Comment parler d’une émission de merde à un public acquis d’avance à ma cause ? Parmi les lecteurs susceptible de tomber sur cet article, qui prendrait la défense d’Hanouna ? Pas grand monde, assurément. Parmi vous, qui êtes passablement instruits, sensibles aux belles choses, pleins d’esprit, féministes, pédés, gouines, bobos, hipsters, de gauche, le consensus règne, j’imagine, sur Touche pas à mon poste : un divertissement de masse débile, lourd, sexiste, présenté par un clown au rire exaspérant, entouré de polichinelles en guise de chroniqueurs. À quoi bon tirer sur une ambulance ? Après ces 35h de télévision entrecoupées par une seule courte sieste d’une heure et demie, j’ai passé des jours à me demander comment écrire sur le sujet, mais on n’imagine pas à quel point il est difficile d’écrire quand on a passé 35 heures d’affilée sans penser. Ne plus penser, justement, c’était l’un des objectifs de ce projet, me divertir, dans le sens littéral du terme : me détourner de ma vie, trop pénible en ce moment. En ce sens, ce fut une franche réussite.

Au début, il y a d’abord la phase d’immersion : on est conscient d’être au début d’un calvaire qui va durer 35h, on se demande pourquoi on est en train d’écouter parler Miss Cougar, on se dit qu’on ne tiendra jamais le coup — et puis vient l’acceptation, la torpeur, on ne pense plus, on ne juge plus, on ouvre une bière, puis une autre, et, au bout de 5h45, on en arrive même là :

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L’anesthésie générale a fait son effet ; à partir de ce moment, les heures s’écoulent de manière égale, tout est nivelé à la sauce Baba (le surnom de Cyril Hanouna), on assiste à une partie de curling humain, à des blagues sexistes, à une chorale de bonnes soeurs, à des demandes en mariage, un animateur qui se fait toucher le zizi par Baba, un concours d’enfilage de slips, une championne de twerk à moitié nue, la liste est interminable. Parfois, il arrive que l’on ressente un sursaut de pensée — ma bière est vide ; quelle heure est-il ? et si j’allais manger quelque chose ? quels exemples constituent ces gens pour la société ? sont-ils tenus de — oh, mais ce n’est pas Passe-Partout, là, à côté du chameau ? Et depuis quand a-t-il une telle nuque à l’allemande ? Oh, un toutou a chié sur le plateau ! Hurlements, applaudissements, Baba se prend la tête entre les mains, délire. Aucune pensée ne fait long feu, piétinée par le rythme effréné des séquences absurdes qui se succèdent à l’écran. Je n’existe plus, mes soucis n’existent plus, et quand, après 14 heures d’émission, vers 5h du matin, Hanouna va faire une sieste sur le plateau déserté, je le regarde dormir pendant trois quarts d’heure, incapable de décoller mes yeux de l’écran. Capture d’écran 2016-10-14 à 04.45.04

Les vingt heures suivantes s’écoulent comme les quinze précédentes : un duo de croque-morts rappeurs succède à une surveillante vendeuse de sextoys, Camille Combal et Cyril Hanouna jouent au ping-pong avec leurs iPhones, les animateurs déguisés en sumos jouent aux chaises musicales, débrief express de la soirée consacrée aux primaires, interrompu rapidement par Hanouna qui s’exclame «Bon, on ne va pas faire de la politique pendant 12h !», Cristina Cordula vient raconter que son fantasme est de faire l’amour dans un avion, Guillaume Pley débite sa chronique déguisé en danseuse brésilienne, puis, au bout de 31h, toute l’équipe revient sur les meilleurs moments des 31h passées, l’occasion de revoir Miss Cougar, le concours d’enfilage de slips et toutes ces séquences qu’on avait déjà oubliées. Ensuite, ce sont les meilleurs moments de toute l’histoire de TPMP, Jean-Michel Maire qui danse la tecktonik avec Kev Adams, Matthieu Delormeau sous hypnose qui embrasse un âne, persuadé qu’il s’agit de Rihanna, une séquence à l’issue de laquelle il se fait décerner la nationalité tunisienne, le public hurle, les twittos sont déchaînés, «il est trop fou baba», les animateurs jouent aux Babamours (les Z’amours version Hanouna), Jean-Luc Lemoine exhibe les petites phrases les plus perfides des chroniqueurs entre eux, enregistrées pendant les coupures publicitaires de l’émission, et, enfin, ce sont les 35h, feu d’artifice, selfies, hurlements, effusions, rideau. Capture d’écran 2016-10-15 à 01.07.34

L’anesthésie durera encore 24h. Puis, lentement, vient le réveil. Le réveil du corps, des émotions, de la pensée, de la faculté de juger, de la conscience d’avoir passé 35h dans la torpeur. Et soudain, je ressens une rage folle, brûlante, globale. Cyril Hanouna, je te hais. Je hais ton émission, je hais ton producteur, je hais la chaîne qui te diffuse, je hais le système qui t’a mis à la place où tu es, je hais tes chroniqueurs, je hais ton public. Je te hais pour ta vacuité, pour tes goûts musicaux infects, je te hais quand tu te lèves et que tu écoutes J'suis en feu sur ton iPhone en te brossant les dents avec le robinet ouvert à fond en éructant «J’suis chaud j’suis chaud», je te hais quand tu exhibes ton caleçon sur lequel est écrit «Who’s the boss?», oui, le boss, il est bien dans ton froc à toi, toi qui as délocalisé ton cerveau dans tes couilles, qui exhortes une chroniqueuse à aller se changer pour un concours de twerk en ricanant «T’es pas assez sexy», toi qui consoles Isabelle Morini-Bosc par un «Mais puisqu’on te dit que t’es bonne» et qui gratifies Estelle Denis de ce beau compliment : «Estelle Denis, tout le monde a envie de la ken», toi qui exhortes tout le monde à faire des bisous à n’importe qui — je te hais aussi, toi, Jean-Michel Maire, qui joues le jeu de cette cour de récréation surexcitée de collégiens pubères, et qui vas embrasser le nibard siliconé d’une bimbo qui vient de te refuser un bisou sur la bouche, toi qui reviens chouiner en direct deux jours plus tard parce que tu ne comprends pas «ce déchaînement des médias» face à ton geste, qui te lamentes parce que tu as des enfants et qu’à cause de ta sombre connerie, ils ont peur, dis-tu, de retourner à l’école — mais je te hais aussi, toi, Soraya, triste dinde siliconée, toi qui as accepté de venir jouer la Kardashian dans sa chambre d’hôtel parisienne, attendant dans une baignoire que le vainqueur d’un concours de crochetage de serrure vienne te libérer, toi qui rêvais dans ta jeunesse d’être une star de télé-réalité et qui es prête à endosser le rôle d’une bimbo victime elle-même d’une agression deux semaines plus tôt, tout ça pour décrocher ton quart d’heure de célébrité. La personne que j’aurais aimé voir chialer sur le plateau et se confondre en excuses, ce n’est pas Jean-Michel Maire, c’est le salaud qui a eu l’idée de ce sketch, celui qui t’a recrutée pour venir jouer la poupée aux gros seins à la télé, qui t’a flattée en t’appelant «la Kim Kardashian française» et t’a jeté en pâture à un public pour qui tu n’es rien de plus qu’une pute.

 Et que dire de toi, Enora Malagré, qui t’amuses sans arrêt à toucher la bite à tes collègues et à leur demander s’ils ont «un gros zizi» ? Que dire de toi, Benjamin Castaldi, qui, quand Cyril colle un aimant sur le cul de Delormeau pour l’épreuve «Qui déplacera le plus vite le palet avec ses fesses», t’exclames : «Ça sonne creux !», parce que Delormeau il est pédé donc il a un gros trou de balle ha ha ha ? Et toi, Delormeau, vaux-tu mieux quand tu détailles les chroniqueurs qui te font face de l’autre côté du plateau en énumérant ceux que tu trouves les plus moches ou les plus cons ?  Capture d’écran 2016-10-15 à 01.00.23

Vous êtes répugnants, tous, sans exception, avec vos mesquineries, vos discussions iniques sur du vide, vos gros délires costumés, regarde-toi, putain, Thierry Moreau, diplômé de l’école de journalisme de Bordeaux, dans ton déguisement de poussin, fier comme Artaban d’avoir pété plus de ballons avec ton bec que le chien contre lequel tu concourais et qui a crotté le plateau ensuite ! Vous êtes pitoyables, à vous complaire dans un hyper-spectacle sans contenu et sans fin digne des plus pathétiques week-ends d’intégration, compulsifs dans l’amusement, raillant tous ceux qui ne s’amusent pas avec vous, parce que s’ils ne s’amusent pas comme vous, c’est qu’ils ne savent pas s’amuser — une fille extérieure à l’émission, conviée sur le plateau, à 3h du mat, refuse de faire un bisou à un membre de l’équipe ? Vous la taxez de «coincée». Et, cynisme suprême, c’est toi, Hanouna, chef d’orchestre de ce défilé de bouffons, qui oses railler la bêtise de Capucine Anav avant un quiz de culture générale, toi qui te vantes d’avoir obtenu ton bac en trichant, toi qui as fait tes armes à la télé dans des programmes de haute volée tels que le bêtisier Ces animaux qui nous font rire ! Et bien entendu, ton public applaudit à tout rompre, hilare, qu’elle est bête, quelle cruche !

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Ah, la belle connivence que tu as établie avec tes disciples, tes «chéris», comme tu les appelles. Inconditionnellement, ils te suivent, quoi que tu fasses, et, collectivement, vous vous roulez dans la même souille. Comme toi, ils aiment la musique de merde qui te fait vibrer, et comme eux, tu achètes tes t-shirts de merde chez Célio (sic), vous vous réconfortez mutuellement : l’avis des journalistes, tu t’en fous, la seule chose qui compte, c’est tes chéris, qui te le rendent bien — eux, à 75%, n’ont pas été choqués par l’incident du bisou sur le néné, comme le rapporte le sondage que tu as lancé sur Twitter. Ils sont toujours là pour toi, à 4h du matin, ils sont encore 200 000 à regarder Caroline Ithurbide «sucer un bonbon de la manière la plus sensuelle possible» devant la caméra en guise de gage. Alors, pour les remercier de leur fidélité, tu distribues des cadeaux à tour de bras, des séjours en Tunisie, des téléphones, des chambres d’enfant, des scooters. Tu n’es pas avare de cadeaux, tu entretiens le culte, et les chalands venus témoigner sur le plateau ne manquent pas une occasion de quémander misérablement, qui un selfie, qui un stage, qui un téléphone, comme ce pauvre type obèse qui vient de se faire relooker par William Carnimolla et profite de la confiance que lui apportent ses nouveaux vêtements pour te demander : «Est-ce qu’il n’y a pas moyen de gratter un iPhone ?». Et toi, comme eux, tu rampes aussi, auprès d’eux bien sûr, à qui tu répètes sans arrêt combien tu les aimes, combien, sans eux, tu ne serais «qu’une merde», mais aussi auprès de tes patrons, tu ne manques pas une occasion de dire à quel point tu les aimes, tes chefs, tu cires les pompes à tout va, «Je suis fan du patron de Virgin Radio moi !», «Merci à tout le groupe Lagardère!», «Merci à Richard Lenormand, parce qu’il sera bientôt patron, il faut qu’on se mette bien avec lui si on veut qu’il fasse sauter les PV !», idem pour Castaldi, qui fait une lèche éhontée à Gérard Louvin, son producteur d’antan, sans parler de tous les autres chroniqueurs, qui te lèchent, toi, te remercient d’être dans ton émission — regarde Delormeau, comme il piaffe, se complait à t’appeler «le soleil» et fait le bon élève au premier rang, quelles que soient les vannes humiliantes que tu lui jettes à la gueule. Votre obséquiosité à tous me dégoûte, j’ai la nausée devant tous ces humains qui rampent comme des chiens pour mendier une friandise, je vous méprise tant de vous vautrer dans vos «délires», vos jeux à la con, vos bassesses, vos hypocrisies, je vous méprise d’être un miroir déculpabilisant pour toutes les turpitudes des abrutis qui vous regardent, et de les refléter à votre tour, formant ainsi un système en vase clos où les cons regardent les cons et où plus personne n’est vraiment en mesure de dire lequel des deux camps a été con en premier.

Capture d’écran 2016-10-14 à 05.38.12Moi aussi, j’ai été conne — conne de regarder cette émission jusqu’au bout, de la laisser m’engourdir puis me mettre en colère, mais surtout, je suis conne d’avoir écrit un article sur le sujet. Je suis conne d’avoir accepté de me laisser lobotomiser à petit feu pendant 35h, puis de m’être laissée aller à écrire sous le coup de la colère. Car je ne me fais aucune illusion : quoi que j’écrive, le simple fait que j’écrive atteste de l’existence de Cyril Hanouna, à plus forte raison si ce que j’écris est violent, puisque j’apporte ainsi une légitimité à un système qui vit du conflit, du buzz, de la colère, du «dérapage», et qui a besoin de ses détracteurs pour exister. J’incarne ainsi à merveille l’archétype du vilain journaliste que méprise le gentil Baba, et ce faisant, je le conforte dans sa position. Alors, à ceux de mes confrères qui sauront être moins cons que moi : à l’avenir, s’il vous plait, ne parlons plus de Cyril Hanouna.