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Quel est le rapport entre Daft Punk, Sébastien Tellier et le film Les Putes de l’Autoroute de Marc Dorcel ? Réponse : Eric Chédeville, musicien-producteur multi-talentueux bien connu pour avoir fondé le Crydamoure avec de Guy-Manuel de Homem-Christo… et un peu moins pour avoir été le compositeur attitré (et arnaqué !) de Marc Dorcel de 1986 à 1991.

Comment t’es-tu retrouvé à composer de la musique pour des films porno ?

Eric Chédeville : Je suis tombé dans le milieu du cul quand j’étais petit - j’ai fait ma première musique porno en 1986, j’avais 17 ans. Je bossais dans la musique de films, les pubs pour la télé à l’époque, mais j’avais un pote, un hardeur très connu des années 80, qui m’a présenté Marc Dorcel. C’était la période où il commençait à ne plus y avoir de blé dans les films porno ; on avait passé la période où l'on mettait 3, 4 millions dans des films, donc on avait plus de musique originale à proprement parler. Les réals piochaient dans des banques de musique au mètre, genre des morceaux de funk, sans droits. Mais Dorcel, lui, se voulait plus chic et bling-bling, genre avec Porsche et manoir, et il a voulu innover sur la musique. Il m’a dit “je voudrais de la musique originale pour donner une couleur particulière à mes prods”, ce qui ne se faisait plus du tout à l’époque. C’est comme ça que je me suis retrouvé à faire pour lui une trentaine de films à peu près, pendant 5 ans, de 1986 à 1991. Des films comme Liaison Coupable, mon premier, L’Éducation d’Anna ou Les Putes de l’Autoroute.

Comment ça se passe, de composer pour un porno ?
On avait en général 45 minutes de musique originale à produire par film. Au début, on bossait à l’image, en synchro sur un mouvement de main ou un changement de plan, ce qui était du jamais-vu pour un film de cul. Pour les génériques, on faisait carrément des chansons avec une chanteuse, des textes inspirés du scénario. C’est nous aussi qui avons refait le son du logo Dorcel avec le toucan. On était dans le cheap, mais produit avec de bons sampleurs, un analo' Roland, des bons synthés, des bonnes boîtes à rythmes, le tout sur Atari avec des disquettes. Ça préfigurait les home studios ; on bossait en duo sous le nom Duc Devil (Duc pour Jean-Christophe Ducatel et Devil pour Rico The Wizard). J’ai été le premier en France à travailler comme ça et à produire à nouveau des musiques originales. En général, les mecs utilisaient de la musique d’illustration avec des instruments plutôt acoustiques ; nous, on a innové avec un style que j’appelerais “électro pouët-pouët” : une musique “Canada Dry”, assez édulcorée, un peu vulgos, pas forcément trop typée, toujours “à la manière de” mais toujours un peu à côté - ridicule assumé. J’en n'avais pas conscience à l’époque, mais j’ai été le premier à faire ce genre musique, un peu à la chaîne. Ça a été pas mal repris par la suite, jusqu’à l’explosion de l’électro au début des années 90. Pour l’anecdote, c’est Thomas Bangalter qui un jour m’a fait remarquer : “mais en fait, sans le savoir, t’as inventé le style 'musique de film de cul' !”. (Rires) Pour l’époque, c’était très moderne ce qu’on faisait, ça apportait un plus à Dorcel. La musique d’un film comme L’Éducation d’Anna, par exemple, avait été encensée dans la presse spécialisée. Et c’est rigolo de se dire qu’il y a sans doute la moitié de la terre qui a dû se branler sur ma musique ! (Rires)

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C’était quoi le cahier des charges d’une musique Dorcel ?
C’était un peu toujours la même chose, t’avais des thèmes : le thème “lesbiennes”, des nappes de synthé hyper-cool ; le thème "strip-tease", un peu blues ; le thème "partouze" ou “double péné”, plus hard ; et entre deux, des thèmes "musique classique" pour accompagner le scénario. On était souvent entre l’original et la copie - par exemple pour Les Putes de l’Autoroute, j’ai fait un genre de plagiat de La Rockeuse de Diamants (Rires). Au début, on bossait vraiment à l’image, mais au bout d’un ou deux films, j’ai commencé à faire ça de façon vachement plus industrielle. À la fin, je faisais un film en une journée.

Selon toi, pourquoi les musiques originales de film porno ont-elles fini par disparaître ?
Faut pas oublier que quand j’ai commencé, c’était encore une époque où les bruitages étaient faits en studio et le mec faisait le bruit des couilles en tapant sur ses mains (véridique et attesté par nombre de doubleurs et réals, ndlr). Quand tout était doublé, il y a avait un mixage possible entre son et musique. Mais l’apparition du son direct a changé beaucoup de choses, car les prises n'étaient souvent pas bonnes et la musique s’intègrait mal dedans. Ça s’est généralisé dans les années 94-95 ; ça a contribué à marginaliser la musique dans les pornos, avec aussi l’émergence des films amateurs. Aujourd’hui, évidemment, avec la consommation par niches extrêmement spécialisées et des scènes de plus en plus hard, il y a de moins en moins de musique. Elle est devenue secondaire ; les gens veulent juste voir leur scène, pas écouter de la musique dessus. Avec les images qu’on a aujourd’hui, il faudrait revenir à une musique plus soft, plus suggestive... plutôt qu’enfoncer le clou avec une zique hardcore alors que la meuf se fait déjà prendre par quatre mecs.


Pourquoi as-tu, à un moment donné, arrêté de bosser dans ce milieu ?
La collaboration s’est arrêtée quand j’ai découvert la techno, les raves et que j’ai commencé à en mettre dans les films : ça ne passait pas du tout à l’époque. Une scène de partouze avec de la techno, ça rendait le truc vachement plus sexe - et c’était too much. J’ai repris des études d’ingé-son, j’ai créé tout de suite mon premier label, puis Crydamoure avec Guy-Manuel de Homem-Christo (moitié de Daft Punk, ndlr). Et il faut savoir aussi que je me suis vraiment fait arnaquer : j’étais très bien payé pour les films, nos pseudos étaient au générique, mais Marc Dorcel nous disait “je ne suis pas en bons termes avec la SACEM, je ne veux pas déposer les titres”, et il nous faisait signer des papiers comme quoi la musique originale était signée par lui. Bien plus tard, je me suis aperçu que toutes les musiques étaient déposées à son nom. En droits, ce que ça a dû représenter avec Canal + et tout, c’est énorme… Mais nous sommes quand même restés en contact ; je l’aime bien même s’il m’a arnaqué, j’ai presque envie de dire que c’était de bonne guerre. J’ai quand même de la reconnaissance pour lui, ça a été mon premier vrai boulot, j’étais très bien payé pour l’époque. Et il y a eu pas mal de retombées liées au fait au que ce que je faisais était nouveau. De toute façon, il n’y a pas de prescription dans les droits d’auteur, donc j’ai toute ma vie pour l’attaquer ! (Rires)

++ Cette interview a été publiée dans La Chose, revue pop-porn, dans le cadre d'un gros dossier sur la musique de films X. La Chose est disponible dans toutes les bonnes librairies et sur Amazon.
++ Retrouvez Éric Chédeville sur Soundcloud.