres et hétéros à West Hollywood, et offre une exploration exhaustive de leur sexualité. Le programme propose une vision nuancée quoique très friquée de ces communautés, traditionnellement dépeintes grossièrement par les médias.

En 2005, Weeds laisse déjà entrevoir les velléités émancipatrices de la scénariste Jenji Kohan avec les personnages de Nancy Botwin (Mary-Louise Parker), mère au foyer fraîchement veuve qui se lance dans le deal de cannabis pour subvenir aux besoins de ses fils et Isabelle Hodes (Allie Grant), étudiante lesbienne qui devient Bruce à la fin de la série.

 

Orange Is The New Black

 

Avec Orange Is the New Black (OITNB), diffusée sur le site américain Netflix à partir de 2013, l’auteure relate l’épopée carcérale 100% féminine de Piper Chapman (Taylor Schilling). Bien qu’elle ait un fiancé compréhensif qui l’attend dehors, la jeune bourgeoise new-yorkaise retombe amoureuse de son ex-copine Alex (Laura Prepon) derrière les barreaux. Les autres figures féminines du programme dévoilent une palette sexuelle variée : lesbiennes, bies et hétéros cohabitent dans cette geôle fédérale. OITNB est aussi la première série grand public à promouvoir un personnage transgenre féminin, Sophia Burset, interprété par une comédienne transgenre, Laverne Cox. Le programme, qui présente par ailleurs un casting physique éclectique, aborde la sexualité des femmes de manière réaliste et implacable, à la manière dont d’autres séries évoquent la sexualité masculine.

 

Chien masturbatoire et pari cochon

Parmi les scènes mémorables de la seconde saison, on notera la masturbation femme-chien (épisode 2) où Carrie « Big Boo » Black (Lea DeLaria) découvre les aptitudes linguales de son toutou Lil Boo, qui, en se goinfrant de beurre cacahuète, s’égare quelque peu dans l’entrejambe de sa maîtresse. Dépourvue de son tournevis fétiche, Big Boo se réjouit de cette intrusion canine avant de le repousser : « ok c’est trop bizarre ». Dans le cinquième épisode, la même Big Boo et sa codétenue Nicky (Natasha Lyonne) se lancent dans un pari qui consiste à coucher avec le plus de femmes possible.

 

 

Créée par Michelle Ashford, Masters of Sex (MOS), diffusée à partir de 2013 sur Showtime et OCS City en France, s’intéresse aux travaux de Virginia Johnson (Lizzi Caplan) et William Masters (Michael Sheen). Ce duo de chercheurs ès sexe se pose des questions métaphysico-scientifiques sur la sexualité des femmes : stimulation du clitoris ou repérage de point G ?  Quels fondements pour la simulation de l’orgasme féminin ?

Dans l’article « Masters of Sex ou la maîtrise de la visibilité sexuelle » paru dans la revue Poli, Sarah Lécossais, doctorante et ATER (attachée temporaire d’enseignement et de recherche) à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris 3 explique : « Virginia Johnson incarne parfaitement la norme de ce que Michel Bozon (sociologue et directeur de recherche à l’Institut National d’Etudes Démographiques à Paris, ndlr) qualifie d’individualisme sexuel, c’est-à-dire la valorisation de la sexualité des individus comme témoignage d’une bonne santé psychique ». Elle ajoute : « il faut être épanoui sexuellement, et les personnages féminins qui ne le sont pas sont en situation d’échec : le Docteur Lillian DePaul (Julianne Nicholson) a un cancer du col de l’utérus, Betty DiMello (Annaleigh Ashford), l’ancienne prostituée, ne pourra avoir d’enfant, Libby Masters (Caitlin Fitzgerald) est mère mais sa sexualité est uniquement à caractère procréatif… Au final, seule Virginia, la véritable ‘master of sex’, est accomplie sur tous les plans ».

 

Masters Of Sex

 

Bien que la série se déroule dans les années 1950, MOS se montre progressiste en termes de sexualité, et les femmes se trouvent au centre de leur désir. Mais selon Sarah Lécoccais, « la première saison se cantonne malgré tout à la sexualité de personnes blanches, hétérosexuelles, qui de plus sont amoureuses. Ce qui est une limite importante à la monstration de la sexualité que promet la série ».

 

Des femmes lambdas

Ces programmes proposent des figures de femmes ordinaires, actives ou pas, de mères ou d’électrons libres, qui ne répondent pas forcément aux fantasmes androcentriques de femmes soumises ou de vamps à la Ava Moore dans Nip/Tuck (Famke Janssen). Ni tops modèles, ni chaudasses à la petite semaine, ce sont des femmes lambdas, à l’instar de la figure de Hannah dans Girls, incarnée par la créatrice de la série Lena Dunham. Le programme, qui relate les pérégrinations professionnelles et érotico-romantiques de quatre vingtenaires à New York, bouscule les normes sociétales en termes de sexualité. Ainsi, lors d’un huis clos fornicateur de 24 heures avec Joshua (Patrick Wilson), spécimen emblématique de la beaugossitude hollywoodienne, Hannah remet en question les règles implicites du cinéma et de la télévision qui édictent que les hommes peuvent coucher avec plus belles qu’eux alors que les femmes ne le peuvent pas (saison 2, épisode 5).

 

Girls

 

Céline Morin, doctorante en sciences de l'information et de la communication et sociologie des médias à l’Université Sorbonne Nouvelle de Paris 3, explique : « Les héroïnes se réapproprient la sexualisation que leur ont historiquement imposée les hommes, pour l’exploiter comme la principale faille du masculin. (…) À rebours de l’objectivation classique dans laquelle les femmes ne sont pas les sujets de leur sexualité, les héroïnes instrumentalisent la représentation de leurs corps (…) Les nouvelles articulations entre sexualité et pouvoir rejouent les oppositions entre objectivation et subjectivation, féminin et masculin. Les femmes font des hommes le support de leurs désirs et développent leur capacité d’agir sexuelle » (Hermès, La Revue 2/ 2014 (n° 69), p. 97-101).

 

Un faux empowerement ?

Aussi, la performance et la surenchère de pratiques sexuelles portées à l’écran captivent le téléspectateur et constituent un fort atout marketing :  « il suffit de penser au titre Master of Sex ou aux affiches de Weeds dans les dernières saisons mettant particulièrement en valeur Mary Louise Parker ou à la série Cougar Town qui nous vend une quarantenaire à l’affût de petits jeunes, mais qui sort finalement avec un homme de son âge avec lequel elle rêve de se marier (où est la cougar du titre ?) » demande Sarah Lécossais.

 

Cougar Town

 

Selon la sociologue israélienne Eva Illouz, auteure de Hard Romance – Cinquante nuances de Grey et nous, l’émancipation sexuelle des femmes a été récupérée par le marché : « les médias, les publicités, la mode… Tous ces secteurs ont intérêt à sexualiser le corps.  (…) La sexualité qui a été source de libération est devenue oppressive parce qu’elle est devenue une norme et une source de valeur ». (Article Les Inrocks du 30 octobre 2014)

Sarah Lécossais considère également que cette apparente libéralisation peut représenter un leurre : « le fait de montrer ce type d’héroïnes peut  amener à penser que tout va bien, que les femmes sont toutes épanouies et peuvent vivre leur sexualité librement, loin des contraintes du patriarcat, du mariage ou des violences sexuelles… Est-ce qu’on vit vraiment dans un monde post-féministe ou post-patriarcal ? Et est-ce que toutes les femmes ont l'opportunité de vivre une telle sexualité ? Cela amène aussi à nuancer les propos d'une émancipation féminine par la sexualité ».

 

 

Éloïse Bouton.