Si aujourd’hui, on se souvient encore de Recherche Susan désespérément, c’est parce qu’il reste encore le meilleur film dans lequel joue Madonna. Pourtant, c’est surtout un film écrit par une femme, Leora Barish (inspiré par Céline et Julie vont en Bateau de Jacques Rivette), produit par deux femmes, Sarah Pillsbury et Midge Sanford, et supervisé par ce qui était alors une rareté et l’est toujours : une femme vice-présidente d’un studio hollywoodien, Barbara Boyle chez Orion Pictures. Recherche Susan désespérément est également réalisé par une femme, Susan Seidelman, qui signait là son deuxième long métrage et met en scène deux femmes, Rosanna Arquette et Madonna, dans les rôles principaux.


L’histoire, même si elle n’est pas purement féministe, raconte comment Roberta, une épouse de la banlieue new-yorkaise (Fort Li dans le New-Jersey) s’échappe de son quotidien ennuyeux en lisant les aventures de Susan, une femme «libre» qui, tout en traversant le pays, communique avec son petit ami officiel à New-York via les petites annonces du journal (un monde avant Internet et les téléphones portables). Motivée par son ennui existentiel et sa curiosité, Roberta va se retrouver dans un quiproquo dont la mystérieuse Susan est le fil conducteur à travers le New-York des années 80 et duquel elle sortira émancipée.

Capture d’écran 2017-06-16 à 10.54.53Sarah Pillsbury et Midge Sanford ont mis plusieurs années à trouver un studio qui accepterait de mettre le film en chantier. Interrogées à ce sujet, elles ironisaient lors de la sortie sur le fait qu’elles avaient tellement rencontré de chefs de studios et que tellement de personnes avaient eu le scénario entre les mains que tout le monde connaîtrait l’histoire avant même que le film ne soit réalisé. Deux des principaux reproches entendus par les productrices novices étaient «Mais elles sont lesbiennes ?» et de savoir si le personnage de Susan n’était pas amoral car elle n’est ni sympathique, ni antipathique, mais vit sa vie à son propre rythme hors du concept manichéen propre à Hollywood. Les choses ont démarré quand l'une des productrices a abordé Barbara Boyle lors d’une fête.

Susan Seidelman a été choisie à cause de son premier film, Smithereens, qui mettait déjà en scène une fille peu sympathique (Susan Berman) qui tentait de survivre dans le New-York underground des années 80 (l’autre rôle principal du film est tenu par l’icône punk Richard Hell, aussi présent dans Recherche Susan Désespérément dans le rôle du plan cul de Susan à Atlantic City au début du film), et c’est pour sa capacité à avoir su saisir le New-York punk/new wave de l’époque (qui est le troisième personnage principal de Recherche Susan Désespérément) que les productrices se sont tournées vers elle. Rosanna Arquette, qui avait connu quelques succès d’estime et qui sortait tout juste depuis une semaine du tournage d’After Hours de Martin Scorsese, a obtenu le rôle de Roberta. Madonna, quant à elle, est arrivée sur le projet par le biais de Cis Corman, la directrice de casting du réalisateur new-yorkais dont le fils Richard avait repéré Madonna en la prenant en photo pour un autre projet de film de sa mère (il a sorti cette année un livre, Madonna 66, où figurent 66 polaroïds qu’il a pris de Madonna en 1983). Pas encore star malgré les succès de Holiday, Lucky Star et Borderline, elle n’était encore qu’une figure de la scène club de New-York, inconnue du reste des États-Unis. C’est pendant le tournage, qui eut lieu de septembre à fin novembre 1984, et après sa prestation aux MTV Awards et la sortie de Like a Virgin qu’elle a explosé - si bien que les gros chefs du studios souhaitant capitaliser sur sa popularité qu’ils croyaient éphémère ont avancé la sortie du film prévue à l’origine pour octobre 1985 à mars 1985 aux USA.

Le film est alors devenu «The Madonna movie», reléguant aux oubliettes sa spécificité d’être un film écrit, développé, produit, réalisé et interprété par des femmes.
554955_422325497782283_111878712160298_1823652_129952494_nLa peur du «film de lesbiennes» rencontrée alors que les productrices cherchaient un studio de production est réapparue pendant la post-production du film. La fin originale (que l’on peut découvrir en bonus dans le DVD) a été modifiée à la demande des patrons d'Orion : on y voit Susan et Roberta parcourir l’Égypte à dos de chameau, tandis qu’à New-York, leurs copains respectifs se lamentent dans un bar en se demandant si elles pensent à eux. Considérant que Roberta choisissait Susan plutôt que Dez (Aidan Quinn) et que cela prêtait à confusion, la fin du film a été tournée devant le temple maçonnique de New-York (le Pythian Temple, où a grandi Lady Gaga et où ses parents vivent encore) sur Central Park West, transformé en ambassade d’Égypte à cause de son architecture, et où Roberta et Susan reçoivent un chèque de récompense de la part de l’ambassadeur égyptien pour avoir retrouvé une paire de boucles d’oreilles de Néfertiti qui avaient été volées (par le plan cul de Susan, puis par Susan elle-même à son plan cul). Pourtant, la fin originale dévoile un élément clef pour la conclusion du film puisque c’est Roberta qui dorénavant montre le chemin et Susan qui la suit (en se plaignant). L’affiche du film aura elle aussi subi les questionnements des pontes d’Orion après que le graphiste, insatisfait de l’affiche originale (Roberta dans sa cuisine de Fort Li avec le visage de Susan apparaissant en reflet dans le grille-pain,) tombe sur les photos pour la promo du film prises par Herb Ritts, et remplace l’affiche retenue par l'une des photos du célèbre photographe en l’envoyant à l’impression sans l’aval des studios.


Surfant sur la popularité planétaire et grandissante de Madonna nourrie par le film lui-même et sa bande originale, Into the Groove co-écrite et co-produite par Madonna (premier crédit officiel de co-production pour celle-ci et dont le succès lui permettra d’obtenir enfin le droit de co-produire officiellement ses albums suivants), le film fut un immense succès partout dans le monde. À partir d'un budget de 4,5 millions de dollars, il en rapportera 27 millions à Orion, alors en déficit suite à plusieurs bides successifs (notamment La Rose Pourpre du Caire de Woody Allen) et sauvera - cette année-là - la compagnie de la fermeture (qui arrivera malgré tout plus tard).
dssat30_01Le succès, surtout quand c’est celui des femmes et encore plus quand il s’agit du succès de plusieurs femmes, attire bien sûr tous les ragots liés aux clichés de jalousie qu’on prête aux femmes entre elles. Il a été dit que Rosanna Arquette avait été difficile sur le tournage, qu'elle avait rendu la vie impossible à la réalisatrice et qu’elle avait aussi été jalouse d’être évincée par le succès de Madonna. Pourtant, quelques mois après le tournage et la sortie du film, les deux actrices assistaient ensemble à un concert de Prince puis à une marche pour la paix, et Rosanna participa au mariage de Madonna et Sean Penn... Ainsi, 25 ans après la sortie du film, toute l’équipe (minus Madonna) réalisera une série de conférences communes pour parler de l'impact de l'oeuvre ; car si aujourd’hui comme hier, Recherche Susan Désespérément reste dans l’inconscient collectif comme une comédie sympa avec Madonna illustrant le New-York et la mode des années 80, cette production devrait se voir remarquée et célébrée pour être un cas trop rare dans le cinéma hollywoodien et international de film à succès écrit, développé, pro­duit, réalisé et interprété par des femmes.

32 ans plus tard, on s’émerveille qu’un tel film puisse être si tôt arrivé en tête du box office alors qu'en 2017, on constate, au mieux, une stagnation de la position des femmes à Hollywood.
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++ À noter également : les présences au casting d’Anna Thomson (la seule à exercer une profession dans le film), Laurie Metcalf dans des rôles secondaires et les apparitions d’Ann Magnuson (vedette de Making Mr. Right, le film suivant de Susan Seidelman) et d’Annie Golden (chanteuse des Shirts et Norma Romano dans Orange is the New Black) dans des rôles secondaires. Après une traversée du désert suite à des bides successifs (She Devil avec Meryl Streep et Roseanne Barr, rebaptisé «She débile» par Rock & Folk à sa sortie), Susan Seidelman réalisera l’épisode pilote de Sex and the City.