pasted image 0Mercredi 17 mai
Ayé, je suis à Cannes. Le voyage s’est bien passé. Sur le quai de la gare de Lyon, j’étais déjà dans l’ambiance, j’ai reconnu les têtes des journalistes ciné qu’on croise aux projections à Paris, j’ai croisé des mecs qui ont plus ou moins des têtes de cinéastes, et puis aussi Dominique Besnehard et ses quinze valises. Dans le train, la SNCF avait organisé un petit quiz spécial Festival de Cannes, où il s’agissait de reconnaître les musiques de Star Wars, Mission Impossible, Pulp Fiction... Je me respecte alors j’y suis pas allé.
Arrivé à Cannes, tous mes souvenirs sont revenus de quand j’étais encore jeune et large d’épaules, que je débarquais sur la Croisette avec ma bite, mon couteau et mon badge cinéphile de sous-blogueur, avec l’espoir de me faire refouler à seulement une séance sur deux. C’est ça la règle à Cannes, il y a une hiérarchie, et les petits festivaliers ne savent jamais s’ils attendent deux heures pour voir un film ou pour finir par se faire dégager comme des malpropres après avoir fait entrer tous les autres (“séance complète”).
Cette année j’ai réussi à me faire accréditer par Brain. Je me demande bien quel genre d’article je vais bien pouvoir leur pondre d’ailleurs. Au début je voulais faire des interviews marrantes, genre les gens qui posent des escabeaux le long du tapis rouge, mais y a déjà quinze connards qui l’ont fait dans les deux premières heures du Festival, donc j’ai laissé tomber. Bref, tout ça pour dire que cette année j’ai un putain de badge PRESSE, pour la première fois de ma vie. Du coup, dès que je suis arrivé, je me suis directement posé dans la file du bureau des accréditations. Et là, avant-goût des jours à venir, la file d’attente fait huit kilomètres de long.

pasted image 0 (1)À Cannes, y'a tellement de queue que des gens font des reportages sur la queue.

Du coup, j’ai papoté avec un gars, un réalisateur. C’est ça aussi Cannes, on attend, donc on discute avec les autres gens qui attendent. Mais y a qu’à Cannes que dans la file d’attente, tu peux t’endendre dire : “j’ai reçu l’Ours d’or à Berlin mais jamais rien ici”. En fait, le mec me parlait d’un court-métrage qu’il avait fait, Hommage à Alfred Lepetit, et effectivement j’ai vérifié, il a bien eu l’Ours d’or (du court-métrage). C’est un faux-documentaire, assez marrant (j’ai regardé en rentrant). Du coup on a parlé de Spinal Tap.
Bon, j’ai quand même fini par récupérer la fameuse accred. C’est un BADGE BLEU, ce qui n'est pas top mais pas nul non plus (pour rappel, l’ordre d’entrée aux projections obéit à une hiérarchie tout à fait odieuse et très précise : les BADGE OR passent d’abord, puis les BADGE ROSE, les BADGE BLEU, puis les BADGE D’UNE AUTRE COULEUR, puis les sans-badges, puis les SDF, et enfin les BADGE CINÉPHILE s’il reste de la place).
J’ai aussi eu le traditionnel sac officiel du festivalier, cette année, une sorte de sac de plage bleu, dans lequel avaient été gentiment insérés quelques documents utiles, dont le planning des projections ou le programme officiel du Festival. J’aime bien feuilleter ce truc, surtout le descriptif de tous les films en sélection. En face de chaque nom de film, il y a un petit encadré avec la signature du réalisateur, du coup je compare les signatures. Par exemple celle d’Hazanavicius est toute pourrie (si c’est juste pour écrire son nom on peut le faire nous-mêmes, merci).
pasted image 0 (2)Ensuite je me suis souvenu que j’étais là pour aller voir des films donc j’ai filé à la projection du premier film en compétition, Faute d’amour d’Andrei Zviaguintsev. Le pitch, c’est un peu le scénario de Papa ou Maman : un couple se déchire et s’engueule sur la question de ce qu’ils vont bien pouvoir faire de leur enfant. La différence c’est que là, le gosse finit par fuguer et faire basculer le film dans un drame psychologique particulièrement étouffant. La puissance du film réside dans une émotion contenue sous le joug de la bureaucratie et des protocoles. Le récit est clinique, la photo superbe, on pense fort à Haneke (qui est aussi en compétition cette année). Pas mal pour débuter.

Jeudi 18 mai
Sale journée. J’ai vu quatre films, aimé aucun. Levé dès 7h30 pour avoir une chance d’avoir une place pour la première projection, j’aurais mieux fait de rester couché. À 8h30, j’ai vu Wonderstruck, de Todd Haynes (auteur du plutôt cool Carol l’an dernier), qui raconte en parallèle l’histoire de deux enfants, à deux époques différentes, cherchant tous deux à retrouver la trace d’un de leurs parents. Deux films en un, tout aussi nuls l’un que l’autre : à ma gauche, une piteuse tentative d’hommage au cinéma muet où chaque effet est appuyé par une musique stridente et reloue ; à ma droite, une énième vintagerie seventies avec toute la collection de clichés qui va avec. La B.O. est quand même sympa, notamment à un moment où l'on entend la géniale reprise d’Ainsi Parlait Zarathoustra de Richard Strauss par Deodato. C’est tellement bien que pendant le morceau, un mec à côté de moi s’est lancé dans un furieux solo d’air-battery, en se tapant sur les cuisses et tout. Le festivalier est aussi mélomane.

Le timing était limite pour enchaîner sur Western à Un certain regard mais j’avais rien d’autre à faire alors je l’ai quand même tenté. Et avec mon badge bleu, finalement je suis passé tranquille, sous le nez des jaunes qui étaient tous bien alignés, en stationnement le long de notre file, comme s’ils nous faisaient une haie d’honneur. J’ai pas trop osé les regarder dans les yeux.
Un certain regard, c’est la sélection où se retrouvent les films de réalisateurs que personne ne connaît, ou de réalisateurs qu’on connaît mais dont les films ne sont pas assez bien pour figurer en compétition. Western est un film de Valeska Grisebach, donc appartient plutôt à la première catégorie. C’est l’histoire d’une bande d’ouvriers allemands qui participent à un chantier en Bulgarie. L’un d’eux, un moustachu, décide de faire ami-ami avec les gens du coin, s’attirant les foudres de son boss un peu bourrin, voire légèrement xénophobe. Avec un pitch comme ça, j’avais peur que le truc se termine en bain de sang, finalement ça reste relativement calme, peut-être trop calme d’ailleurs. Un peu chiant même.
À peine le temps de manger que se présente la projection du troisième film de la compétition, La Lune de Jupiter de Kornél Mundruczó. Je me mets dans la file d’attente, déjà fournie. On attend. Un badaud s’interroge : “Je sais pas pourquoi ils font la queue”. Des fois, on se le demande aussi.
Mais là, j’étais bien hypé par le pitch, résumé dans le programme : Un jeune migrant se fait tirer dessus alors qu’il traverse illégalement la frontière. Sous le coup de la blessure, Aryan découvre qu’il a maintenant le pouvoir de léviter... La scène d’ouverture, qui déroule textuellement l’argument de départ, est éblouissante. Mais très vite le film sombre dans le verbiage et la bondieuserie. Moi qui pendant dix minutes avais vu en Mundruczó un héritier du Klimov de Requiem pour un Massacre, j’ai fini par me résoudre à mourir d’ennui devant une conférence de spiritualité dispensée par une sorte de Luc Besson intello.
Pour clore la journée en beauté, la petite soirée d’ouverture d’Un certain regard a été du plus bel effet. La petite introduction de Thierry Frémaux était très bien, peut-être mieux que le film qui a suivi, Barbara de Mathieu Amalric. Barbara, c’est un biopic de Barbara, la chanteuse, mais en fait c’est pas vraiment un biopic, parce que ça raconte l’histoire d’un réalisateur qui fait un biopic de Barbara, mais en même temps, on voit aussi des images du film qu’il est en train de tourner, mélangées à de vraies images d’archives de Barbara. La pauvre Jeanne Balibar, dans le rôle principal, se noie dans une sorte de bouillie méta, qui n’arrive même pas à éviter l’écueil de l’imitation que le film semble lui-même dénoncer.
pasted image 0 (3)Dans les projections de Cannes, y a un mec qui est là juste pour tenir la main des gens qui montent sur scène

Après cette journée pas jojo, enfin une bonne nouvelle : une bonne âme m’a dégoté une invitation pour la soirée de la Quinzaine. Je ne suis pas très mondain, mais je dis jamais non à une soirée open-bar. On va pas se mentir, je suis aussi venu pour boire du champagne à l’oeil. En plus, la playlist de la soirée de la Quinzaine est toujours cool, un savant mélange de tube eighties, mainstream mais pas trop, et de trucs un peu plus récents, mais pas trop. Je suis resté jusqu’à ce qu’il n'y ait plus de champagne, puis je me suis barré. Demain c’est Okja, le film de Bong Joon-Ho à 8h30. Faut que je sois en forme.