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Reportage

WikiLeaks pour les Nuls

Mardi, 14 Décembre 2010

Ouikileaks, Viquilique, WikiLeaks, vous en avez marre d'entendre ce nom barbare à la radio, à la télé, dans les conversations de vos voisins. Parce qu'au fond, vous ne voyez toujours pas de quoi il s'agit. Brain va vous aider.



Si vous avez passé les trois dernières années en hibernation / en club / à regarder l'intégrale de The Wire / à gérer votre agenda de mondanités (rayer la mention inutile), vous n'avez peut-être pas entendu parler de WikiLeaks. Par fainéantise, ou parce que vous étiez en pleine cryonie, vous avez échappé à ce phénomène mondial, qui déferle sur les ondes, dans vos postes et sous vos yeux depuis quelques jours. Pas de panique. Rappel des titres.

En 2006, un ancien hacker australien, Julian Assange, plutôt branché sur les neurosciences et la philosophie la moins accessible (87% au test de “putitude”, aussi), décide de lancer un site pour les informateurs du monde entier, afin que ceux-ci puissent envoyer toutes les informations confidentielles dont ils disposent sans craindre d'être inquiétés. Ce site, c'est WikiLeaks. Pour l'étymologie, faisons-là courte : wiki-, c'est le préfixe collaboratif de Wikipedia (même si, dans le cas présent, il s'agit plus d'agrégation d'informations que d'un véritable exercice contributif); et “leaks”, ce sont des fuites, plurielles. En ce qui concerne le fonctionnement, tout tient dans un progrès technologique: le routage en oignon qui, associé à une boîte aux lettres numérique masquant le nom de l'expéditeur, garantit une livraison 100% scellée.

Pendant deux ans, le site navigue dans un anonymat relatif, publie à intervalles réguliers des documents compromettants sur des régimes à la démocratie toute relative, qu'il s'agisse de mémos diplomatiques ou de courriers bancaires. Avec des soutiens aux quatre coins de la planète, Assange sème la zizanie dans l'élection présidentielle kényane en révélant la corruption généralisée des élites en place (2007). Il contribue à faire tomber le système bancaire islandais en mettant au jour les montages financiers de la banque Kaupthing, la plus importante du pays (2008-2009). La population insulaire lui est tellement reconnaissante qu'après cet épisode, la classe politique décide de faire son aggiornamento et vote l'Icelandic Modern Media Iniative (IMMI), une loi qui garantit l'immunité aux organes de presse manipulant des donnés confidentielles (2009). Du paradis bancaire, l'Islande mue vers le paradis de l'information.

Mais Assange en a marre. Les fuites oui, à condition de faire du bruit. Alors il a réfléchi. Et les documents anecdotiques le sont trop, par définition. Il le sait, l'opinion publique se moque de la crise politique au Honduras. AU HONDURAS. Alors, en novembre 2009, il publie 573.000 messages de pagers du 11-Septembre, monte une interface dédiée, et attire pour la première fois l'attention des médias mainstream. A un moment donné, même les mises en demeure des intendants de la finance scandinave (après l'épisode Kaupthing, il avait été menacé de poursuites) ne suffisent plus.

A partir de là, tout s'accélère. En avril 2010, il retourne en Islande avec ses équipes pour monter et éditer la vidéo “Collateral Murder”, qui montre la sale bavure d'un hélicoptère Apache de l'armée américaine en Irak. Bilan: deux reporters de Reuters tués. L'agence de presse avait essayé pendant des années d'obtenir la bande. En vain. CNN et les grandes chaînes de télé US commencent à s'intéresser à l'affaire, et WikiLeaks flaire le bon coup. Quelques semaines plus tard, en juin, un analyste de l'armée de 22 ans, Bradley Manning, est arrêté et placé en détention sur une base du Koweït. Il aurait fourni la vidéo en question à WikiLeaks, ainsi que 250.000 mémos diplomatiques (ceux dont on parle aujourd'hui même), en les copiant sur un disque de Lady Gaga. Greil Marcus l'avait écrit, “l'Amérique tombera à travers ses symboles”. Pourquoi ce soldat est-il tombé, alors même que WikiLeaks garantit l'anonymat le plus total? Il a eu la mauvaise idée de se confier auprès d'Adrian Lamo, un ancien hacker, sur un chat. Manque de chance, le pirate repenti est devenu informateur du FBI. Direction la prison sans passer par la case départ.

L'événement ennuie Assange, qui soutient Manning sans confirmer ni infirmer ce qu'on lui reproche - il ne peut pas le faire, ce serait mettre en péril son organisation. En juillet dernier, il s'associe au Guardian, au New York Times et à Der Spiegel pour révéler 75.000 documents relatifs à l'intervention américaine en Afghanistan. Les esprits chagrins se plaignent de la minceur des révélations, les autres soulignent l'intérêt de cette nouvelle narration, qui montre la guerre dans ce qu'elle a de plus bassement routinier.

Dès lors, WikiLeaks devient le trouble-fête de l'administration américaine, l'empêcheur de gouverner en rond, et le Pentagone envoie ses premières remontrances par le truchement de quelques éléments de langage: “Monsieur Assange, vous êtes un irresponsable, vous nous avez volé des documents et, par-dessus le marché, vous avez omis d'expurger les noms de nos informateurs sur le terrain, que les talibans vont s'empresser d'aller trucider”. Qu'à cela ne tienne, le grand échalas australien poursuit sa quête de vérité, et décide de s'attaquer à la guerre en Irak. Cette fois-ci, il associe d'autres grandes rédactions, dont Le Monde et Al-Jazeera, et publie en octobre pas moins de 400.000 documents, tous disponibles en intégralité pour le grand public.

Bis repetita, le Département de la Défense s'offusque, accuse, et certains républicains francs du collier ou as de la gâchette suggèrent de régler son compte à Assange, ce “traître anti-américain” (à ce sujet, on ne saurait qu'applaudir le truisme de Sarah Palin, qui a récemment qualifié Assange l'Australien de “non-américain”). Mais le plus gros morceau est à venir: après avoir annoncé une livraison “sept fois plus importante” que les “Warlogs” irakiens, le leader de WikiLeaks dégoupille fin novembre les fameux mémos diplomatiques, en partenariat avec le trio historique, rejoints par Le Monde et El Pais. Mais finie la mise en ligne massive de documents bruts. Cette fois-ci, WikiLeaks s'improvise fournisseur de services, intermédiaire en marge du système, et ne publie que les documents qui sont choisis, traités et édités par les rédactions. Au compte-gouttes, l'organisation poste des dizaines de notes, lentement mais sûrement. Aujourd'hui, moins de 2.000 documents sont accessibles, et il y a fort à parier que le grand public n'en voie pas beaucoup plus.

Pour ce qui est de l'actualité récente, vous n'avez pas pu y échapper: Assange a eu quelques bisbilles avec la justice suédoise (une sombre affaire de “sexe par surprise” - subtilité de la législation scandinave -pendant l'été). Un mandat d'arrêt a été émis à son encontre et il est maintenu en détention provisoire par les autorités britanniques, qui ont refusé le versement d'une caution, alors même que des noms prestigieux (le réalisateur Ken Loach) s'étaient portés garants. Et pendant ce temps, l'administration américaine cherche encore le moyen de le faire tomber légalement, en invoquant le vol d'informations classifiées. Pas sûr qu'ils y parviennent.

 

Olivier Tesquet // Illustration: Taylor Jones, 



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Commentaires

Les commentaires sont modérés.
  • Constance - Vendredi, 17 Décembre 2010

    J'ajoute juste pour la "subtilité de la législation scandinave" qu'en France nous avons cette même "subtilité". Notre Code pénal nous définit le viol comme tel :" Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol."(art 222-223) Je n'ai jamais compris ce critère. M'enfin c'était une précision apporté à un détail. Très bon article! :)

  • Olivier Tesquet - Mardi, 14 Décembre 2010

    @Baja: On est bien d'accord, mais Wikipedia était l'exemple le plus intelligible (c'est plus parlant qu'Etherpad quoi) @Neska: pour une analyse plus poussée, je vous redirigerai vers mes papiers sur OWNI, où je suis le dossier avec assiduité. Quant à la fuite de Manning, la politique du "Don't ask don't tell" est une hypothèse, mais difficile de le savoir tant qu'il ne s'est pas exprimé (il est toujours présumé innocent) OT

  • Neska - Mardi, 14 Décembre 2010

    Bon résumé, mais beaucoup trop court ! Bradley Manning, pourquoi a-t-il par exemple divulgué les documents ? Plusieurs médias disent que c'est à cause d'une rancoeur envers l'US Army, puisqu'il est gay. Et dans l'armée américaine, on peut être homo, mais on a pas le droit de le dire... Enfin c'est un peu partial et partiel comme résumé. Mais bon, pas mal si l'on a passé les 3 dernières année à regarder l'intégrale de The Wire.

  • Baja - Mardi, 14 Décembre 2010

    "wiki-, c'est le préfixe collaboratif de Wikipedia" Mhh... Il y a eu des wikis bien avant Wikipédia, Wikipédia n'a rien inventé...

  • niania - Mardi, 14 Décembre 2010

    moi ce que j'ai vu c'est que assange est soutenu par une bande de geeks qui voient en lui le connard masqué de V pour Vendetta. et ça craint ,ce mek est un connard, ce film est merdique, c'est le plus merdique des films de merde. ça me fout les morts.

  • Gaétan - Mardi, 14 Décembre 2010

    bien écrit

  • carla - Mardi, 14 Décembre 2010

    un doute subsiste: votre opinion sur Assange? ange ou démon?

  • yep - Mardi, 14 Décembre 2010

    très bien cet article, je vais enfin pouvoir briller au repas de noel

  • papadou - Mardi, 14 Décembre 2010

    merci pour cet article!

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