« On était samedi après-midi, avenue Victor Hugo à Boulogne, devant le vidéo-club, je me rappelle. Je sortais du métro et j'allais chez mon père. Un mec, genre 20 ans, m'arrête et me demande l'heure. Je lui donne. Là, il me fait : "Elle est belle ta doudoune". J'étais naïf, j'ai dit "merci" et j'ai souri. C'est là qu'il me sort : "Ta doudoune ou je te plante !" J'ai pas cherché, je lui ai donné, je suis rentré chez moi et j'ai chialé jusqu'au lundi matin. »
    Tous les fans de A-Ha, des Creeks et du Minitel se rappellent la doudoune Chevignon. En 1979, Chevignon reprend l'image fifties et vend des cuirs de pilote aux jeunes minets branchés. Comme dit Guy Lagache dans Capital : « En 1984, Chevignon a une idée qui fera son succès : une simple doudoune, comme on voit dans les montagnes américaines. » La doudoune est bleu marine, beige ou verte, des plumes dans la doublure, sans manches, du cuir sur les épaules et un canard dans le dos, histoire d'être équipé pour aller dessouder deux-trois familles de cerfs dans la forêt de Marly.

    Pan, touché ! Quatre ans plus tard, les chanteurs à groupies copient Jean-Pierre Treiber en cavale dans les bois et les ados friqués s'arrachent la Chevignon. Le mot « doudoune », inconnu jusque-là, entre dans les foyers et devient presque un verbe du premier groupe : je doudoune, tu doudounes... Les boutiques à la mode sont en rupture de stock et les cours de récré sont séparées en deux. D'un côté ceux qui portent une Chevignon et peuvent mourir en paix. De l'autre, ceux qui combinent un plan pour braquer un fourgon et foncer en boutique s'en payer une ou deux. Car la doudoune coûte cher : 1000 francs, soit 1 574 906 328 euros d'aujourd'hui. A moins d'avoir un papounet dans le top 3 d'Apple, les jeunes traversent l'hiver dans un manteau en polyamide de peau de banane. Mais qu'importe. En quelques semaines, la doudoune Chevignon devient un trophée, comme une tronche de chevreuil au-dessus de la cheminée. « C'est le seul vêtement pour lequel j'ai usé mes parents pendant des mois. Je revenais à la charge tous les matins, au p'tit dej. Ma mère a finalement dit oui. Ou presque. Elle était d'accord pour un sac à dos, mais pas pour une doudoune : trop cher. J'ai fait la gueule mais le samedi d'après, on est allés chez Maxély à Boulogne. C'était l'une des premières boutiques en banlieue parisienne à faire du Chevignon. De retour à l'école, j'étais le roi. Au passage, j'ai demandé à la prof d'anglais ce que ça voulait dire les expressions imprimées sur le sac. Elle m'a répondu "rien !". On pensait que Chevignon était une marque anglaise. En fait, Chevignon avait écrit des mots bidons, les uns à la suite des autres, genre : "Chevignon, For the boys of the fashion of the style of the night".
    Les jeunes courent après la doudoune Chevignon comme les fanas du gros gibier après un sanglier dodu. A Noël, les bouquins d'Arthus-Bertrand finissent au vide-ordures et les doudounes s'échangent à la vitesse des Mon Chéri. Et pour ceux dont les dar' refusent de péter leur Plan Epargne pour une fringue de bouseux, il reste la doudoune Naf-Naf. Et finalement, ceux-là s'en sont mieux tirés.

    En 1988, le France prend un coup de chevrotine en lisant les récits des premières bandes : 2000 jeunes qui chantent en parlant et fracassent ceux qui habitent du mauvais côté du square. Il y a les ZWK à Chelles et Montfermeil, les Blacks Dragons à Argenteuil et la Défense, les Go Malédiction, les Fights, ou les Requins vicieux d'Ivry et Sartrouville. Les Requins, saoulés de porter les vestes en jean bleu clair de leurs grand-frères, se lancent dans la « dépouille », c'est-à-dire le racket des vêtements. Ils sillonnent les couloirs du métro et coincent les gosses de riches sapés en doudoune Chevignon. Par petits groupes, ils ratissent les lycées, du 16e à Boulogne en passant par Neuilly. « J'étais professeur de Physique-chimie dans un CES de Villeneuve-la-Garenne dans le nord des Hauts-de-Seine. A l'inter-cours, les élèves passaient commande auprès des dépouilleurs. Les dépouilleurs leur disaient : "Compte une semaine." »
« On m'avait prévenu, tout le monde parlait que de ça, la dépouille, la dépouille... J'avais une doudoune jaune, plus longue que celle que l'on connaît. Elle avait une capuche et le canard dans le dos n'était pas le même. C'était pendant les vacances de février, j'allais chez un copain près du Troca. Le mec m'est tombé dessus, m'a poussé contre un mur. J'ai filé ma doudoune. Mes parents m'ont allumé mais m'en ont payé une autre, noire et plus discrète. Cette fois, c'est à la sortie de midi, à Saint-Jean-de-Passy qu'on me l'a tapée, une très bonne adresse pour les dépouilleurs. »
« Je tenais une boutique à Boulogne. J'ai déjà entendu des parents dire à leurs enfants: "Une doudoune Chevignon ? Pour te faire dépouiller, non merci !" »

    La doudoune Chevignon s'invite alors à la une des JT et du Chasseur Français : « Madame, Monsieur bonsoir ! Ils rackettent les enfants à la sortie des classes. On les appelle "les dépouilleurs"... » Les plaintes s'accumulent dans les commissariats et les parents d'élèves menacent de faire du tir au pigeon avec les proviseurs. A Boulogne, le maire envoie des rondes de flics à la sortie de 16 heures, mais rien n'y fait. « C'était un week-end, je rejoignais des potes pour aller au ciné, on allait voir Beetlejuice ou un truc comme ça. On s'était donné rendez-vous devant OK Burger, le Mc Do n'existait pas encore. Un mec plus âgé s'approche du groupe et nous demande une cigarette. On lui répond qu'on fume pas, normal, on était en 5e. Ensuite, il me demande s'il peut essayer ma doudoune, juste comme ça, pour voir. Je recule, il me bloque l'épaule et on fonce dans le OK Burger. Le patron a appelé les flics, on a fait une description du gars. Ça nous a fait trop peur. Ma soeur a eu moins de chance. Boulevard Jean-Jaurès, toujours à Boulogne, elle rentrait des cours. Ils l'ont coursée, elle est arrivée devant chez nous, elle a pas eu le temps de faire le code de l'immeuble. Ils l'ont secouée. Plus de doudoune. »
    Mais l'hiver, la période de la chasse et la mode passent. Les doudounes sont bazardées dans les stocks d'Emmaüs ou chez les Orphelins d'Auteuil. Les Starters, blousons de base-ball ou de football américain, remplacent les Chevignon dans les cours de lycée et les sorties au bois. Mais quelque chose a changé. Depuis Chevignon, l'habit branché vaut cher. Après la Chevignon, le sweat-shirt Blanc-Bleu, le sac Chapelier, les Jordan : des tarifs de Merco pour des sapes de prolos. « Avant qu'on connaisse Chevignon, une paire de tennis de marque coutait 200 francs. Pas plus. Avec Chevignon, les gens ont commencé à dépenser plus pour s'habiller. Et les marques se sont lachées. Reebok a lancé ses Revenge : 396 francs. A l'époque, c'était dingue ! »
    Mais les gens ont lancé des battues pour trouver les godasses. Aujourd'hui, ils en redemandent. Le prix de la doudoune Chevignon, version 2009 ? 450 euros. Un coup de fusil !
 

Par Vincent Martin // Photo: Bac (merci A.D).