Apparu au début des années 2000, au croisement l’An 01 et 02, le grime n’a aujourd’hui plus rien d’une curiosité. Depuis quelques années, les artistes ont investi le marché US, un groupe comme Gang Gang Dance s’est associé le temps d’un morceau avec Tinchy Stryder, Fatima Al Qadiri l’a confronté à des sonorités vaporeuses dans son album Asiatisch et les articles élogieux pullulent dans le monde entier. Pour se repérer, voici un abécédaire.

A - Afro-futurisme
À l’instar du hip-hop américain, le grime est un mouvement indéniablement créé par les Noirs, un moyen pour cette population de mettre en son les inégalités sociales made in UK. En lisant les interviews des différents artistes (Dizzee Rascal, Wiley, Skepta, Kano…), aucun doute là-dessus : ça parle d’«élever la population noire», «de faire de la musique et d’exister», de «mettre les problèmes» derrière eux et d’«atteindre une nouvelle dimension».  Autant d’ambitions que l’on retrouve depuis plusieurs décennies dans l’afro-futurisme, ce mouvement pluridisciplinaire (musique, arts plastiques, photographies, etc.) que l’on associe régulièrement à Sun Ra (vous savez, ce jazzman qui prétendait être né sur Saturne et être envoyé sur Terre par le créateur de l’univers en l’an 1055 afin de permettre au peuple noir d’échapper aux atrocités humaines ?), mais au sein duquel évoluent également Alice Coltrane, Funkadelic, Afrikaa Bambaataa, Jeff Mills, Shabazz Palaces ou FKA Twigs.
Comme Sun Ra et consorts, les grimeux tentent donc de se réapproprier l’histoire et la culture africaines, rêvent d’établir le son d’un monde qu’ils fantasment dans leurs lyrics souvent très dark, bruts et accusateurs du fait leur enfance passée dans les quartiers les pauvres de Londres. Bien sûr, Wiley & cie sont moins portés sur la philosophie cosmique et les délires de science-fiction, mais force est de constater qu’ils se mettent au service «d’une réappropriation imaginaire et de l’expérience et de l’identité noire», pour reprendre les mots formulés par l’écrivain et journaliste américain Mark Dery dans son essai Back To The Future. En somme, les intentions sont les mêmes que celles de Parliament qui, en 1975, sur Chocolate City, imaginait un couple afro-américain à la Maison Blanche.

B - Bow
Le Grime, c’est une histoire de ville (Londres, là où tout a commencé en 2001), mais c’est surtout une histoire de quartiers. Parmi eux, Bow, situé à l’Est de la capitale anglaise, est incontestablement l’un des plus célèbres, l’un des plus importants viviers du genre. Tinchy Stryder et Dizzee Rascal y ont grandi. Les bâtiments servent d’images au premier clip de ce dernier (Graftin), au remix de Fit But You Know It de The Streets par Kano, Donaeo et Lady Sovereign, ainsi qu’aux paroles de Ruff Sqwad dans Down. Longtemps surnommé «Three Flats» à cause des trois bâtiments qui le surplombent, le quartier a beau s’être embourgeoisé ces dernières années et avoir perdu de sa richesse culturelle, il reste ce berceau du grime, ce repère où plusieurs radios pirates ont pris forme et où Tinchy Stryder (qui a rendu hommage au quartier dans le clip de Mainstream Money) accueillait différents rappeurs dans la maison de sa mère : «nous avions l’habitude d’aller chez moi, dans la maison de ma mère, d’enregistrer des cassettes et de nous entraîner ici, a-t-il révélé en 2014 au Guardian. C’est pourquoi je suis toujours très reconnaissant envers ma mère et mon père, parce que je ne sais pas si beaucoup de parents seraient ravis d’accueillir chez eux tant de jeunes garçons bruyants».


C- Canary Wharf Tower
«Canary Wharf est un peu notre Statue de la Liberté. C’est comme si tout l’argent était là, et qu’il était une source d’inspiration pour obtenir le nôtre», a confié en 2005 au Guardian DJ Target du collectif Roll Deep. De son côté Dizzee Rascal, qui a grandi et enregistré Boy In Da Corner à seulement trois kilomètres de la tour, révélait, dans un entretien à la BBC en 2010, que la Canary Wharf Tower signifiait beaucoup pour lui : «je pouvais la voir sous tous les angles étant gamin. C'était le plus haut bâtiment que je pouvais voir de ma chambre. Et quand je la vois du Sud de Londres, quand je viens du Blackwall Tunnel, elle parvient toujours à m'exciter, surtout de nuit. Je la trouve spéciale. Je l'adore et c'est pareil pour les bâtiments qui l’entourent ; c'est presque une mini-métropole qui s'est construite ici. Ce n'est pas aussi impressionnant que New-York ou le Japon, mais c'est la nôtre, n'est-ce pas ?» On l’aura compris, la Canary Wharf Tower est essentielle dans le développement et les rêves de professionnalisation du grime. Une autre preuve ? On peut l’apercevoir sur la pochette de White Label Classics de Ruff Sqwad.

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D - Dizzee Rascal
On aurait pu croire que la réussite de Dizzee Rascal aux Grammy Awards en 2003 pour l’indépassable Boy In Da Corner (250 000 exemplaires écoulés) ouvrirait une brèche, mais la réalité a été plus abrupte : le producteur/rappeur reste en quelque sorte une exception, un cas isolé d’autant plus flagrant qu’il s’est perdu dans des collaborations douteuses (Shakira, Tiësto, Armand Van Helden) au croisement des années 2000 et 2010 et que sans lui, le grime a peiné pour se faire entendre au niveau mondial. Preuve ultime de son influence, le retour en force de Dizzee Rascal avec Pagans en 2014, dans un style plus versatile, teigneux et conforme à ses qualités, marque également le renouveau d’une scène peut-être trop longtemps en manque de son «garçon au coin de la rue» préféré.

E - États-Unis
Si l’on peut aujourd’hui imaginer que l’année 2016 sera marquée par le grime, c’est que le reste du monde a lui aussi envie de chalouper sur ses rythmiques discordantes et fracassantes ou de les marier aux musiques du moment. Évidemment, le marché ricain n’est pas entièrement ouvert aux vibes de Londres et la communauté hip-hop du pays semble dans sa grande majorité ne vibrer qu’aux sons de ses propres poulains. Pourtant, le rap et le grime semblent être devenus les meilleurs amis du monde ces derniers temps, et l’influence des artistes se ressent au-delà même de l’utilisation d’échantillons, si l’on en croit l’une des nouvelles stars du hip-hop US, Drake, qui va jusqu’à citer Skepta dans les remerciements dans sa dernière mixtape.
Mais Drake – qui s’est offert un tatouage Boy Better Know sur l’épaule gauche - n’est pas le seul producteur responsable de ce nouvel intérêt autour du grime : la tête de proue du hip-hop mondial, Kanye West, est allée jusqu’à mélanger ses sonorités au son agressif de Stormzy et Skepta (voir lettre «K»), Novelist a collaboré avec Ratking tandis que Wiz Khalifa et Jeremih ont fait appel sur plusieurs morceaux aux productions du duo Krept & Konan. Pas question pour autant de faire les yeux doux aux States : «on a ce qu'on a, et on l'a construit nous-mêmes : c'est anglais, c'est britannique, c'est à nous», affirmait la jeune rappeuse Lady Leshurr à Noisey. «Si les Américains veulent s'intéresser à nous et à ce qu'on fait, qu'ils nous respectent et nous dédicacent, alors qu'ils le fassent, mais je ne pense pas qu'on ait besoin de caution. On sait tous que ce qu'on fait ici tue, c'est pour ça que ça existe depuis si longtemps.»



F - F
reestyle
En accordant une telle place au dancehall, pour grandir et s’affirmer, le grime ne pouvait devenir légendaire qu’en faisant la part belle aux freestyles sessions, à ces moments où les DJ’s peuvent déployer tout leur talent et où les MC’s peuvent imposer leur style. Écouter des freestyles de Wiley et D Double E, c’est ainsi comprendre que leur phrasé est nettement plus lyrique et travaillé que celui de Getz ou de Bashy, basé sur la violence des mots et sur l’énergie. Malgré les années, ces évènements fédérateurs n’ont d’ailleurs rien perdu de leur importance, et il est même possible qu’ils soient plus que jamais prisés par la jeunesse underground britannique. À tel point que Red Bull a organisé sa propre soirée bashment (sorte de sound-systems mélangeant hip-hop, électro et dancehall) lors d’un événement baptisé Culture Clash en 2012. Lors de la finale se déroulant à la Wembley Arena de Londres (12 500 places, tout de même), Boy Better Know, emmené par Wiley, s’est donc confronté à Major Lazer, Magnetic Man ou encore Channel One Sound System, et l’a emporté haut la main.

G - Grime Awards
Parce que malgré la reconnaissance critique et médiatique accordée en 2003 au Boy In Da Corner de Dizzee Rascal lors du Mercury Prize, le grime continue de vivre en autarcie et doit se contenter d’une fête annuelle pour être célébré comme il se doit. Cette fête, c’est les Grime Awards. Et si elle a un peu trop tendance à célébrer les mêmes artistes (ancien DJ résident de RinseFM et de KissFM, DJ Logan Sama a par exemple déjà remporté sept trophées), elle permet néanmoins de poser les dernières tendances. À titre d’exemple, le fait que Skepta ait été nommé «artiste de l’année» en 2015 en dit long sur la puissance du gars.

H - His name is Simon Wheatley
De 1998 à 2010, le photographe anglais Simon Wheatley a consacré sa vie à documenter l’évolution de la scène grime avec un regard sans faux semblants ni artifices, ses clichés allant droit à l'essentiel. Tout ce travail, le Britannique l’a réuni dans son livre Don’t Call Me Urban, sorti en 2011 : on y croise Crazy Titch accompagné d’un pitbull, Havoc armé d’un couteau dans une radio pirate de Bow, Roll Deep posté avec son crew devant un camion de glaces ou encore une bande de jeunes adolescents complètement fous devant un micro lors d’une session dans une MJC. On comprend alors à quel point le grime est une musique qui sort directement des HLM.

I - Internet
À une époque où l'on accède en un clic à la discographie de n'importe quel musicien, où l’on peut produire en totale indépendance ses propres sons et où il est possiblement envisageable que ceux-ci soient écoutés dans le monde entier, les grimeux ne se sont pas fait prier. Ainsi, si la débrouille et le DIY se sont imposés pour faire ce qu’ils voulaient avec des moyens réduits, Internet a grandement facilité la mise en place de moyens de production et de diffusion. Au-delà de l’aspect pratique et basique (s’envoyer des mails, publier ses morceaux, etc.), le web a ainsi permis la création du site Hyperfrank, véritable pionnier du genre et toujours fidèle à ses principes originels. Il y a aussi la web-tv SB.TV, qui diffuse régulièrement les clips et les sessions de différents rappeurs à destination de ses 641 000 abonnés. Enfin, il y a surtout les nombreux forums de grime, et notamment le plus célèbre d’entre eux, Grimeforum, où rappeurs, DJ’s ou simples amateurs peuvent chatter, échanger et organiser différents évènements. On appelle ça être débrouillard, tout simplement.

J - Jamaïque
Le grime vient de l’Est de Londres, ça on le sait. Ce qu’il convient de préciser, c’est que le genre est tout autant redevable aux cultures ghanéennes et, surtout, jamaïcaines. Né de l’imagination d’une génération ayant grandi exposée à l’explosion du dancehall des années 90 à travers les pionniers Shabba Ranks, Ninjaman et Super Cat, le grime est tellement imprégné du groove jamaïcain qu’il entretient à merveille la légende selon laquelle le pays de Bob Marley aurait rénové en profondeur le paysage musical britannique des cinq dernières décennies. Preuve de cette union entre les jeunes des quartiers défavorisés de Londres et l’énergie de l’île caribéenne de 11.000 km carrés, le collectif Boy Better Know (Skepta, Shorty, Jammer, Frisco, Solo 45, Lazy ou encore DJ Maximum) s’est rendu en Jamaïque en 2014 à la rencontre des pères fondateurs et des next big things du dancehall. Depuis, le BBK s’est même fait le foyer d’adoption de Newbaan, jeune prodige jamaïcain d’à peine 20 ans.



K - Kanye West
Principal instigateur du renouveau du grime ces derniers mois, Kanye West ? Ce qui est sûr, c’est que le bonhomme est toujours dans les bons coups. En s’offrant les services de Skepta, de Jammer, de Novelist ou encore de Stormzy lors de l’interprétation d’All Day aux Brit Awards 2015, le producteur à l’égo surdimensionné s’est toutefois acheté une crédibilité certaine auprès l’underground anglais. À l’exception de Dizzee Rascal qui, suite à l’événement, n’a pu s’empêcher de dire qu’il avait déjà fait de même avec N.E.R.D. et Justin Timberlake il y a plusieurs années. Ça a beau être vrai, le Londonien en oublie malgré tout l’importance du geste de Kanye West dans cette histoire. Après tout, sans lui, l’Angleterre en baverait-elle autant actuellement pour Stormzy ?



L - L
abels
Si Boy Better Know (Skepta, JME, Frisco) est certainement le label de grime le plus populaire à l’heure actuelle, depuis les parutions des premières compilations en 2002 sur White Label Classics, le genre n’a cessé d’accueillir des structures indépendantes à même de diffuser l’extraordinaire diversité artistique d’une jeunesse isolée et en recherche de sons étouffants et belliqueux pour raconter ce désœuvrement : Keysound Recordings, Local Action, Coyote Records, Oil Gang, Dirtee Stank Recordings - tous, sans exception, méritent leur rond de serviette à la table des structures qui comptent. Il ne faudrait pas oublier non plus les nombreux crews qui émergent des quatre coins de l’Angleterre. De Roll Deep à N.A.S.T.Y Crew (Jammer, D Double E, Ghetts), de More Fire Crew à Newham Generals, tous explorent les possibilités sonores et musicales du grime, se révèlent sourds à toute forme de raison et seraient à même de faire passer n’importe quel irréductible pour un vendu notoire. Mention spéciale au Ruff Sqwad qui, entre 2003 et 2005, a ouvert le grime à de nouveaux horizons en associant les synthés aux boîtes à rythmes. Une preuve ? Écoutez le grime avant Functions On The Low de DJ XTC et vous comprendrez.



M - M
eurtres
«Les deux producteurs ayant tenté de tué une fille de 15 ans enceinte ont été emprisonnés». C’est par cette sentence que débutait un article du journal anglais The Telegraph consacré en décembre 2009 à Brandon Jolie (Maniac) et Kingsley Ogundele (Snoopy Montana), deux musiciens d’à peine 19 ans au moment des faits. Le premier, surtout connu pour avoir participé à la production d’un album commun avec Tinchy Stryder, a été condamné à 14 ans. Le second, plus méconnu, a écopé de quatre années supplémentaires pour avoir roué de coups la victime avant de lui plonger la tête sous l’eau. Aussi virulent soit cet événement, les deux compères ne sont pas les seuls rappeurs à avoir fait parler d’eux dans les tabloïds. Crazy Titch, pourtant l’un des artistes grime les plus talentueux au mitan des années 2000, a été condamné à perpétuité suite au meurtre de Richard Homes en novembre 2005 – ce qui ne l’empêche pas d’enregistrer de nouveaux titres, comme la mixtape Crazy Times Vol.2 sortie en 2010, et de recevoir le soutien d’anciens compagnons, tels que Durrty Goodz qui lui a dédié une chanson : Letter 2 Titch -, tandis que Giggs a été condamné à deux ans de prison pour port d’arme en 2003, avant de publier trois albums fortement recommandables. Qui a dit le gangsta rap s’était arrêté à la mort de 2Pac ?

N - Nazir Mazhar
Entre les Nikes noires et le survêt tout aussi sombre de Dizzee Rascal sur la pochette de Boy In Da Corner en 2003 et la simplicité des fringues de Skepta dans Shutdown, il est évident que le grime possède son propre code vestimentaire. Loin du bling-bling, issu des banlieues défavorisées et adapté aux raves, celui-ci n’a pourtant jamais empêché les MC’s d’entreprendre d’évidentes connexions avec le milieu de la mode. De Lolingo composant pour des marques comme Converse à Syder jouant à la Fashion Week de Milan, le genre possède même son propre designer. Basé à Londres, Nasir Mazhar s’est en effet inspiré du grime pour confectionner sa collection PE15. Et forcément, le mec en fait la promo en s’associant à Skepta, Jammer, D Double E et Novelist. Malin !

O - On pense tous monnaie-monnaie !
Lors d’un reportage sur Dizzee Rascal à l’occasion de son Mercury Prize en 2003, l’intéressé se livre et confie à la caméra que ce qui le motive, c’est l’argent. Aussi dur qu’il soit à entendre pour un genre issu des bas-fonds de la société anglaise, ce «I’m motivated by money» trouve un écho encore plus fort dans le titre Wearing My Rolex de Wiley ou dans le texte de Dream de Dizzee Rascal. Entre un refrain puissant et un beat en forme d’uppercut sonore, il dit «we was kids, we was young, used to love having fun / Now we look up to guns, and the aim's only one / Make money, every day, any how, any way / I tried to choose the legal way». Et c’est sans doute ce genre d’ambition qui a coûté cher au grime pendant quelques années, sans doute trop focalisé sur l’intérêt des médias et sur la rentabilité de ses productions.

P - Pump up the volume !
Depuis plusieurs années, les radios pirates londoniennes se sont faites pionnières de l’underground britannique en consacrant leur vie à la diffusion, sans répit, de la musique qui les transcende et les fait vibrer. En opposition à la mainmise de la BBC sur les ondes, des stations comme DéjaVu FM, KissFM et RinseFM apparaissent. Elles n’ont aucun souci de rentabilité, se fichent d’avoir une régie pub et avancent à l’instinct. À l’image de DJ Geenus, le fondateur de RinseFM, qui fut le premier à diffuser les productions de Dizzee Rascal et de Wiley, encore jeunes b-boys de son quartier. Fatalement, la côte de ces radios pirates grimpent. Jusqu’à s’attirer les foudres du CSA anglais, qui envoie à DJ Slimzee un Anti-Social Behaviour Order lui interdisant de refaire de la radio et de monter plus haut que le cinquième étage des immeubles des quartiers Est de Londres ! «Slimzee en faisait trop en grimpant sur les toits, mais au micro, c’était une vraie légende. Il a influencé toute une génération. C’était une star dans l’underground», se souvient Geenus dans une interview aux Inrocks. Depuis, RinseFM a obtenu une fréquence, l’offre est devenue légale, mais tout ne s’est pas assagi pour autant. Il existe même une émission (Grime Mums) sur Radio 1 consacrée au rôle des mères dans la carrière des MC's.

Q - Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?
Essentiellement basé sur l’énergie et sur des beats qui tabassent, le grime n’en reste pas moins pleinement conscient du monde qui l’entoure. Ayant grandi en plein New Labour, Wiley, Skepta et les autres n’ont donc eu d’autres choix que de politiser leurs textes d'aujourd’hui et d’envoyer de bons coups de tatanes aux politiciens britanniques. Dans Street Politician, sorti ces derniers jours en éclaireur d’un premier album à venir en 2016, Novelist a d’ailleurs choisi de sampler un discours de David Cameron. «Garder les gens en sécurité est le premier devoir du gouvernement», proclame notamment le premier ministre anglais.



R - R
hythm Division
Le grime a beau être né en même temps que l’émergence massive d’internet, il n’en possédait pas moins jusqu’en 2011 son propre disquaire sur Roman Road, dans l’Est de Londres. Aujourd’hui remplacé par un coffee shop, Rhythm Division a longtemps été le lieu de rassemblement des MC's et des DJ's. Pour ces derniers, c'était presque le seul moyen d'aller à la pêche de nouveaux dubplates et de nouveaux maxis. Surtout, le choix était fait auprès d'un gars de confiance. Avant d'ouvrir Rhythm Division en 2007, DJ Cheeky vendait dans la rue les pressages de différents white labels. Dans une interview au Guardian en 2014, il rembobine : «je me souvient avoir pressé le remix d’Ice Pole de Wiley. On en a vendu 2 000 en même pas un mois, tout droit sorti du coffre d'une Vauxhall Corsa. C'était une autre époque ! Les disquaires étaient ce qui permettaient aux artistes d'être ensemble, ce qui a permis de créer une scène». Avec tout ça, pas étonnant que l’on retrouve des hommages à ce disquaire dans les textes de Tinchy Stryder et de Wiley.



S - Skepta
Joseph Junior Adenuga, alias Skepta, s’est longtemps contenté d’être producteur avant de prendre le micro sur les conseils de Wiley. C’était en 2003, et depuis, le MC a monté plusieurs crews (Meridian Crew, aux côtés de son frère JME et en hommage à la rue qui l’a vu grandir dans le quartier de Tottenham), a fondé le label Boy Better Know, a collaboré avec des musiciens divers (Blood Orange, Earl Sweatshirt, P. Diddy, Ratking et une bonne partie de la scène grime) et, à l’instar de Dizzee Rascal, a largement contribué à la popularisation du grime avec pas moins de quatre titres placés dans le Top 40 du Royaume-Uni. Au point de lui reprocher son éloignement de l’underground ? Ça a été le cas pendant un temps, mais Skepta a prouvé le contraire depuis 2014 et la mise en orbite de That’s Not Me. En 2015, le MC d’origine nigérienne a mis la barre encore plus haute avec Nasty, Shutdown et Back Then, trois titres aussi puissants que sa performance au BRIT Awards aux côtés de trente de ses potes et de… Kanye West. Pas mal pour un mec qui, comme il le révélait dernièrement à The Fader, a longtemps cru que le monde le voyait comme un idiot.



T - Television
Le rap américain avait MTV, le grime avait Channel U. Voilà comment on pourrait résumer le début des années 2000, cette époque où le «rap anglais» était encore incompris et où il paraissait encore étrange de voir des bandes de jeunes avec leur téléphone et leur micro se défouler face à une caméra. À l’époque, c’était presque la seule façon de mettre un visage sur tous ces artistes que l’on entendait sur RinseFM ou ailleurs. Aujourd’hui renommée Channel AKA, la chaîne est devenue une institution. Un peu comme Tim Westwood TV sur le web (même Eminem est venu y poser un freestyle) ou Channel 4 qui, avec son émission Dubplate Drama présentée par Shystie, l’une des premières artistes grime, a permis à toute une génération de se familiariser avec des noms comme Dappy ou Dave Clark. Cette authenticité face caméra ne pouvait pas laisser longtemps insensible la fiction, et l’on se souvient aujourd’hui encore de la prestation de Kano dans la série Top Boy sous les traits du dealer Sully.



U - UK
 Garage
Parce que sans ces productions léchées chargées en samples vocaux et gonflées régulièrement à 130BPM, il n’existerait probablement pas ce genre de freestyles sessions

V - Versus
Le grime a beau se différencier très clairement du hip-hop, il possède lui aussi ses propres querelles internes. Enfin comme souvent, ces clashs ont surtout pour but de booster la popularité des artistes et des ventes. La plateforme Lord Of The Mics s’en est même fait une spécialité et certaines des battles qu’elle organise et qu’elle vend par la suite en DVD (Drake, encore lui, en serait friand) sont aujourd’hui élevées au rang de culte. C’est le cas notamment de Tinchy Vs. Ears (pour la qualité du flow des deux protagonistes), de Marger Vs. Lay-Z (pour la virulence physique des deux MC’s) ou encore du premier d’entre eux, Wiley Vs. Kano, qui annonce cette mode des clashs filmés et effectués dans des sous-sols miteux. Le versus entre Tinchy Stryder et le producteur Maniac en 2008 pour un album à moitié instrumental, ainsi que celui opposant un jeune Dizzee Rascal à un jeune Crazy Titch (on peut même voir Wiley et Tinchy Stryder dans le clip) valent eux aussi leur pesant d’or.



W - W
iley
«I am the best in England.» C’est ainsi que Wiley conclut Off da Radar, l’un des brûlots les plus irrévérencieux de l’album Race Against Time, et il a bien raison. Rarement un rappeur aura renfermé autant de morgue dans le flot de ses mots, souvent cagneux et angoissants. Rarement un artiste aura réussi à entrechoquer de multiples sonorités (ragga, hip-hop, jungle, eski-beats) avec autant de frénésie et de lourdeur que de noirceur et de crasse («grime», en VO). Rarement un artiste, tous genres confondus, aura réussi à prouver que l’on peut être à l’origine d’un mouvement sans pour autant céder aux sirènes médiatiques une fois le succès venu. Pour rappel, Wiley, dont le père d’origine caribéenne tenait une MJC à Londres, est non seulement l’un des fondateurs du grime (son Ice-Rink a en quelque sorte définit la tendance à suivre), mais il est aussi à l’origine de la formation des légendaires Roll Deep. Autrement dit, Wiley ne blague pas ! Playtime Is Over, disait-il en 2013.



X - X
Pulse
C’est assez incroyable de constater à quel point un instrumental peut influencer toute une génération d’artistes. Pulse X, par exemple, a été tellement samplé, réutilisé pour des freestyles et glorifié jusqu’à l’extrême depuis 2002 que Four Tet l’a inséré dans son FabricLive 59 mix en 2011 et que le label Liminal Sounds a même offert à la création de Youngstar (membre de Musical Mob) cinq hommages bien sentis en 2002 à travers les remixes de Slackk, Pedro 123 ou encore Elsewhere. "Musical Mob right here on the map" ? Ça c’est sûr !

Y - Youth Clubs
À Londres, on ne compte plus le nombre de gamins qui, au début des années 2000, ont organisé des sessions rap dans les youth clubs - l’une d’entre elles, on l’a dit, était d’ailleurs gérée par le père de Wiley, ce qui facilitait ce genre de réunions. L’idée était simple : se réunir, créer l’unité et freestyler dans le bordel le plus complet. Bomb Squat, The Wile Out Onez, Roll Deep, tous ces crews y ont mis les pieds et tous ont participé à la frénésie de ces assemblées où l’on est prêt à jouer des coudes pour cracher ses punchlines âpres et brutales au micro. Si ces sessions ont fini par être interdites - au cours des années 2000, la guerre entre les différents quartiers londoniens devenant particulièrement intense -, elles ont malgré tout fini par être immortalisées. Comme en témoigne cette photo du décidemment indispensable Simon Wheatley.

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Z - Z’auriez pas oublié les femmes ?
Souvent oubliée au moment de faire les comptes, la gent féminine a pourtant toujours eu son mot à dire dans ce milieu chargé en testostérone et virilité. Il y a bien sûr eu Shystie, dont le succès (elle a vendu plus de 60 000 exemplaires de son premier album en 2004, Diamond In The Dirt) et le respect de ses pairs (elle a enregistré un titre avec Azealia Banks et tourné avec 50 Cent et The Streets) sont indéniables. Mais il y aussi une nouvelle génération d’artistes (en partie représentée dans le documentaire Through the Lens of Hip-Hop : UK Women) qui, de Lioness à Roxxxan en passant par A Dot et Flava D, ont visiblement compris le message véhiculé par BBK dans leur titre Too Many Man. En moins d’un an, Lady Leshurr, reconnue pour son apparition dans le film 1 Day et pour son fameux Queen’s Speech, a d’ailleurs rénové en profondeur le grime avec une série de freestyles sur YouTube vus plus de 15 millions de fois et oscillant entre parodies (Brush Your Teeth) et critiques acerbes. Kano, Wiley et Ghetts, tous ont tweeté leur passion pour Lady Leshurr ces dernières semaines, et c’est justifié : avec Little Simz, que l’on ne présente plus, la rappeuse de Birmingham est de ces artistes qui évoquent avec talent les plus belles heures du grime, tout en annonçant ses futures et multiples déclinaisons.