Disons-le tout de go. Personne ici ne cherchera à vendre le bullshit au rayon des produits frais. Le baratin est vieux comme le langage. Et en toute honnêteté, il est impossible d’affirmer qu’il y a plus de bullshit aujourd’hui qu’auparavant. On peut simplement s’autoriser à supposer qu’il accroisse fatalement avec l’augmentation des moyens d’informations. Mais à vrai dire, peu importe le flux du bullshit, ce qui nous importe ici, c’est qu’il est désormais un outil politique décomplexé, à l’incidence mondiale et aux conséquences parfois - souvent - désastreuses.

Regarde.
Donald Trump racontant avoir vu des Musulmans du New-Jersey «célébrer le 11 Septembre» : BULLSHIT.
Le même Donald annonçant vouloir «remplacer l’Obamacare par… quelque chose de génial (...)» : BULLSHIT.
Nigel Farage et ses 350 millions de livres sterling envoyés hebdomadairement à l’Union Européenne : BULLSHIT.
Et ce statut semi-profond sur Facebook déclarant voir «l’absurdité de la réalité dans la beauté du chaos» : BULLSHIT.
Les mouvements anti-vaccins, ces remous (voire pire) ici et là questionnant (voire pire) l’avortement : fondé sur du BULLSHIT.
Le révisionnisme «cool» de (l’hyper populaire) gourou de la méditation Deepak Chopra quant aux théories de l’évolution : BULLSHIT.
Chez nous ? Oh rien de plus glorieux. De l'éditorialiste du Point qui compare la CGT à l'Organisation de l'État islamique (BULLSHIT) jusqu’aux vues pleines de finesses de l'ancien ministre Luc Ferry qui estimait que le port du burkini visait à l'islamisation de nos sociétés (BULLSHIT) en passant par cet ex-président qui élude en s’indignant quand on l’interroge sur le financement d’une campagne «quelle indignité ! Vous n’avez pas honte de donner écho à un homme qui a fait de la prison ?» (BULLSHIT), le bullshit s’insère entre toutes nos idées toussées, sans consentement d’une bonne intelligence, à l’abri des faits. Nique la moindre rigueur éditoriale, le moindre souci éthique, la moindre finesse de l’analyse, nique la VÉRITÉ. Gloire au sentiment. À l’opinion invertébrée. Bienvenue dans l’Âge d’Or du bullshit.

Cinquante degrés de bullshit
«Savez-vous que le corps humain possède plus de terminaisons nerveuses dans vos tripes que dans votre tête ? Vous pouvez vérifier. Je sais que certains de vous vont dire "j'ai vérifié et ce n'est pas vrai". C'est parce que vous avez cherché dans un livre. La prochaine fois, cherchez dans vos tripes». C’est ainsi qu’en 2006, Stephen Colbert illustrait merveilleusement la «truthiness», terme de son invention. Dix ans plus tard, l’OED - la référence lexicale moderne - considérait la «post-vérité» comme le terme définissant l‘année 2016 et l’établissait ainsi : «des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles». Les deux termes sont jumeaux, voire siamois (deux mots, un même concept) et détiennent surtout une parenté moins soupçonnée : ils sont les enfants du bullshit (et ses meilleurs porte-voix).

En 2004, l'auteur américain Ralph Keyes dévoilait dans le passionnant The Post Truth Era l’architecture de la post-vérité. Au fil de l’une de ses réflexions, M. Keyes attire notre attention :

«Dans l’ère de la post-vérité, nous n’avons pas seulement le mensonge ou la vérité, mais aussi une troisième catégorie, qui n’est pas exactement la vérité mais manque de peu d’être un mensonge.»

Sans le mentionner, il parle du bullshit.

Le bullshit qu’est ce que c’est ? Excellente question. Mais surtout, qu’est ce que ça n’est pas ? Dans son fabuleux ouvrage On Bullshit, le philosophe Harry G. Frankfurt offre un cadre clair de la chose et établit une distinction rigoureuse avec le mensonge : «le menteur affirme quelque chose qu’il sait être faux. Il connaît la vérité et la déforme volontairement. Le bullshitteur, d’un autre côté, n’est pas restreint par quelques considérations que ce soit pour la vérité. En énonçant une affirmation, il se fout de savoir si ce qu’il dit est vrai ou faux. Son but n’est pas de rapporter des faits, c’est plutôt de façonner les croyances et les attitudes de ses auditeurs d'une certaine manière, les duper sur ses intentions». En somme, c’est l’indifférence à l’exactitude des faits qui est l’essence, l’élément-clé du bullshit. On ment pour déformer une réalité, dissimuler des faits. On bullshitte pour déformer l’image perçue de soi ou pour duper sur une entreprise, ce que l’on manigance (sans égards pour les faits). Le bullshit est un outil pratique dans le commerce. Il le devient tout autant en politique. C’est ainsi que le bullshit implique une part de bluff, parce que le bluff s’attache au trucage, et l’essence du bullshit n’est pas ce qui est faux mais ce qui est inauthentique.

Oui : la frontière est fine, floue et parfois poreuse. Ici, l’intention fait souvent toute la différence. Laissons Donald nous aider à bien clarifier. Lorsque M. Trump déclare qu’il ne sait rien à propos de David Duke ou du KKK, il ment. Ça a été prouvé ; il le connaît et tient à dissimuler cette vérité. En revanche, lorsque ce même M. Trump tweete (ce qu’il fait le mieux) que «the best taco bowls are made in Trump Tower Grill. I love Hispanics !», il n’a aucun moyen de savoir si les meilleurs taco bowls sont vraiment cuisinés dans son restaurant. C’est une assertion indifférente à l’exactitude des faits, appelant à déformer l’image que l’on perçoit de lui (un xénophobe fini ne dirait pas «I Love Hispanics !», voyons) et dissimuler une probable manigance (son projet de déportation de milliers d’illegals, menace déguisée visant la population latino-américaine).

Continuons à jouer, si vous le voulez bien. Quand Donald T. lance une fausse alerte autour du lieu de naissance d’Obama, il connaît la vérité ; il veut la déformer, il ment. Quand il raconte une fortune personnelle de dix milliards, il connaît la vérité (estimée à 3,7 par Forbes), il la déforme : il ment. Quand il décrète que «le taux de criminalité est en hausse perpétuelle», s’il sait que c’est factuellement l’inverse, il ment, et s’il se fout des chiffres, il bullshitte. Quand il s’insurge en racontant que «les Afro-Américains vivent en enfer», hé bien… c’est tellement déraciné de toute réalité que c’est un bon gros bullshit qui cherche l’épate. Et puis finalement, lorsqu’il dit que «les migrants submergent le pays», il ment, mais lorsqu’il ajoute qu’ils «amènent avec eux la violence», il bullshitte : il n’y a aucune preuve sérieuse établie à ce sujet.

Est-ce plus clair ?
On imagine que oui.
Et ainsi va son mur, les déportations d’immigrants ou le fichage des Musulmans : il n’est certain d’avoir ni l’autorité, ni les moyens de le faire. Et il s’en fout. Ses annonces sont complètement indifférentes à l’exactitude des faits : il bullshitte. Ce n'est pas que nous nous acharnons spécifiquement sur Trump, mais Donald, The Donald… c’est un niveau hors norme, quelque chose à part. Il éternue le bullshit comme pris d’un rhume des foins. L’homme déploie une telle énergie à raconter de la merde (une étude du Guardian a relevé 100 malhonnêtetés – mensonge et bullshit mélangés - sur 150 jours de discours) qu’il offre une matière intarissable. 

Bouche-truth
Mais Donald ou Nigel n’ont pas amené le bullshit. C’est à vrai dire l’Âge d’Or du bullshit qui les a portés vers la consécration. L’Âge d’Or du bullshit s’est installé pernicieusement après deux décennies d’omniprésence intellectuelle de télévision, de glorification du storytelling, de remises en question post-modernistes ou de relations humaines (de plus en plus) connectées autorisant - par leur anonymat, leur dématérialisation et dans leur manque de profondeur et leur multiplicité - à bullshitter sans vergogne.

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Un jeu auquel vous pouvez jouer ici.

Un cas intéressant est celui des fake news (intox en VF). Symboliquement, elles sont là où la post-vérité et le bullshit prennent corps dans un même espace. Sous le feu des projecteurs à la suite de la dernière élection américaine, on a bien volontiers surestimé leur impact au sein de celle-ci : selon un sondage, 38% des Américains s’informent désormais sur les réseaux sociaux mais seulement 17% d’un panel étudié déclarent que les réseaux sociaux ont modifié leur point de vue sur un candidat donné, et une infime portion de 4% affirme avoir confiance dans les infos recueillies sur les réseaux sociaux. Cela dit, les fake news n’en demeurent pas moins un cancer. Un cancer né de la surabondance d’informations et de la fragilité actuelle des médias. Dans leur design – faites pour impressionner et indifférentes à la vérité –, les fake news sont du pur bullshit. Mais dans leur ambition (essentiellement pécuniaire, si l'on en croit les propos de ces adolescents Macédoniens en fabriquant, ou ce type en Arizona) et leur succès, les fake news racontent autre chose : 1) l’obsolescence de la vérité et notre rapport érodé à elle ; 2) les limites des algorithmes de Facebook comme curateur de l’info ; 3) la perte de foi d’une part du public envers les médias et la fragilité de ces derniers - tout court et - face aux source d’informations «alternatives». 

Si des crétineries comme «Pope Francis shocks world & endorses Donald Trump» ou «Wikileaks confirms Hillary sold weapons to ISIS» se sont avérées nettement plus virales - et lues - que les sujets réalisés par des médias (dits) sérieux ou mainstream les trois derniers mois avant l’élection US, c’est parce que les faits, la vérité en soi, ne sont plus assez sexy pour une audience assoiffée de spectacle et de sensation(nalisme). (Et aussi parce que ça donne le sentiment d’être dans la confidence, connaître cette vérité qu’on veut que vous ignoriez, tout le monde est manipulé mais VOUS, vous êtes au fait de cette vérité qui dérange.) Et ce qui explique l’essor de la fake news aujourd’hui est partiellement aussi ce qui nous a plongé, nous bonnes gens du XXIème siècle, dans l’Âge d’Or du bullshit.

L’Internet est un outil à double tranchant. S’il propose d’un côté une incroyable transparence et une grande fidélité des faits (cf. les brutalités policières américaines filmées sur téléphone portable, ou dernièrement l’évacuation d’Alep contée par ses habitants épouvantés) ainsi qu’un accès à une base de données scientifique intarissable, il est de l’autre un vecteur privilégié de bullshit. Si le monde s’est acharné sur Facebook - le costume de bouc émissaire lui sied si bien ! -, Twitter n’est pas exempt de reproches, et ce dans son architecture même. Sa concision (les 140 caractères) est aussi un vecteur de vérité tronquée. Cela dit, c’est certainement l’anonymat d’Internet qui, dans sa nature même, autorise le bullshit.

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Montage : Mashable.

Si les mensonges / le bullshit semblent plus fréquents qu’au temps jadis, c’est certainement à cause du changement démographique. Après des études menées sur des petites communautés américaines, les résultats dévoilaient qu’il était plus dur de mentir dans un espace où l’on côtoie tout le monde quotidiennement (et à plus forte raison depuis longtemps). Tout simplement parce qu’on y est mieux connu et que le mensonge est dévoilé plus facilement. Que l’on s’entende bien : si l’on ment moins dans les petites bourgades, ce n’est pas à cause d’un plus grand souci d’honnêteté vis-à-vis de son prochain (une meilleure conscience) mais parce que la probabilité d’être pris en flagrant délit de mensonge y est plus grande. Et dans des microcosmes pareils, les conséquences (comme l’ostracisation) sont trop importantes pour s’y risquer. Le fait est : l'on ment moins à un visage familier. Le fait que la vie moderne (plus citadine, moins sédentaire mais souvent installée dans des ensembles urbains importants) propose de côtoyer de moins en moins de visages familiers favoriserait donc un recours à la malhonnêteté. Plus concrètement : l’anonymat aide la malhonnêteté à fleurir. À ce même titre, l’anonymat de nos interactions de plus en plus connectées fait de nous des producteurs de plus en plus récurrents de bullshit.

Selon Keyes, un autre agent fertiliseur du bullshit est que fut un temps, l'on était soit honnête, soit malhonnête. L’ère de la post-vérité a apporté de la nuance. Nous sommes désormais des degrés de l’un ou de l’autre. Et si l’on n’est plus vraiment malhonnête mais «un peu malhonnête», cela devient plus difficile à condamner. Des circonstances qui favorisent - fatalement - l’accroissement de cette malhonnêteté. Surtout que dans son ensemble, l’époque n’est pas (plus ?) à la pénalisation de la malhonnêteté. C’est même l’opposé. Keyes donne le très juste exemple des lanceurs d'alertes, ces fameux whistle-blowers condamnés pour laisser éclater la vérité (Assange et Snowden en exil, du sursis pour Luxleaks...) quand des actes et individus malhonnêtes se trouvent publiquement exemptés (tels que par exemple Christine Lagarde, dernièrement dispensée de peine).

Aussi, les conséquences sont moins sévères quand on est pris à bullshitter qu’à mentir. Il y a une plus grande tolérance vis-à-vis du bullshit que du mensonge, peut-être parce que nous sommes moins enclins à le prendre comme un affront personnel. Et si l'on tient autant à se tenir éloigner des deux, le bullshit ne fait qu'irriter tandis que le mensonge provoque un sentiment de violation. Or le plus grand vecteur de bullshit réside dans le fait qu’il est inévitable quand des circonstances requièrent à quelqu’un de discuter d’un sujet qu’il ne connaît pas. La production de bullshit est (selon Frankfurt) «stimulée lorsque les obligations ou opportunités d’une personne dépassent ses connaissances des faits pertinents à ce sujet». Un terreau fertile est logiquement la conviction répandue qu’un citoyen doit avoir un avis sur tout et tout ce qui concerne la conduite des affaires de son pays. En somme, tous nos passages au Café du Commerce trempent à pleins pieds dans le bullshit.

Et puis, être honnête, c’est rapporter passivement une vérité, c’est se réduire à un outil de transmission. Mentir / bullshitter, d’un autre côté, c’est prendre contrôle sur l’action. Le mensonge confère du pouvoir et, comme le voyait Nietzsche, une grande capacité à tromper les autres serait (selon lui) la base du leadership. Ça doit en séduire quelques-uns.

trumpfoxnews

Mais ce qui offre certainement le plus grand champ d’action au bullshit, cette indifférence à la vérité, est que la vérité en elle-même s’émousse.
Dans son livre In Praise of Reason, le professeur de philosophie au MIT Michael P. Lynch identifie trois raisons à cela : 1) l’idée grandissante que tout raisonnement est une rationalisation ; 2) l’idée grandissante que la science n’est qu’une autre foi de plus (le typique : «je ne crois pas au changement climatique», tandis qu’il n’y a rien à croire ; il y a à savoir, puisque c’est un fait), et 3) la notion que l’objectivité est une illusion. Ce dernier point est particulièrement inquiétant. La prolifération du bullshit prend profondément racine dans la conviction répandue qu’il est impossible d’avoir accès à une réalité objective. Et voir ainsi, c’est rejeter la possibilité de savoir comment les choses sont vraiment. Une vue partagée et professée par Ralph Keyes dans The Post Truth Era, pour qui l’attitude post-moderne vis-à-vis de la vérité – c’est à dire la pensée d’une vérité relative (= une vérité issue d’une construction sociale = il n’y a pas UNE vérité mais chacun détient SA vérité) – colportée par des philosophes de télé, des articles ou livres populaires d’académiciens, érodent notre engagement à la vérité. On peut difficilement donner tort à Keyes et Frankfurt quand on entend l’entourage de Trump refuser d’admettre qu’il ment et déclarer qu’il n’y a «pas de faits, juste des opinions et des interprétations du réel».

S’il n’y a plus de vérité objective, si tout n’est qu’opinion et subjectivité, on pénètre alors dans une ère post-éthique (oui, tant qu’à faire) où tout peut se produire sans interdit moral : quoi qu’il en soit, ça ne sera qu’une histoire de point de vue. 

fakenews
Alt-éthique
Selon Frankfurt : «parce que le bullshitteur ne prête aucune attention à la vérité, le bullshit est un plus grand ennemi de la vérité que le mensonge». Et c’est tout le propos de cette réflexion. Plus le bullshit grandit, plus il est employé à grande échelle, plus notre rapport à la vérité, notre intérêt pour elle s’effondre. Cette guerre contre la réalité, son venin, s’insinue en tout et partout. À une certaine échelle, moins philosophique et plus proche de nous, le bullshit est un ennemi du quotidien. Par exemple, selon Keyes, l'une des multiples raisons pour le nombre de divorces aujourd’hui se situe dans la «post-truth era» : beaucoup de relations démarrent sur du bullshit et/ou des mensonges, puis s’écroulent, puisque installées sur des fondations meubles. Que ce soit clair : nous ne cherchons pas à établir que le bullshit est une menace contre la grande institution du mariage, mais ceci est un exemple illustrant dans quelle mesure celui-ci est une menace contre la confiance indispensable entre les êtres. À l’échelle macrostructurelle, le bullshit abime le tissu social et freine ce «haut degré de confiance dans la crédibilité des uns les autres nécessaire à une société souhaitant bénéficier d’une grande stabilité politique et d’une économie robuste», comme l’établit le philosophe et économiste Francis Fukuyama dans son ouvrage Trust

Cela dit, il y a de quoi être pessimiste. Le journalisme de désintoxification a montré ses limites face au Brexit ou à Trump (dont la guerre contre la presse déroule un tapis rouge à sa Trump TV) ; le quatrième pouvoir n’a jamais semblé si impuissant que face au bullshit. Mais le plus terrible sentiment demeure dans le fait que la guerre contre le bullshit semble perdue d’avance. Si le sentiment prend le pas sur le fait et la raison, alors le bullshit est un vrai poison dont la vitesse de contagion est trop rapide pour être éteinte par des faits (BULLSHIT ?). La Vérité, ou sa valeur, semble être une espèce en voie de disparition, et nous craignons terriblement d’avoir, début 2018, les doigts sales, à pondre un papier sur l’alt-ethics, zone grise morale où le Bien et le Mal n’existent pas objectivement : il n’y a que des opinions et des interprétations.