Un lundi après-midi, au fond d’une cour pavée dans une rue calme de Gentilly, Danièle Flaumenbaum m’accueille chez elle, avec un café et des calissons d’Aix. Le feu de cheminée crépite et, alors que je m’installe dans un vieux fauteuil, un chat se love sur mes genoux. Elle me demande comment je vais, et ce que c’est que ce magazine, «Brain». J’ai comme l’impression d’être invitée chez une grand-mère de publicité de marque de café. A 72 ans, avec son carré roux, ses yeux pétillants et avec sa voix éraillée, elle me demande si je veux du chocolat noir. Mais très vite, le personnage de «gentille mamie» révèle une personnalité beaucoup plus riche, plus forte - et plus rentre-dedans, aussi.

 

 

«Quand je vais en librairie signer mon dernier livre, Les passeuses d’histoires, on me dit "oh vous êtes une super grand-mère !". Mais je m’en contrefiche, de ça ! Moi, si je suis heureuse d’être grand-mère, c’est parce que je peux dire des choses qui ne se disent pas, sur la sexualité et sur la mort notamment.» L’objet de son dernier ouvrage est la question de la transmission. Elle encourage les grands-mères d’aujourd’hui, «la première génération a avoir vécu la révolution sexuelle», à parler, particulièrement à leurs petites filles, de sexualité, de plaisir et d’amour. Quand elle était petite, on ne lui a rien dit, à elle, sur ces sujets. «Je suis née en Aveyron en 1943. Je suis née quand les femmes n’avaient pas encore le droit de vote, vous réalisez ?» Elle reconnaît ne pas avoir manqué d’amour, mais avoir manqué d’instruction. «On ne m’a pas transmis de clés pour devenir adulte. Adolescente, j’étais vraiment une oie blanche, je ne savais même pas que les adultes faisaient l’amour ! Je ne savais rien de cette histoire de sexe. Et j’ai été blessée, plus tard, de ne pas savoir aimer les hommes que je rencontrais.» 

 

Dans les années 70, après ses études de médecine, Danièle devient gynécologue. Dans son cabinet, elle voit défiler des centaines de patientes sexuellement malheureuses. «On a pensé que l’arrivée de la pilule et le droit à l’avortement allaient apporter une solution à l’épanouissement de la sexualité. Pas une seconde on a suspecté qu’on allait avoir du mal à vivre notre sexualité. Mais il n’y avait aucune info pour nous permettre de savoir faire vivre notre sexe. On n’a pas pensé que c’était une histoire de transmission, et personne ne nous a dit qu’il fallait oser son désir !»

 

 

Deux éléments vont alors bouleverser sa vie : la rencontre avec son compagnon, le psychanalyste Didier Dumas, et son apprentissage de la médecine chinoise et de l'acupuncture (notoirement efficace en gynécologie, ndlr). Folle amoureuse de son mari mais toujours bloquée dans son rapport intime avec les hommes, elle réalise qu’elle doit «travailler» sur la connaissance de sa sexualité. La médecine chinoise va lui donner des outils d’exploration de celle-ci. Le regard de Danièle Flaumenbaum s’allume lorsqu’elle évoque la médecine chinoise. «J’ai compris que la sexualité, c’était un souffle de vie, qu’on accueille à l’intérieur. Il y a beaucoup de femmes pour qui c’est très compliqué, vous savez.» La question de la pénétration est l'un des sujets développés dans son précédent essai, Femme désirée, femme désirante. Mais il ne s’agit que de pénétration pénis-vagin, dans le cadre d’un couple hétérosexuel. Une vision uniquement hétérosexuelle de la sexualité ? «C’est vrai, je l’admets, je ne parle que de rapports hommes-femmes. Mais ce n’est pas pour autant une vision "à l’ancienne" de la sexualité. La médecine chinoise parle beaucoup de co-pénétration. Ce n’est pas l’homme qui pénètre et la femme qui accueille, l’homme reçoit et la femme donne aussi. C’est une communication, un mouvement d’échange, d’émission et de réception entre les forces de chacun. C’est pour ça que c’est dégueulasse de dire que l’homme se "décharge". Il se ressource aussi !»

Danièle va verser le marc de café dans son jardinet : «c’est super contre les pucerons, vous savez !». Je réalise que c’est la première fois que je parle de plaisir, de sexe, avec une gynécologue. Je le lui fais remarquer. «Je sais - c’est un désastre ! Les gynécos de ma génération, elles ne savent pas en parler, car souvent elles ne savent pas le vivre. Avant, j’étais une gynéco qui ne parlait pas de tout ça non plus, d'ailleurs. Mais j’ai eu du pot. J’ai rencontré un homme, non pas qui m’a "guidée" mais qui m’a fait comprendre que je devais me poser les bonnes questions.» 

 

 

Quand il y a quelques années, elle quitte son cabinet de gynécologie, elle a cent-vingt patientes, dont beaucoup lui disent qu’elles ne retrouveront jamais le même dialogue avec d’autres médecins. Depuis, elle crée alors des ateliers de groupe. Pendant trois heures une fois par mois, elle invite des femmes de tous âges à prendre la parole. Ce tour de parole est suivi d’un cours d’anatomie, puis enfin d’une partie énergétique («pour ressentir qu’on a un sexe, qu’il fait partie de nous !»). L’enjeu, dit-elle, est fondamental. «La perte du désir, c’est un véritable drame social. On se sépare non pas parce qu’on ne s’aime plus mais parce qu’on n’ose plus son désir. Or la sexualité, c’est une hygiène de vie ! Ce n’est pas l’amour qui manque. C’est la communication sexuelle.» 

 

Et si dans votre famille, la sexualité était un tabou, selon Danièle Flaumenbaum, on va vivre toute sa vie avec des «blocages». «Si l'on a vécu dans une famille dans laquelle le sexe n’existait pas, quand soi-même on crée une famille, il n’y a pas cette mémoire de la sexualité, et le désir disparaît. On n’a pas appris que la sexualité devait s’entretenir.» C’est ici que le rôle de la grand-mère lui apparaît primordiale. «Passeuse d’histoires», elle va pouvoir discuter avec ses petits-enfants de son propre parcours. «La question n’est pas de dire à ces ados "moi je sais, je vais te dire comment faire l’amour !", mais de leur raconter que soi-même, on ne connaissait rien à leur âge, qu’on a dû vivre un parcours, un voyage fait d’apprentissages.» La thérapeute considère que s’il n’y a pas ce dialogue dans le cadre familial, cela crée des névroses voire des maladies. «Le nombre de jeunes femmes qui ont des cystites quand elles vont en vacances en famille ! Pourquoi, vous croyez ? Parce que leur corps leur dit que ce n’est pas «bien» de faire l’amour dans ce cadre.» Après quelques minutes à parler de cystites, notre discussion revient aux questions sociétales. Est-elle optimiste, sur le progrès de la parole sur la sexualité ? «Sous une allure de décontraction, on est dans une société où il y a une forte misère sexuelle. On est passés de l’interdit de la jouissance sexuelle au déni de ses difficultés !», s’énerve-t-elle. Lorsque je la quitte, elle me questionne sur ma libido en ce début d’année compliqué. Je la rassure sur ce point. «J’en suis heureuse. La jouissance, c’est comme un apport de vie, un flux énergétique. La sexualité ouvre l’esprit, donne plus d’horizon et de clarté dans la vie, n’est-ce pas ?». La sexualité, oui, et une après-midi en compagnie de cette drôle de grand-mère aussi. 

 

++ Sortis aux éditions PayotFemme désirée, femme désirante et Les passeuses d’histoires de Danièle Flaumenbaum sont disponibles en librairie et sur le net.

++ Sur un sujet similaire et dans la même série, lire ou relire notre entretien avec Thérèse Clerc, créatrice de la Maison des Babayagas.

 

 

Camille Emmanuelle // Crédit photo : Patricia Canino.