«Parfois, je me dis que si j’avais écrit le livre durant la dernière décennie, Bateman travaillerait certainement dans la Silicon Valley, il vivrait à Cupertino, se rendrait à San Francisco ou plus au Sud à Big Sur au Post Ranch Inn et badinerait avec Zuckerberg, dînerait à la French Laundry ou déjeunerait avec Reed Hastings au Manresa à Los Gatos, vêtu d’un hoodie Yeezy et flirtant avec des filles sur Tinder. Sans doute, il pourrait aussi facilement être un gestionnaire de hedge-fund à New York: Patrick Bateman a enfanté Bill Ackman et Daniel Loeb.»

Plus loin, Ellis regarde le texte avec un regard contemporain et conçoit absolument Bateman s’épanouir dans notre ère «exhibitionniste» : «Il y avait une possibilité de se cacher durant le règne des 80’s de Patrick qui n’existe tout simplement plus ; nous vivons un âge d’exhibitionnisme total (…) L’obsession de Patrick pour sa propre personne, ses listes d’attachements et d’aversions, détaillant - cataloguant—tout ce qu’il détient, porte, mange et regarde, a certainement atteint une nouvelle apothéose aujourd’hui. Par plein d’aspects, le texte d’American Psycho est une sorte de série ultime de selfies

Une adaptation au monde contemporain on ne peut mieux sentie de la part de l’auteur d’American Psycho. Surtout en resituant Bateman au sein de la Sillicon Valley seulement une semaine après qu’un de ses «tech bros» ait osé une sortie magistrale sur les SDF de San Francisco. Justin Keller, le créateur de la start-up Commando.io, a adressé une lettre ouverte au maire de San Francisco parce que, voyez-vous, les SDF gênent son petit train-train : «Les habitants de cette merveilleuse ville ne se sentent plus en sécurité. Je sais que les gens se sentent frustrés à cause de la gentrification de la ville mais la réalité dans laquelle nous évoluons est celle du libre marché. Les gens aisés ont gagné le droit de vivre ici. Ils se sont bougés, ont fait des études, travaillé dur et mérité ce qu’ils ont. Je ne devrais pas avoir à craindre d’être accosté. Je ne devrais avoir à assister à la douleur, la lutte et le désespoir des sans-abris tous les jours sur le chemin du travail. Je veux que lorsque mes parents viennent me voir, ils vivent une super expérience et apprécient cet endroit spécial.»

Patrick Bateman, lui, se livrait à des jeux cruels avec les sans-abris avant de les torturer. Nul doute qu’il se serait senti à son aise dans l’atmosphère bienveillante, humaine et progressiste du giron de M. Keller, avec qui il partage une haine de l’indigent.