Chaque année, il y a toujours quelqu’un, dans mes connaissances Facebook ou autre, qui me pose la question : «tu vas à Cannes cette année ?». Je ne bosse pas dans le cinéma, je ne suis pas critique de film, je ne suis pas DJette ni groupie : qu’est-ce que j'irais foutre à Cannes, bordel ? En revanche, cette année j’ai eu l’immense chance d’être invitée à Lausanne pour faire partie du jury de la compétition de films. Je peux désormais inscrire sur mon CV : «membre du jury du Slip d’Or 2016» ce qui, avouez-le, vous rend toutes et tous très jaloux. Voici le récit de ces trois jours pendant lesquels j’ai peu dormi, frisé l’overdose d’images de phallus et de vulves et rencontré des personnes formidables.

 

De la vertu de l’aloe vera pour se branler
La Fête du Slip en est à sa quatrième édition. Elle a été créée par Stéphane et Viviane Morey, un frère et une sœur. Ils viennent d’une famille évangélique, au sein de laquelle le sexe était une question taboue, mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle ils ont créé cet événement. «Le sexe, m’expliquera Viviane pendant le week-end, est toujours abordé sous le prisme de l’amour, ou bien du scandale. Pour moi, le sexe, c’est quelque chose de public, et quelque chose qui est lié au pouvoir. Et pourtant il n’y a pas d’espace public pour en parler. On a eu envie, avec Stéphane, de créer la possibilité d’encourager une pensée critique sur les sexualités». Mais comme le sexe c’est aussi «chouette et amusant», ils ont appelé ça «La Fête du slip». L’événement, qui rassemble environ 3000 festivaliers, ne se contente pas de diffuser des films de fesses. Il intègre des expositions, de la danse contemporaine, des performances, des ateliers et des conférences.
Viviane-Morey-et-Stéphane-Morey-Stéphane et Viviane Morey

J’arrive le vendredi matin à l’Arsenic, une salle de spectacle moderne, cœur névralgique du festival. Je suis accueillie par une joyeuse équipe de bénévoles, et notamment par Flor, une jeune femme énergique qui est là pour nous guider dans la ville, nous emmener à l’appart AirBnB où l'on loge, bref, être notre ange gardien. Je rencontre mes co-jurés autour d’un café : Karmen Tep et Urko Post-Op, activistes post-porn espagnoles, gagnantes du Slip d’Or 2015, et Kristian Petersen, réalisateur berlinois (notamment de la géniale série documentaire Fucking Different), conférencier et figure historique du Porn Film Festival de Berlin. Le courant passe très bien avec les Espagnoles punkettes. Elles me racontent qu’à Barcelone, elles essaient de tisser des liens entre les différents collectifs qui travaillent politiquement sur les enjeux liés au corps et la sexualité (diversité fonctionnelle, féminismes, transféminismes, LGBT, Queer, Intersex, activisme gros(ses) etc.). Urko a participé au fabuleux documentaire Yes we fuck (2015) qui traite des questions du désir et de la sexualité des personnes handicapées. Quant à  Kiki (le surnom de Kristian), il devient rapidement mon best buddy, celui avec qui je partage mes repas, mes pause-clopes et mes tickets-boissons (entendez tickets-bières). Je pars me balader avec lui dans le centre-ville bourgeois de Lausanne. De grosses enseignes Rolex, de beaux immeubles cossus avec vue sur le lac, de nombreuses galeries d’Art : on a du mal à imaginer que cette ville accueille un festival porno alternatif.
salle-de-projection17h. L’heure du goûter, mais aussi l’heure de mater neuf courts métrages porno. Cette première sélection commence par un court-métrage, Juice Porn, sous forme de clip, dans lequel des bouches, en gros plans, font des trucs avec des fruits, qui-ressemblent-à-des trucs-sexuels-mais-en-fait-non. «C’est joli mais c’est du "déjà-vu"», dis-je à Kiki. «Chuuut», dit une femme derrière moi. Hého je fais ce que je veux, je suis membre du jury... ! Un autre court, The Eye, réalisé par Four Chambers, met en scène la réalisatrice (qui est jeune mais qui a de longs cheveux gris, et c’est assez canon), Stoya et un monsieur. L’image est très léchée, très esthétique, on sent qu’il y a des efforts de réalisation, mais on regarde un threesome finalement ultra-conventionnel, avec un homme-tronc (sans visage) et des belles meufs qui sont trop contentes de le sucer. Au milieu des scènes de sexe sont insérés des plans avec de la nourriture : Stoya trempe ses fesses dans une assiette de lait, un jaune d’œuf coule sur l’anus de Stoya, Stoya sort un œuf de sa chatte. Manque plus que du sucre et de la farine et Stoya nous fait des crêpes, me dis-je, en baîllant. Heureusement Antonio Da Silva me réveille, avec son film Ecosexual. Le pitch paraît banal : un homme nu et en baskets se branle dans la nature : dans l’eau, debout sur des rochers, au milieu d’un paysage brut et ensoleillé etc. La voix-off est celle du performeur. Il cite Pablo Neruda, fait une ode à l’aloe vera (la plante produit une matière semblable au sperme, mais moins chaud) et, après sa jouissance, s’interroge avec beaucoup d’ironie sur le fait que le réalisateur l’utilise comme un objet sexuel. L’image très kitsch à la Pierre et Gilles célèbre la beauté du corps masculin, et je la vois comme un magnifique clin d’œil à l’iconographie gay naturiste du début du siècle. Si l'on m’avait dit que je serai captivée par douze minutes d’images en plan large d’un petit mec tout nu en baskets la queue à la main…

Pause dîner au chouette restaurant de l’Arsenic - et bim, de nouveau une dizaine de courts-métrages à visionner. On commence avec Vital Signs, de la réalisatrice australienne Gala Vanting. Ce très court documentaire montre la pratique du «blood bonding» : des personnes – ici des couples de femmes – qui utilisent et échangent leur sang (en se coupant légèrement, avec des aiguilles) dans une optique de partage sensuel et mystique. C’est à la fois un peu dégueu - d’autant plus que je suis en pleine digestion - et fascinant. Le film se termine par un avertissement de prévention sur cette pratique. C’est con mais ça fait du bien de voir cet avertissement. Jusqu’ici, on a très peu vu de capotes ou de gants en latex. Le porno alternatif oublierait-il les messages basiques de prévention ces temps-ci ? Je me pose la question. S’ensuit un super film de Lucie Blush, Iamcake, joyeux, bien monté (le film), et avec une super bande-son (coucou Josselin Bordat expert ès-musique de films de cul). Lucie confirme qu’elle est le nouveau talent du porno féministe à suivre de très près ces prochaines années. Un autre film attire mon attention. Dans Last Call de Katy Bit, une femme alcoolisée dans un bar s'endort et rêve qu’elle se retrouve dans une cave fetish et orgiaque, dans laquelle les couples se mélangent, les genres se brouillent et les plaisirs sont infinis. Excitant, troublant, sexuel, c’est sûrement le premier film de la journée que je vois qui n’excite pas seulement mon esprit mais aussi mes sens.  La sélection se termine par un autre film d’Antonio Da Silva, Spunk. Ça commence très bien : il s’intéresse cette fois-ci non pas à Mère Nature mais au gaycruising et au digitalcum sur internet (des hommes qui se masturbent devant leur webcam). Des fantasmes exhibs et voyeuristes, présentés en multi-screen. Mais le film dure… 36 minutes. Au bout de 15 minutes on commence à entendre des soupirs d’exaspération dans la salle. Au bout de 20 minutes, les rires fusent. A 24 minutes, je ne peux plus regarder l’écran, je fais une overdose de (grosses) bites.
salle-de-projection-2Pauvre petit vibromasseur…
Le lendemain, après une visite, avec Kiki,  de la superbe et très grande librairie érotique Humus (Lausanne serait-elle la capitale de la culture cul ?), nous retournons à l’Arsenic pour le troisième et dernier programme de courts. En compétition, Oral Orgasm, de l’espagnol Nico Bertrand. Je suis au départ assez dubitative : l’image, centrée sur le haut du corps d’une jeune femme qui se fait lécher (on ne voit pas l’homme), est très belle, pourtant, mesquine que je suis, je me dis : encore un porno esthético-chiant. Mais je suis surprise. Ce n’est pas la première fois que je vois un film qui met en avant le plaisir féminin, les expressions du visage, etc. Mais ici la réalisation est tellement parfaite que je me sens totalement happée par cette femme. Elle a des rougeurs sur le torse. Est ce qu’elle va jouir ? Elle ferme les yeux, là. A quoi pense-t-elle, qu’est-ce qu’elle imagine exactement? Elle vient de bouger… Que lui fait son partenaire ? Le réalisateur en cadrant uniquement sur du non-explicite, arrive à créer un film ultra-excitant. Cela me fait penser à une scène des Ensorcelés, de Vincente Minelli, lorsque le producteur et le réalisateur arrivent à faire un film d’horreur flippant avec des «Hommes-chats», mais sans ne jamais montrer ceux-ci à l’écran. Ils ne mettent en scène que des griffures, des cris de chats, des ombres menaçantes. Ici des soupirs, des mains qui se crispent, des yeux révulsés suffisent à dire, avec puissance, la jouissance.

En sortant de la salle de projection, je tombe sur la course de vibromasseurs. L’atelier lausannois Cute Cut a créé un circuit spécialement pour le festival, et le public est invité à faire des paris, comme au tiercé. Un animateur lance la course, et les  dildos frétillants avancent plus ou moins rapidement, chacun dans sa ligne, sous les encouragements du public. «Allez Mauriceeeeeette, tu vas y arriver !» hurle une parieuse, en s’adressant à un petit Lelo. Mais en course de sex-toys, la taille compte ; ce sont souvent les plus gros machins, ceux qui vibrent le plus fort, qui arrivent le plus vite à la ligne d’arrivée. Les petits, eux, peinent. Ils me font un peu pitié, j’ai envie de leur donner un coup de main…
à-vos-marques,-prêts,-vibrez!
Mais ce serait tricher. Et en plus je dois retrouver les autres membres du jury autour d’une bière pour déterminer qui va recevoir le Slip d’Or, et qui va recevoir une «mention spéciale». Pas facile du tout. Dès que l’on commence à discuter (un mélange d’anglais, de français, et d’espagnol), la question des critères de choix apparaît centrale. On va en déterminer trois: le film doit être bien réalisé (on ne cherche pas du Bergman, mais encore moins du Jacquie & Michel), il doit y avoir une dimension politique (il interroge la question du genre, il met en scène des corps différents, ou bien il déconstruit des stéréotypes), et enfin il doit animer nos sens (il ne fait pas forcément bander ou mouiller, mais il a un «effet» sur le corps). J’insiste auprès de mes amis jurés sur ce point, car selon moi le film porno, comme le film d’horreur ou le mélodrame, vise à provoquer un effet relevant de la mimèsis. Sinon ce n’est pas un porno, mais un film qui a comme sujet les sexualités. Je propose une mention spéciale «Cop21» pour le film naturiste d’Antonio Da Silva, mais la blague ne faisant rire que moi, j’abandonne l’idée. Bref : ça débat ça débat, et on arrive finalement à trouver un compromis qui nous satisfait tous les quatre. Youpi, notre job est presque fini ! On peut faire la fête au Bourg, une ancienne salle de cinéma transformée en club hipster. La piste de danse, enflammée par le moustachu et viril David Carretta est trop bondée à mon goût, je reste au bar à enchaîner les demis avec Kiki et d’autres nouveaux amis. Je constate que je suis entourée d’une nuée de jolies meufs. Pas une ou deux, hein, des dizaines. Et ce ne sont pas des clones, comme au Silencio à Paris : elles ont chacune leur personnalité, leur style, leur sexiness. Dans le film A bout de souffle,  Belmondo dit à Jean Seberg que «les Suédoises sont en général aussi moches que les Parisiennes, comme à Londres. Non, les seules villes où toutes les filles que l'on croise dans la rue sont assez jolies, pas sublimes d'accord, mais comme toi, charmantes, des filles à qui l'on peut mettre, je ne sais pas moi, quinze sur vingt parce qu'elles ont toutes quelque chose, ce n'est ni Rome, ni Paris ni Rio de Janeiro, c'est Lausanne et Genève». Un peu pompette, je lance à la cantonade : «Hé ben il avait trop raison Godard !».
all-gender-toilets
Du sang, des larmes, de la cyprine
Dimanche. Dernier jour du festival et mini-gueule de bois. Je participe à une table ronde autour de la question suivante : Queer, sexe-positif, alternatif, féministe, female-friendly, qu’est ce qui se cache derrière ces adjectifs ?. Est-ce le mode de production, son casting, sa réalisation, son contenu, qui détermine ce qu’est un porno féministe ? Quid des productions américaines mainstream mais qui sont tournées de manière éthique et respectueuse, et quid des films pornos qui se revendiquent alternatifs mais qui reproduisent les stéréotypes sexuels féminins et masculins ? Sachant qu’il n’y a pas de YouPorn du porno sexe-positif ou féministe, comment avoir accès à ces films quand on n’est pas «expert» de la question ? Le débat est vif et passionnant.
le-jury-du-Slip-dOrLe jury du Slip d'Or

Enfin ultime étape, et non des moindres, d’une vie de jurée : remettre les prix. Sur la scène du  Bourg , Viviane et Stéphane remercient leurs sponsors. C’est la première fois qu’ils ont reçu autant de subventions, ce qui leur a permis d’inviter plus d’artistes, de créer plus d’événements. Quand ils remercient leur équipe et tous les bénévoles, ils ont les larmes aux yeux. Dit comme ça, ça sonne cucul - je vous assure pourtant que c’est très émouvant, car cela vient de deux personnes authentiques, humbles et engagées. Et je peux comprendre l’aventure qu’ils ont partagée depuis des mois. Je suis prête à moi aussi verser ma petite larme mais je n’en ai pas l’occasion : il est temps de remettre les prix. Le Slip d’Or revient à Gala Vanting pour Vital Signs (le film avec le sang) et on remet deux mentions spéciales : une à Antonio Da Silva pour Ecosexual (le film aloe vera-friendly) et une à Katy Bit pour Last Call (la rêverie dans la cave), qui n’était pas dans la sélection mais qui nous beaucoup a plu à tous les quatre. Le Prix du Public (qui était invité à voter après les projections) revient à O Moi Fiore Delicato de Rosario Gallardo, une baise insatiable entre une quinqua italienne et un jeune éphèbe. A la fin du film, la femme regarde le jeune mec et lui dit avec un clin d’œil «3-1, chéri». Il a joui une fois, on l’a vu, elle, éjaculer trois fois. Le film est joyeux, drôle, et vulgaire comme il le faut. Le public lausannois a bon goût. Je quitte Lausanne à l’aube le lendemain, exténuée mais ravie de mon expérience de jurée. Pas de Croisette mais une ambiance très chouette. Pas de tapis rouge mais une pensée sexuelle qui bouge. Cannes, tu peux aller te rhabiller, la Fête du Slip de Lausanne est beaucoup plus culottée.