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Michel aimerait la revoir. Mais comment lui dire ? Les mots. Les mots lui manquent. Il s’attarde, écrit, efface, réécrit, se reprend. Tout ce qu’il tente d’écrire devient crétin à la relecture. Lui qui, d’ordinaire, est pourtant si adroit du verbe (son dernier roman Soumission a connu un remarquable succès critique et commercial) se sent quelque peu stérile. Une idée le frappe : s’il utilisait un de ces pictogrammes dont il a lu les plus grandes promesses dans le 20 Minutes ? Les émojis. Une seconde de réflexion, se regard puis son doigt se posent sur une banane. L’idée est idiote, bien entendu. Il aurait dû opter pour une aubergine, plus élégant ou une baleine, plus prometteur.

Cet échec cuisant est un des 6 milliards d’émoji envoyés quotidiennement. Ils accompagnent vos bravos, bonjour casse toi je t’aime. Ils maquillent nos propos. Les travestissent parfois. Secrètement, ils horripilent. Les émojis sont si présents, que – Ô consécration – leur pendant uniquement faciaux, les émoticônes, servent à Facebook en tant qu’outil de ciblage pour affiner ses données.

Si on sait d’où il vient - invention japonaise dont on vous épargne la genèse – ou celle du smiley - lue mille fois – et si l’on sait qui détermine comment il va (l'Unicode Consortium - organisation privée à but non lucratif chargée de réguler les échanges de texte à l’échelle mondiale), on perçoit plus clairement où il va. Absolument partout.

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Kimojis et Jardins des Délices

À vrai dire, il est déjà absolument partout. Il ne se passe plus un jour sans qu’un feuillet ne documente ses tribulations. Outre son intronisation au Hall Of Fame du lexique (l’émoji aux « larmes de joie » intégrait l’an dernier l’Oxford dictionnary) ou son statut d’employé du mois chez Facebook, le vedettariat de l’émoji est à son aurore. Un film doit lui être consacré, Sony a acheté les droits pour pouvoir le lancer en salle à l’été 2017. Les marques s'en emparent, au hasard Durex, qui tient à ce que même vos sextos soient safe. Ou Always, dont un plan com militant osait l’empowerment des femmes par l’émoji. En se limitant à la « femme mariée » et à la « danseuse de flamenco », l’émoji dévoilait jusqu’alors un paradigme de la femme tout à fait moderne. Bref, c’est un véritable enjeu pour les marques que de figurer dans vos messages. Pour des pays aussi. Comme la Finlande qui s’est dotée de sa ligne d’émojis espérant attirer une frange jeune et tech savvy (l’occasion aussi de rappeler comme les Finlandais sont amusants). Lorsque l’individu souhaite se faire marque, l’émoji apparaît comme une étape importante du personnal branding. C’est ce que racontent le booty de Kim Kardashian, Rick Ross qui make money rain ou Future qui « dab » dans ton clavier.

En somme, chaque jour connaît son lot de faits divers lié aux émojis. Les pictogrammes devenant des marronniers du quotidien, bien utiles pour combler une heure creuse. Ici, on apprend qu’ils peuvent servir de preuve au tribunal, là, qu’une élève a été arrêtée pour ses emojis. Parfois, ils exacerbent les symptômes d’une société malade comme sa diversité et les représentations de cette dernière ou lorsque les émojis « gays » sont bannis d’Indonésie. Aussi, ils servent (?) l’art. Le Tumblr Emojinal Art recense toutes les réécritures du patrimoine américain à l’heure emoji. Ils peuvent provoquer de grands élans lyriques, comme chez l’artiste new yorkaise Carla Gannis lorsqu’elle récrit le classicisme en emojis. Sa relecture « néo-néo-pop-art » du Jardin des Délices de Bosch a fait grand bruit. Et puis, évidemment, pourquoi le langage politique y échapperait ?

Paroxysme absolu, des claviers dotés d’émojis sont désormais commercialisés pour pouvoir les taper plus vite. D’une manière ou d’une autre, l’émoji a trouvé la porte d’entrée de notre alphabet. L’émoji détient une place considérable dans notre paysage, nos échanges et petit à petit notre vocabulaire.

The Garden of Emoji Delights Triptych Animation by Carla Gannis de Carla Gannis sur Vimeo.

Un émoji vaut mille mots (?)

Osons poser la question qui ne dérange personne. Elle est légitime pourtant. Avec un usage toujours plus important des émojis, il est naturel de se demander s’ils impactent sur le langage ou le vocabulaire. Savoir s’ils l’appauvrissent ou l’enrichissent. Il n’existe évidemment pas d’études corrélant l’ascension de l’émoji à un déclin du vocabulaire. Déjà parce qu’aucune étude ne vient à montrer que le vocabulaire décroit. Nous pourrions noter ici que « l’illettrisme tend à reculer » (3,1 millions d’illettrés en France en 2004 contre 2,5 en 2011), c’est vrai, mais ça serait aussi absurde que malhonnête de vouloir lier en sous-texte illettrisme et usage de l’émojis. L’avenir nous dira (peut-être) si un usage intensif de pictogrammes peut saper le travail de l’éducation nationale mais ça tient de toute évidence du fantasme/cauchemar technophobe.

PAR CONTRE, on peut décemment se demander si « penser par l’image » est un signe de désintérêt progressif pour l’écrit (et ce, paradoxalement à une heure où justement on n’a jamais autant communiqué par l’écrit). Bien pas du tout, comme nous l’explique Rachel Panckhurst, maître de conférences en linguistique-informatique à l'Université Paul-Valéry Montpellier 3 et membre du corpus 88milSMS au tour du SMS :

« Je ne pense pas que les emoji correspondent à un désintérêt ou un abandon progressif de l’écrit. Ils sont complémentaires par rapport à l’écriture SMS. Ils apportent une dimension affective. Ils servent également à maintenir un lien entre le scripteur et le destinataire. J’ai observé trois situations distinctes dans lesquelles les emoji sont utilisés :

  1. Un emoji peut correspondre à de l’information redondante par rapport au contenu textuel mais il aide à renforcer, à appuyer ce que l’on écrit.
  1. Un emoji/emoticône peut orienter vers une interprétation du message (si le contenu textuel est ambigu, ou s’il y a des malentendus potentiels, par exemple). Dans ce cas, il peut être un véritable adoucisseur.
  1. Un emoji peut apporter une information absente du contenu verbal (c’est donc une fonction lexicale) »

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Ici l’émoji semble absolument bénéficiable. Il apparait en ami, en compagnon de l’écrit. Il agit en complément. C’est aussi un outil mimant l’expression faciale, la gestuelle, le langage du corps, l’intonation, comme l’explique Rachel Panckhurst « Quand nous avons une conversation en face-à-face avec autrui, nous échangeons des paroles mais également des regards, des gestes, des expressions faciales, etc. Autrement dit, nous communiquons de manière verbale quand nous parlons, mais également de manière non-verbale avec notre corps. L’intonation de notre voix correspond à de la communication para-verbale ». Et en somme l’émoji permet d’introduire un peu de non-verbal et de para-verbal afin de délier l’aridité d’une conversation électronique. Naturellement, plusieurs études démontrent que l’on réagit face à un émoticône de manière similaire à une expression faciale. Naturellement. Néanmoins, que penser des émojis non-faciaux ? Un émoji fusée ne vient en complément d’un message pour mimer une expression corporelle (à priori). Et que penser de cette enquête où 70 à 80% d’une population étudiée déclarent que les émojis sont « plus parlants » que les mots pour exprimer leurs émotions ? « Le grand remplacement de la langue » serait-il en marche ?

Non.

Et je nous trouve bien alarmiste.

À vrai dire, c’est un pur effet de mise en scène.

Cela n’inquiète vraiment personne au point d’en perdre l’appétit ou le sommeil. Pas même nous.

« De mon point de vue l’utilisation des emojis constitue un enrichissement de l’écrit, si ceux-ci sont utilisés en même temps que les données textuelles » pense Mme Panckhurst, avant d’ajouter plus loin « l’emoji ne remplace pas toujours un mot. Il vient souvent en « renfort ». Pas de grand remplacement ni de menace ici. Pas de menace non plus, bien au contraire, du côté de Laurence Allard - maître de conférence en Science de la Communication à l'Université Lille 3 et chercheuse à l'IRCAV-Paris 3 – qui dans un entretien pour RSLN nuance en installant l’idée d’une « créolisation » du langage : « Les emojis vont venir “en plus” ou “à la place de” mais ce n’est pas un mouvement de substitution. Nous sommes plutôt dans un moment de créolisation du langage. Je m’explique : aujourd’hui, la palette dont nous disposons pour nous exprimer et converser est riche de mots, d’images, de mots-images, de pictogrammes… Nous avons le langage alphabétique et le langage idéographique des emojis qui, en somme, se mélangent : c’est ce mélange qu’on appelle la créolisation. Et c’est vraiment un moment assez intéressant au niveau de l’histoire des langues et des écritures car deux types de langages se rencontrent à la faveur de la révolution numérique qui est une révolution de l'écriture quand l'imprimerie aura été une révolution de la lecture ».

« Une révolution de l’écriture ». Voilà matière à saisir au bond pour tout un pan de la littérature moderne. Nommé alt-lit, ce sous-genre hyper présent dans la contre-culture contemporaine outre-Atlantique, jouit ici d’un époustouflant désintérêt. Dans l’art-lit, on trouve en vrac aussi bien la Twitterature que l’emoji poetry, évidemment objets de recueils à l’instar des Yolo Pages. Questionner la valeur de l’émoji en tant que langage, c’est aussi ce qui a poussé David Benenson, ingénieur chez Kickstarter, à traduire Moby Dick en emoji (à l’aide de l’effroyable Mechanical Turk d’Amazon). Benenson - early adopter de l’émoji et initiateur de l’Emoji Art & Design Show où se tenait cette conversation très sérieuse autour de l’émoji – est de ceux à chercher où et quand ce complément à l’échange moderne devient lui-même langage. 

L’instinct de Benenson est justifié. L’émoji renoue avec quelque chose de très primitif dans la communication : peintures rupestres, hiéroglyphes, iconographie religieuse… C’est un mode de communication par l’image. Mais est-ce que pour autant cela pourrait devenir un langage à part entière ? Encore une fois : non. Les émojis ne constituent pas un système de signes autonome, il ne peut y avoir de langage. Et comme l’explique très bien Rachel Panckhurst : « Les emoji fonctionnent bien pour maintenir un lien, pour faire un clin d’œil à l’autre, en tant qu’adoucisseurs, ou pour apporter une dimension ludique, etc. (…) Cela correspond à un ajout non-verbal, visuel. On ne parle pas émoji (…) Pourquoi a-t-on commencé à utiliser le langage écrit ? Car il devenait difficile de tout exprimer à partir de hiéroglyphes, d’écriture cunéiforme, etc (…) À mon avis, les emoji ne deviendront pas une sorte d’esperanto visuel. »

L’espéranto visuel, nous y venons.

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Emoranto ou esperanji 

C’est vrai que de prime abord, on tient dans l’émoji un candidat parfait pour incarner un espéranto contemporain. Populaires, claires, riches, nuançables, les pictogrammes semblent pouvoir prendre le relais là où la langue trouve ses limites. Et pourtant. D’origine japonaise, certains (beaucoup) sont communément mal compris, comme cet émoji « larme à l’œil » qui ne signifie pas que vous êtes triste mais fatigué. Ou encore le « high five » qui signifie en fait « merci ». C’est ainsi qu’a été élaboré Emojipédia, wikipédia de l’émoji et dictionnaire international de traduction. Cela dit, la signification d’un même émoji varie – évidemment - selon les régions du monde. On interprète différemment un même signe d’une culture à l’autre. Aussi, cette créolisation du langage mentionnée plus tôt implique que l’on use de l’émoji selon la sémantique et la syntaxe propre à sa langue. Et ça, ça tire un gros coup dans l’aile de la théorie de « l’émoji comme langage universel ». 

D’autant plus que l’émoji demeure confusant au sein d’un peuple de même langue. S’il peut devenir l’argot d’un groupe social, l’émoji se comprend différemment d’un individu à l’autre. Vous recevez deux cœurs violets qui tournicotent, qu’est ce que ça signifie ? Que vous êtes en proie à un amour qui vous donne le vertige ? Non ? Est-ce un amour plus fort que le cœur rouge ? Non ils sont violets. Oui mais il y en a deux. Et le cœur rouge quant à lui, que décrit-il ? Plutôt ce sentiment amoureux stable, solide, bien installé ? Non ? Enfin si, peut-être… Vous ne savez pas et on ne sait pas non plus. Les signes / l’image détiennent (aussi) souvent l’interprétation qu’on leur donne. Et tout cela, bien entendu, ne prend même pas en compte les variations d’émojis d’une marque de téléphone à l’autre.

Histoire sans motsUn extrait d'Histoire sans Mots par le graphiste chinois Xu Bing, éd. Grasset, 2014. 

Pourtant en 2014, l’artiste chinois Xu Bing, faisait paraître une Histoire Sans Mots. Édité la même année chez Grasset, l’ouvrage n’a nécessité aucune traduction. Pourquoi ça ? Parce que c’est le premier du genre à ne pas en avoir besoin. L’œuvre honore son titre et ne contient aucun mot. Ce travail d’une décennie, composé quasi essentiellement d’émoji (et pictogrammes) a pour ambition d’élaborer une narration dans un langage universel, compréhensible de tous, quelque soit son niveau d’éducation ou sa langue maternelle. Troublant, n’est ce pas ? L’histoire est simplette mais bien présente, elle relate le quotidien tout anodin d’un certain Monsieur Noir. Personne n’établirait des réflexions de la profondeur d’À La Recherche du Temps Perdu en émoji mais entre les mains de Xu Bing un langage universel - certes simpliste – se dessine en émoji. Cocteau poète avait coutume d'écrire que la « poésie était du dessin délié ». Les émoji lui donnent, curieusement, à nouveau raison.