Ce monde perdu, c'est tout simplement la nuit parisienne telle qu'elle se présentait il y a vingt ans de cela, à l'époque où le hip hop était encore synonyme d'underground et où la musique électronique, ou plutôt la house, débarquait tout juste des Etats-Unis, via l'Angleterre. Une époque où la vie noctambule était bien plus riche que de nos jours, ne serait-ce que pour son lot d'imprévus et de découvertes. Sans vouloir passer pour un vieux con, avoir 16 ans en 1986, c'était l'assurance d'être au carrefour de plusieurs courants musicaux, culturels, mais aussi sociaux ce qui, malheureusement, est de moins en moins le cas aujourd'hui. Pourquoi ? Comment ? Voici le témoignage d'un rescapé de la nuit parisienne, entre le milieu des années 80 et le milieu des années 90.  En ce qui me concerne, tout n'a pas commencé la nuit, mais plutôt le jour, entre les stations de métro Stalingrad et Colonel Fabien. Presque tous les dimanches, prétextant à nos parents que nous allions faire un tour dans Paris, nous nous rendions au terrain vague de Stalingrad comme on va à la messe, car DJ Dee Nasty avait eu la bonne idée d'y planter un sound system fait de bric et de broc. Là, au milieu des graffitis et des ordures, une poignée de danseurs, de graffiti artistes, de rappeurs, de DJs et de curieux s'employaient à faire vivre la culture hip hop passée de mode. Mis à part le côté « nous sommes les derniers Mohicans », les Zulu parties de Stalingrad offraient surtout l'occasion d'écouter du bon son et de se constituer une bonne culture musicale dans une France alors dominée par le Top 50, Stéphanie de Monaco et tout le bordel. Avec Dee Nasty aux platines, on avait droit à des classiques de la musique Afro Américaine, de James Brown à The Jimmy Castor Bunch. Quant au hip hop, on était tout simplement tenus au courant de ce qui se passait outre-Atlantique, ce qui était quasiment mission impossible quand on écoutait la radio ou qu'on allumait la télé. En marge du terrain, il y avait aussi le Bataclan de Colonel Fabien, où toute la jeunesse Afro Antillaise se réunissait tous les dimanches autour des sets de DJ Chabin. Aussi bien orientés funk que hip hop, zouk, ou afro, les après-midi du Bata s'inscrivaient pour nous dans la continuité du terrain vague, même si les « Zulu » n'étaient pas totalement perçus comme faisant partie de la fête. Au Bata, il était en effet plus question de groove, sous toutes ces formes, que de hip hop, mais niveau ambiance et communion populaire, on avait un réel aperçu de ce que pouvait être une teuf digne de ce nom : de la danse, de la jeunesse, de la sueur, du style, de l'engagement, de la bonne humeur, du bon son, de la simplicité, peu de défonce. Bref, tout ce qu'on avait du mal à trouver dans une industrie de la musique et de la nuit dominée par le rock, le punk, la new wave, ou le disco funk qui, de nos jours, sont paradoxalement redevenus des valeurs sûres des soirées parisiennes.

Commencé entre Stalingrad et Colonel Fabien, l'esprit hip hop s'est déplacé en parallèle au Globo, dans le cadre des soirées chez Roger Boite Funk, à l'initiative de Radio Nova et du magazine Actuel qui, avides d'underground, se faisaient les ambassadeurs, après Radio 7, du retour au premier plan de cette culture. Au Globo, le concept était simple : il s'agissait de recréer à Paris l'ambiance du Roxy, une boîte mythique de New York, où se mélangeaient aussi bien des branchés, des B-Boys, des costards cravate, des artistes, des voyous, des noctambules, ou des fashion addict. Bref, à boire et à manger, dans une France qui prônait alors le mélange des cultures, l'avant-gardisme, l'antiracisme de Touche pas à Mon Pote, et un peu plus de mixité sociale (aujourd'hui, force et de constater qu'on en est loin, pour ne pas dire qu'on en est revenu). Si la mayonnaise prit au départ, elle commença progressivement à tourner suite à de multiples incompréhensions entre ceux qui venaient faire la fête, ceux qui venaient se défoncer, ceux qui venaient régler leurs comptes, et ceux, en provenance des beaux quartiers, qui venaient s'encanailler. Les soirées du Globo ont néanmoins marqué leur époque car elles comptent à ce jour parmi les rares teufs à avoir réussi, le temps de quelques nuits, à pratiquer un vrai mélange des genres, sans décalage par rapport à ce qui pouvait ce faire à New York. Et puis il y eu des moments magiques, comme le concert improvisé de Public Enemy, le set de Cash Money qui fut à l'origine de bien des vocations de DJs, ou le mystérieux et envoûtant Set It Off de Strafe, joué à des moments clé de la nuit. Le Globo, c'était aussi pour nous l'occasion de rentrer pour la première fois en boîte, car si on parle aujourd'hui de testing, il faut savoir qu'il y a vingt ans, être basané, avoir moins de 18 ans, et pas grand-chose en poche, c'était à tous les coups « ça ne va pas être possible ».

En marge du Globo, il y avait aussi quelques soirées au Rex, notamment celle donnée à l'occasion du concert de Mantronik, ou au Palace, qui était encore La boîte parisienne par excellence. Mais il a fallu attendre les soirées Zoopsie du Bobino pour retrouver un état d'esprit comparable à ce qu'on avait pu connaître au Globo. Dans l'enceinte du Bobino, c'était à peu près le même combat, sauf que l'époque avait changé car la drogue était plus présente. Si l'on devait donner un élément de comparaison, là où le Globo s'inspirait du Roxy, le Bobino s'inspirait quant à lui du Palladium, sans doute l'avant dernière boîte mythique new-yorkaise de l'ère hip hop, le Tunnel étant la dernière. Pour ce qui est de Paris, le Bobino fut le dernier temple de cette culture, en tant que mouvement underground unifié et clairement identifiable, du moins au niveau de ses premiers acteurs.
Au fur à mesure, victime de sa nouvelle popularité, le hip hop s'est par la suite dilué dans l'inconscient collectif, pour le meilleur et le pire. Suite à l'arrêt des soirées au Bobino, en partie à cause des bastons, les teufs se sont par la suite déplacées vers la Java, le Shéhérazade, les Folie's Pigalle ou bien encore le Rex. L'esprit festif, libertaire, anticonformiste, underground et un brin attiré par les paradis artificiels s'est pour sa part progressivement transposé dans d'autres domaines musicaux alors émergents comme le reggae via les soirées à la péniche Rubis, ou la house via les premières raves sauvages, initiées par Pat Cash, et les premiers clubs, comme le Boy, le Scorpion, le Rex, ou la Casita, bien avant qu'un public constitué majoritairement d'anciens rockers n'en fasse leur musique de prédilection. Mais ça c'est déjà une autre histoire…


La Playlist 'Back In The Days' de Dee Nasty :Voici sa liste des morceaux les plus joués lors des après-midi au terrain vague de La Chappelle et aux soirées Chez Roger Boite Funk:- Classical 2, Rap's New Generation
- Public Enemy, Rebel Without A Pause
- Strafe, Set It Off
- Grand Master Flash & The Furious Five, The Message
- Africa Bambaataa, Planet Rock
- Egyptian Lover (Various)
- Run DMC (Various)
- Spoonie Gee (Various)
- Kool Moe Dee (Various)
- LL Cool J (Various)
- Original Concept (Various)
- Trouble Funk (Various)

Par Alex D // Photos : Pascal Boissière et Xavier De Nauw.