Une fille agenouillée semi à poil qui essore une éponge et s’apprête à briquer une voiture ? Une mannequin allongée lascivement en slip qui nous jette un regard coquinou ? Non, il ne s’agit pas couvertures de Playboy des années 1980 ou d’autres vestiges classés X, mais bel et bien de magazines de tatouage contemporains. Entre argument publicitaire et réification inconsciente, l’apologie du soft porn perdure en une de ces revues spécialisées, bien qu’elle semble obsolète à notre époque. L’une des raisons de la permanence de ces clichés se trouve dans l’histoire même de cette presse. 

Au milieu des années 1980, on peut tomber sur des petites annonces érotiques dans les premiers magazines de tatouage, et jusqu’au mitan des années 2000, il faut fouiller dans le rayon porno pour les dégoter en kiosque. Ces publications sont lancées par des bikers, c’est-à-dire des groupes sociaux masculins qui associent le tatouage à une marque virile et contribuent à exclure les femmes. «Dès leur apparition, ces magazines ont un rapport au corps et au sexe très consommatoire et emprunt d’un fort sexisme. On y trouve une ritualisation très forte des corps féminins et masculins, avec des femmes hyper-érotisées, la poitrine mise en valeur, voire complétement dénudées, même si elles n’ont qu’un petit tatouage», explique Valérie Rolle, sociologue et autrice de L’Art de tatouer (Editions MSH, 2013). Le courant old school, qui idéalise la figure de la pin-up plantureuse à la féminité exacerbée, explique partiellement cette représentation stéréotypée. 

Par ailleurs, en Occident, les femmes tatouées ont longtemps été associées à un mode de vie déviant ou marginal. Prostituées, épouses de marins ou artistes de foires, celles qui se faisaient piquer n’appartenaient pas à la norme bourgeoise. Dans les années 1960, une femme devait avoir l’autorisation de son mari pour se faire tatouer, sauf si elle était lesbienne. La féminisation de la clientèle survient seulement au milieu des années 1990 et atteint environ 55% aujourd’hui. 

 

 

En France, Tatouage Magazine est la première revue à voir le jour en 1997. En 2008, apparaît Rise Tattoo Magazine créé par Chris Coppola, ancien journaliste de Tatouage Magazine. La déclinaison française du titre américain Inked émerge en 2010 et propose un contenu majoritairement traduit de la version US. Pour tous ces magazines, les images de femmes dénudées font partie intégrante d’une culture masculine qui a construit l’identité du tattoo. 

Selon P-Mod, photographe indépendant qui travaille pour Tätowier (Allemagne), Skin Deep (Royaume-Uni), Tattoo Extreme (Thaïlande) et Rise depuis 2008, cette tendance s’est renforcée au milieu des années 2000 avec un glissement vers «une mode sale et trash à la Terry Richardson». Il juge cette tradition insultante pour le lectorat : «ça signifie "Tu aimes le tattoo ? Tu aimes donc les meufs à poil et les motos !". Je connais des tatoueurs qui ont honte de lire ce type de presse». 

 

 

Cependant, il n’existe aucune statistique sur le lectorat de ces magazines. Julie Weber-Thiaville, rédactrice en chef adjointe de Rise et seule femme en France à la tête d’un magazine de tatouage, regrette l’absence d’études de marché qui permettraient de mieux s’adapter au changement des mentalités. «Je pense que notre lectorat représente environ 35% de femmes et 65% d’hommes, mais les seules données dont je dispose sont celles de notre page Facebook, où c’est du 50-50». 

D’après elle, mettre des femmes-objets en couverture résulte plus «d’une absence de réflexion et d’une beauferie que d’une une volonté consciente». Avec Rise, elle tente de s’éloigner de la norme américaine des modèles pulpeuses, et de ne les dénuder que pour montrer des tatouages de qualité : «nous essayons de mettre en avant des filles qui ont une vraie personnalité. Tatouage Magazine est un peu dans la même démarche. Le paradoxe est que les modèles subissent une double contrainte : elles doivent non seulement être jolies mais aussi intelligentes !».

Pour l’avant-dernier numéro du magazine, sorti cet été et consacré au Népal, elle a choisi de mettre en couverture une illustration de l’artiste et tatoueur Cokney. «Ma hiérarchie a émis des réserves, craignant que ce choix ne pénalise les ventes et casse l’identité du magazine», raconte la rédactrice en chef. «Je ne connais pas encore les chiffres, mais si les ventes sont bonnes, j’aimerais bien alterner une couv’ illustrée, réalisée par des tatoueurs, et une couv’ avec un modèle». 

 

 

Les photographes qui ne remplissent pas ces demandes implicites voient leur travail refusé ou remanié. P-Mod se fait souvent débouter quand il propose des images non-sexualisantes ou des modèles trop «badass» : «une fois, j’ai photographié une fille qui avait deux superbes manches pour un magazine étranger. Quand j’ai montré le résultat au rédacteur en chef, il m’a dit "c’est pas mal, mais ce serait bien que tu refasses une séance en lingerie", alors que la modèle n’avait que les bras tatoués !».

Si les rédacteurs en chef se montrent frileux à l’idée de remplacer une pseudo pin-up par un dessin, les modèles et les photographes jouent aussi un rôle dans ce processus. «D’un côté, certaines filles perçoivent le fait d’être en couv’ comme une sorte d’aboutissement étrange, et de l’autre, les photographes n’ont pas de recul», témoigne P-Mod. «Personnellement, je ne fais plus de propositions de couvertures car ce n’est pas en adéquation avec les idées que j’ai envie de véhiculer». Julie Weber-Thiaville partage cet avis et raconte recevoir chaque semaine des photos de jeunes filles qui rêvent de faire la une du magazine.

 

 

La photographe, tatoueuse et modèle Dwam s’est retrouvée confrontée aux mêmes problèmes alors qu’elle travaillait pour Suicide Girls (SG) de 2007 à 2015. Le site web américain, né en 2001 à Portland en Oregon, visait initialement à promouvoir la diversité des corps de femmes, porté par un discours féministe et des photos de modèles nus tatoués et percés. Mais rapidement, SG s’est retrouvé piégé par son business lucratif et a créé une nouvelle norme. En mars 2015, Dwam explique les raisons de son départ du site dans un billet publié sur son blog. Selon elle, les modèles se rendent complices de ce mécanisme de réification : «elles tombent dans une logique de séduction, ce qui booste leur estime d’elles-mêmes, mais uniquement parce que cette dynamique correspond aux attentes de la société. Ce n’est pas forcément mauvais en soi mais il ne faut pas tout voir par ce prisme-là. De plus, comme les tatouages sont inhérents au corps, il est difficile de les montrer sans se sexualiser.»

Quelles sont donc les solutions pour rompre cet engrenage et la ritournelle d’images galvaudées ? Dwam estime que les photographes ne devraient pas s’interdire de photographier des femmes nues, si l’emplacement et la qualité de leurs tatouages le nécessitent, mais devraient se fixer des limites pour éviter une hypersexualisation : «par exemple, pour une photo de dos, veiller à ce qu’on voie la modèle en entier, ou que sa tête soit tournée vers nous de manière à ce qu’elle n’existe pas seulement en tant que corps mais aussi en tant que personne.» 

 

 

Pour P-Mod, les couvertures illustrées demeurent une bonne option car elles valorisent le travail des artistes et améliorent l’image du milieu. «C’est ce que font déjà les magazines de référence Tattoo Artist (Etats-Unis) et Tattoo Master (Royaume-Uni), même s’ils s’adressent principalement aux tatoueurs. J’espère que dans dix ans, on regardera les anciennes couv’ de magazines en rigolant et en se félicitant d’être passé à autre chose !»

Alors que les femmes ne représentent pas plus de 15% des tatoueurs aujourd’hui, Valérie Rolle estime qu’une éventuelle féminisation de la profession ne garantirait pas une révolution des mentalités. En effet, comme toute contre-culture, ce milieu reproduit des comportements genrés qui relèvent du paternalisme et du sexisme : «le tatouage valorise des idéaux de liberté, d’authenticité et de camaraderie, mais pas un idéal égalitaire. Cette culture n’est ni plus ni moins sexiste que le reste de la société, mais s’exprime sous des formes propres à son histoire. Il ne faut pas oublier que le corps n’est pas un espace neutre et que le tatouage joue tout le temps avec cette assignation sexuée pour la contester et, le plus souvent, la réitérer.»

 

 

Éloïse Bouton.