Prétendre, comme c’est le cas chez quelques snobs, que «leurs premiers albums sont vraiment bons, mais que la suite est nettement plus produite» ? Peut-on parler de l’indie-rock comme un sous-genre de la musique du Diable où les gens font passer la musique avant tout, pour paraphraser l’une des phrases de Stiff Little Fingers sur Rough Trade («people who put music first») ? Ou peut-on simplement le définir comme ce moment où l’intelligentsia rock jeta son dévolu, au croisement des années 1970 et 1980, sur des disques à la fois novateurs et désordonnés, dont le génie consistait à rendre hommage aux aînés en jouant du rock l’air taciturne, la mèche tendue vers le sol ? 

Ces disques, on les connaît. Ce sont ceux des Buzzcocks, de Joy Division, de The Jesus And Mary Chain, des Smiths ou encore de Pulp, tous portés par des labels aussi obstinés que Rough Trade, Creation, Cherry Red, Mute, 4AD, Beggars Banquet, Sarah Records et Factory. Le fondateur de ce dernier, Tony Wilson, a d’ailleurs défini un jour l’éthique de l’indépendance par cet adage : «sortir vos propres disques, le faire bien, être ami avec vos artistes et ne pas les arnaquer».


Être indé aujourd’hui
Bref, on ne va pas vous refaire l’Histoire, il faudrait un livre pour ça - et celui de Jean-Marie Pottier sorti dernièrement aux éditions Le Mot et le Reste, Indie Pop : 1979-1997, remplit brillamment cette fonction. Contrairement à cet ouvrage, mais aussi à une récente enquête du Guardian et à un documentaire de la BBC (Music For Misfits : The Story Of Indie), on ne va donc pas revenir sur la publication de la compilation C81, coéditée par Rough Trade et le NME, sur la naissance des charts indépendants en janvier 1980 (disons simplement que Where’s Captain Kirk ? de Spizzenergi fut le premier numéro un) ou encore sur l’effervescence de la britpop et des deux cent cinquante mille spectateurs réunis en 1996 par Oasis à Knebworth. Non, l’idée ici est de comprendre ce qu’il reste de ce genre depuis l’arrivée des Strokes et des Libertines en 2001 et, surtout, ce que signifie être indie en 2016, à l’heure où Franz Ferdinand ou les Arctic Monkeys, toujours signés chez Domino, font partie des plus gros groupes du monde, où leur mode de production n’a plus rien d’alambiqué et de DIY, et où un artiste peut aujourd’hui contrôler sa propre image et faire sa promotion sans l’aide d’une quelconque agence de presse ou d’un label (les fans de WU LYF s’en souviennent encore).

 

Il n’y a pourtant pas à tortiller : Captured Tracks, Constellation, Secretly Canadian et Sways Records à l’étranger, Born Bad, Clapping Music et Talitres en France, sont autant de labels capables de réunir les meilleurs indie-rockeurs de l’époque à leur table et les faire accoucher de quelques miracles. L’indépendance ayant pour fâcheuse tendance d’être particulièrement instable économiquement et de rarement survivre à la rotation des modes, la plupart de ces labels ont bien évidemment adopté des business plans et des structures managériales pour survivre, mais sans jamais sacrifier leur démarche. Autrement dit : là où la logique budgétaire étouffe bien souvent toute envie d’aller de l’avant, ces maisons de disques usent de leur incompétence - voire de leurs limites - comme d’un tremplin vers la crédibilité. Elles ne cherchent pas à rééditer les coups fumants d’il y a vingt (Blur, Oasis…), quinze (The Libertines, The Strokes, The White Stripes…) ou dix ans (Arctic Monkeys, The Kills, Franz Ferdinand…), mais simplement à publier et promouvoir quelques cœurs de rockeurs à la philosophie indomptable. Si ça marche, tant mieux - après tout, qui a dit que c’était mal d’avoir du succès ? -, mais pas question de courir après les têtes de gondoles.


Un genre stéréotypé ?
Tout ça c’est bien beau, mais ça n’explique pas vraiment comment à l’heure actuelle, dans les bacs à disquaires, le terme «indie» peut renvoyer aussi bien à Florence + The Machine, Blur et Coldplay qu’à Mac De Marco, The Notwist, St. Vincent et Ty Segall. Pour faire simple, on peut d’abord prétendre que ce terme sert avant tout à désigner de la musique de Blancs, puisqu’elle est presque «toute entière en révolte contre l’infiltration de la musique noire», comme le souligne Simon Reynolds dans Bring The Noise. On peut aussi affirmer que l’indie-rock incarne le versant romantique et désenchanté de la musique d’Elvis, traditionnellement plus portée sur le sexe. On peut également le considérer comme un genre perpétuellement ambigu, partagé entre la marge et les dernières tendances, défini aussi bien en tant qu’économie branlante qu’esthétique.

 

On peut surtout voir en l’indie-rock une version nettement plus érudite (Buzzcocks s’inspirant d’une affiche de l’artiste bolchévique El Lissitzky pour A Different Kind Of Tension, The Durutti Column empruntant son nom à un anarchiste espagnol, Klaxons nommant son premier album Myths Of The Near Future en hommage à la nouvelle éponyme de J.G. Ballard ou Bill Ryder-Jones créant une bande-son imaginaire au livre Si par une nuit d'hiver un voyageur d’Italo Calvino, les exemples abondent), travaillée, audacieuse et avant-gardiste du rock commercial. Et ce ne serait pas faux. Ce serait toutefois oublier que l’indie véhicule des codes tout aussi stéréotypés – la moue un peu blasée, les rengaines désinvoltes, les mélodies entre candeur et légèreté, le look élaboré et tout autre signe de branchitude visible chaque année à Primavera et à La Route du Rock – et que ses figures de proue n’ont plus forcément l’apanage de l’innovation. Comment expliquer, sinon, les rénovations entreprises ces dernières années par MGMT (signé chez Sony) ou Tame Impala (distribué par Universal) ?


Alors, bien sûr, en se basant sur quelques exemples évidents (Palma Violets, The Vaccines, Jake Bugg pour ne citer qu’eux), il serait facile de dire que la génération actuelle ne semble plus miser sur le progrès et sur tout ce qui, de nos jours, serait susceptible d’envisager le monde de demain, contrairement à New Order qui, au mitan des eighties, avait entrepris des connexions avec les musiques électroniques en abandonnant la lead guitar au profit des synthétiseurs. Certes, l’artiste indé aujourd’hui est peut-être plus que jamais un «passeur créant des liens», pour reprendre les mots de Brian Eno dans une interview à Wired en 1995, mais ne l’a-t-il pas toujours été ? Après tout, Spacemen 3 ne basait-il pas son Losing Touch With My Mind sur un riff de Citadel des Rolling Stones ? Bad Moon Rising des Sonic Youth, sorti en 1985, ne tirait-il pas son nom d’un single de Creedence Clearwater Revival ?

«Je suis terrifiée par les gens qui n’ont pas le sens de l’Histoire», disait d’ailleurs Kim Gordon (la co-fondatrice de Sonic Youth, ndlr), sans que jamais les compositions de son collectif ne fassent penser à des pastiches, sans que jamais les New-Yorkais ne passent pour des imitateurs s’efforçant d’être authentiques. Dans une interview aux Inrockuptibkes, Georgia Hubley de Yo La Tengo partageait un peu le même sentiment : «ce que j’aime dans notre musique, c’est qu’elle crée des ponts entre nous et pas mal de groupes qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. On peut faire le lien entre Yo La Tengo et Tortoise, entre Yo La Tengo et Johnny Cash. En revanche, entre Tortoise et Johnny Cash c’est plus délicat… à moins de passer par nous.»


Entre tradition et renouveau
De fait, si beaucoup d’entités respectent presque à la note près le cahier des charges de l’indie-rock (dans le cas de Tindersticks, de Kurt Vile ou de Low, ce n’est pas nécessairement une critique), nombreux sont les groupes à pisser sur les frontières, à ne pas céder à la rétromania, à purger le genre de son suivisme aveugle et à innover. Cette année, il suffit d’avoir posé une oreille, attentive ou non, aux disques de Girl Band, de Courtney Barnett, de Deerhunter ou de Viet Cong pour comprendre que le genre brille toujours de mille feux. Du côté de Manchester, ardent foyer de la musique indie depuis plusieurs décennies, le groupe Mazes profitait même d’une interview au Guardian en février 2013 pour énumérer les règles à suivre pour un artiste indépendant : «n'essayez même pas de gagner de l'argent ou de penser démissionner de votre travail. Vous devriez faire ça par volonté de nouvelles expériences, d'explorer de nouveaux endroits, de rencontrer des gens qui pensent comme vous et de gratter la démangeaison créative qu'ont beaucoup d'entre nous… La quête primordiale et irréfléchie de laisser quelque chose après sa mort ou d'être perçu comme quelqu'un de cool... Faites la musique que vous aimeriez écouter.»

Même si les différents tops de médias initialement spécialisés dans l’indie-rock célèbrent aujourd’hui davantage le hip-hop (coucou Pitchfork), il existe donc encore et toujours des groupes ayant le contrôle sur la totalité de leur travail, à l’image de ce que peuvent proposer des entités telles que Sleaford Mods. Le duo de Nottingham n’a peut-être pas l’étoffe des Buzzcocks, l’ampleur de Gang Of Four, le culte de la mesure dans l’excès de Josef K. ; ses gimmicks de prolo et de vaurien à l’hygiène douteuse résisteront peut-être mal au passage du temps ; toutefois, ce concentré d’indie-rock millésimé des années 2010 a l’énorme intelligence de ne pas tourner en rond, de tenir les rênes de son univers et d’assumer son héritage avec panache – on pense autant à John Cooper Clarke qu’à Chubbed Up + ou Austerity Dogs.


Le repère des seconds couteaux
Et ils ne sont pas seuls. Écouter les albums d’Algiers, d’Unknown Mortal Orchestra ou d’Ariel Pink, c’est ainsi comprendre comment les musiciens peuvent encore s’amuser à s’affranchir des conventions et règles musicales de l’indie-rock. C’est aussi une façon de saisir à quel point certains artistes actuels sont capables de puiser une partie de leur inspiration dans le passé sans jamais tomber dans une célébration nostalgique, sans jamais être trop révérencieux face à la collection de disques de leurs parents. Quand on écoute Titus Andronicus, Fidlar ou encore Ought, on perçoit ainsi le background punk tout en prenant conscience qu’il est encore possible de semer le chaos au sein de l’orthodoxie rock. Lorsqu’on se penche sur les albums de Protomartyr, de Savages ou d’Eagulls, on songe pertinemment à la furie romantique de Joy Division, sans pour autant que Why Does It Shake ?Shut Up ou Nerve Endings soient des resucées de She’s Lost Control ou Transmission. Pareil avec Pins ou Money, deux groupes de Manchester dont le propos désenchanté appartient bel et bien à son époque, plongée dans une crise aussi bien économique qu’identitaire.

 

C’est dark, crépusculaire, torturé et ça entretient brillamment le stéréotype selon lequel l’indie-rock serait le berceau de musiciens se complaisant dans la tristesse (Waiting For The End dit le premier, Shadow Of Heaven répond le second) sans pour autant que l’on puisse les rattacher à un unique ancêtre illustre. Et c’est peut-être ça qui caractérise le mieux le genre à l’heure actuelle : alors que Pitchfork a été racheté par Condé Nast, que le NME a cessé d’être publié en version papier et que l’on continue de reprocher à des maisons telles que Domino ou XL d’avoir leur rond de serviettes à la table du show-business - oubliant par là-même que Factory a fait trembler les clubs avec New Order, que 4AD a connu son heure de gloire avec Cocteau Twins et que Creation et Mute ont renversé le monde avec Oasis et Depeche Mode -, cette facilité à citer avec intimité les générations précédentes tout en faisant exploser les frontières avec une insolence, une morgue et un sens de la débrouille continue d’anéantir toute tentative de définition d’un terme finalement de moins en moins adéquat. D’abord parce que comme le souligne Simon Reynolds dans un article publié sur Blissblog en février 2006, «si l’on téléportait une chanson des Arctic Monkeys en 1985, elle ne collerait pas». Mais aussi parce que la pluralité est décisive et qu’il est essentiel de préciser qu’il n’existe pas qu’un seul «indie-rock» : il y a autant de place pour les harmonies bizarres d’Animal Collective et l’efficacité pop de The Coral qu’il y en a pour les guitares cristallines de Diiv ou la fougue toujours aussi juvénile de Bloc Party.

Le mot d’ordre n’est peut-être plus «Do it yourself», mais l’indie way of life est toujours promu par une bande de musiciens qui ressemble à tout le monde et à personne en même temps. Parfois assez conservatrice, jamais réellement en position de se faire une place au Rock’N’Roll Hall Of Fame ou aux Grammy Awards (exception faite d’Arcade Fire, mais bon, indé ou pas ?), cette bande, tant qu’elle sera emmenée par des entités telles que Fat White Family, The KVB, Parquet Courts et tout autre beautiful losers, trouvera toujours le moyen de mettre les formes, d’ébaucher des mélodies à l’état sauvage et de faire résonner des refrains entonnés, sinon universellement, du moins par une caste sociale qui, malgré l’irruption des DJ's, des beats et de toutes autres innovations technologiques, semble avoir continuellement besoin de ce format.

En une : les Arctic Monkeys.