Sans foi ni loi

Crânes rasés, pantalons larges, visages et corps recouverts de tatouages : autant de signes distinctifs qui caractérisent les membres des maras ; ainsi nommés en référence aux Marabuntas, ces fourmis d'Amazonie qui détruisent tout sur leur passage. Souvent orphelins, adultes avant l'âge, ces jeunes ont grandi avec la violence. Les pandillas, comme on les appelle également, comptent des dizaines de milliers de membres, localisés principalement en Amérique centrale. Ils n'ont pas d'idéologie, pas de revendications politiques, pas de différends religieux. Leurs CV criminels font froid dans le dos, leurs rites initiatiques tout autant. Pour adhérer à une mara, chaque candidat doit prouver sa détermination, filles et garçons devant se laisser passer à tabac par quatre personnes pendant trente secondes sans avoir le droit de réagir.
Ces groupes vivent de différentes activités illicites : vente de drogues, intimidation de témoins, racket exercé sur les chauffeurs de bus, de taxi et sur les commerçants. Les maras se livrent également au meurtre, principalement pour régler leurs comptes avec les bandes adverses. Au Salvador, 15 homicides sont comptabilisés chaque jour, 70 % d'entre eux étant directement liés à leur existence, selon les estimations de la police. Entre les deux gangs principaux, la Mara Salvatrucha (MS) et la Mara 18 (18), c'est la lutte à mort. Détruire la bande rivale semble être leur plus forte raison d'être.

Une famille sans frontière

Apparues dans les années 1970 dans la banlieue de Los Angeles, où nombre de Salvadoriens immigraient alors pour fuir leur pays en guerre, ces pandillas sont principalement constituées de jeunes adolescents. Pauvres, avec de faibles possibilités d'intégration, en butte aux intimidations d'autres gangs, ils se sont jetés dans la violence pour se protéger et donner un sens à leur vie. Représentant une forte menace aux Etats-Unis, ils ont été renvoyés chez eux après la fin de la guerre. Dans ce pays exsangue, en proie à l'anarchie, ils ont trouvé un terrain propice à l'implantation d'une nouvelle forme de gangs à l'Américaine. Subdivisée en « cliques » de quartier, la mara est avant tout une famille, et souvent un moyen pour ces jeunes de fuir celles qui les ont maltraités. Si un membre d'une mara se fait tuer, les autres collectent des fonds pour aider sa famille ; s'il est en prison, ils lui font parvenir argent et nourriture. Etre membre d'un gang, c'est aussi la garantie de partager un repas tous les jours. Alors, les plus pauvres sont les plus exposés. Et l'effritement de la cellule familiale contribue à alimenter ces bandes. D'abord limité aux frontières d'El Salvador, le phénomène s'est peu à peu étendu à tout le contient Américain. Présentes en Honduras, au Salvador et au Guatemala, les maras le sont aussi en Amérique du Nord et au Canada.

Le tatouage : une marque d'appartenance

On reconnaît les membres des maras à leurs tatouages, ceux-ci étant généralement des signes d'appartenance à leur gang, comme «MS» pour la Salvatrucha et le chiffre «18», «XVIII» ou «6,6,6» pour la Mara 18. Ces tatouages racontent également la vie du marero : ses hommages aux compagnons morts (une larme sur le visage ou un «RIP» par compagnon tué), ses faits d'armes, le nom de sa mère et de ses enfants... Mais, depuis peu, ils sont avant tout devenus synonymes de condamnation à la prison. Élu président du Honduras en 2003, Ricardo Maduro a mis en place le plan «Mano Duro», en vertu duquel le simple fait d'être tatoué peut faire condamner un marero à des peines de neuf à douze ans de prison pour association de malfaiteurs*, sans compter les risques d'exécutions sommaires. De par son caractère indélébile, le tatouage est également un stigmate qui scelle à vie l'union entre un jeune et sa pandilla. Quitter son groupe est un exercice risqué : hors du gang, un ex-pandilero devient une proie facile, souvent retrouvée et assassinée par un gang adverse, mais aussi parfois puni par les siens pour avoir collaboré avec la police ou laisser des dettes impayées. Quant à celui qui s'en sort vivant, son avenir est loin d'être assuré puisqu'un ancien marero est presque toujours un pestiféré. Les employeurs des pays d'Amérique centrale ont en effet pris l'habitude de demander aux candidats de se dévêtir lors des entretiens d'embauche, cela pour s'assurer l'absence de tatouages. Les issues sont donc très limitées pour un pandillero qui souhaite tourner le dos à son passé.

Tolérance zéro

Meurtres de jeunes suspectés d'appartenir à une mara, tortures, massacres de détenus dans des prisons… Déguisées en règlements de comptes entre gangs, les représailles violentes de la police et des milices privées qui leur prêtent main-forte se multiplient depuis l'adoption de la loi anti-maras en octobre 2003. Considérée comme anticonstitutionnelle et contredisant plusieurs traités internationaux dont sont signataires El Salvador et le Honduras, cette législation apparaît comme une réponse essentiellement populiste. Loin d'apporter l'apaisement souhaité, cette stratégie a surtout conduit les maras à se faire plus discrètes et à recruter des enfants de plus en plus jeunes. Elle a aussi favorisé le rapprochement entre les maras et les bandes criminelles plus organisées, notamment les trafiquants d'armes et de drogues. Loin d'apporter des solutions tangibles, le plan «Mano Duro» a surtout confirmé que la répression est une réponse insuffisante à la violence générée par l'exclusion. Tant qu'une véritable politique de prévention et d'aide à la réinsertion ne sera pas mise en place, la lutte contre les maras continuera d'être inefficace. Cet échec du tout répressif pourrait être à méditer de notre côté de l'Atlantique…


Les Maras en quelques chiffres :

- Selon l'estimation basse, donnée par les polices centraméricaines, il y aurait 69 145 pandilleros (dont 36 000 au Honduras, 14 000 au Guatemala, 9 300 au Salvador). Selon le FBI, la Salvatrucha compterait 20 000 membres aux Etats-Unis, notamment à Los Angeles, en Virginie du Nord, dans le Maryland, à New York et à Chicago. La présence des maras a également été détectée dans 29 autres Etats : Canada, Nicaragua, Costa Rica, Panama, Bélize, Brésil…
- 63% des pandilleros auraient entre 16 et 20 ans (selon une enquête Maria Santacruz Giralt réalisée auprès de 1000 pandilleros).
- 42,7% des Salvadoriens considèrent la violence et la délinquance des maras comme le principal problème du pays (selon l'Iudiop).


Par Lucie Boyer // Photos : Christian Poveda