Pourquoi le New Moon ?
David Dufresne:
Mon éditrice voulait lancer une collection sur les lieux disparus ; elle m'a demandé de réfléchir à un lieu, cette collection n'a jamais vu le jour, et n’est resté que le New Moon. J’ai assisté à sa destruction presque par hasard. J’ai mis trois ans à l’écrire, je n’avais pas prévu un tel travail d’archives. J’ai un côté obsessionnel depuis toujours. C'est aussi une façon de tenir, une façon de me concentrer. Si je réfléchis au sort du monde, je me tire une balle dans la tête, donc avoir une obsession est une forme d'échappatoire. J’ai découvert beaucoup de choses au cours de cette enquête : Piaf, Mistinguette, Bricktop (chanteuse et danseuse de cabaret afro-américaine qui a contribué au succès du jazz à Paris dans les années 20, ndlr) sont passées par cet endroit. À l'époque, on ne savait rien de tout ça. Quand on tire sur la pelote et que ça donne de la bonne laine, on continue de tirer !

Vous arrivez à Paris à 18 ans avec quel but ? La musique, déjà ?
Oui, j'arrive de Poitiers, j’arrête la fac au bout de deux mois. Je faisais déjà mes fanzines, il n’y a que ça qui m'intéressait. Peu de temps après, je rencontre Marsu (figure du punk français des années 80, fondateur du label Bondage et ancien manager des Bérurier Noir, ndlr) et je vais rejoindre l'équipe de Bondage. En fait, c'est le moment où je deviens adulte... Ce livre est autant sur ce qu'on a fait de sa jeunesse, le passage à l'âge adulte, que l'histoire du lieu. Parce que l'histoire du lieu en tant que tel... Je me demande si chaque immeuble de Paris n'est pas autant porteur d'histoire, finalement. C'est ça qui est fou, qui est beau.

Aviez-vous conscience à l’époque de vivre quelque chose d'important ?
Oui, je crois qu'on sentait qu'on vivait quelque chose de particulier mais on ne savait pas que ça nous marquerait à vie. Et c'est l'objet de ce livre : qu'est-ce qui fait que quelque chose peut faire de toi l'individu que tu es, avec tes démons et les appels à trahir.

Quel était votre style vestimentaire ?
Dans le rock’n’roll, je crois que c’est la dégaine qui est importante : la façon de regarder, la façon de marcher… Au niveau fringues, on était pauvres. Les rappeurs que je vais côtoyer plus tard (il écrira en 1991 Yo! Révolution Rap, l’un des premiers livres français sur le rap, ndlr) étaient beaucoup plus soucieux des chaussures qu’ils portaient. Moi, à l’époque, je n’ai aucune notion de la «mode» - sauf les bombers ! (Rires) On allait surtout aux puces s’acheter des vestes de survêt’. Tout était possible, mais il valait mieux ne pas être trop propre.

Vous êtes devenu rock critic juste après cette période du New Moon ?
En fait, j’ai toujours écrit sur la musique. Dès 14 ans, j’écrivais des fanzines. Je le faisais au début pour recevoir des disques, je n’avais pas d’argent. C’est comme ça qu’en 85, je reçois Concerto Pour Détraqués des Bérus. Et là, choc total. J’adorais faire des fanzines, ça me permettait de rencontrer plein de gens.  Après ça, je suis rentré au magazine de rock Best, où j’ai mis à profit mes vieilles connaissances pour écrire sur le rock. Et quand Kurt Cobain se suicide, j’arrête, c’était une impasse. Son suicide a été un choc énorme pour moi, c’était trop douloureux, j’ai arrêté d’écrire sur la musique. Aujourd’hui, il est sur des T-shirts H&M... Je suis écœuré par le marketing qui arrive et qui prend toute la place. C’est toute l’ambiguité de ces mouvements d’«avant-garde» ; se pose toujours la question du passage au succès. Certains le négocient très bien, d’autres se suicident, d’autres tombent dans la poudre ou la singerie. C’est très compliqué et c’est très présent dans le bouquin : comment faire face au monde ?

Justement, comment vous le perceviez, vous, le monde de l’époque ?  Vous parlez de SOS Racisme, «une fabrique à futurs sénateurs», du PS , «la gauche salope»…
J’étais engagé, je votais, on n’était pas nombreux. Le monde était très hostile. Je venais d’arriver à Paris, je voyais les premières personnes partir parce que les loyers étaient déjà trop chers. Pigalle, c’est le début de l’exil ; après, c’est le 18ème, et après c’est Saint-Denis, où je pars vivre au début des années 90. On comprend à cette époque que le chômage de masse est devenu structurel, c’est la fin des Trente Glorieuses et nous, on se le prend de plein fouet. Nos parents nous disaient «la fête est finie» mais on s’en foutait, on ne les écoutait pas, on les aime mais on les emmerde, et heureusement !

Nous ? C'est les punks ?
Les punks, les rockeurs... Alice, la vestiaire du New Moon, je ne l'ai revue qu'une fois. Elle travaille dans l'informatique. Je suis sûr que ce n'est pas la plus docile dans l'entreprise. C’est une forme d’exigence, on a été mal habitués. Quand on regarde les rares photos, on voit bien que c'était pas une tribu à la Actuel - la bande de Jean-François Bizot - c'était pas le Palace, il n’y avait pas de dress code, les gens étaient disparates. Dans le livre, un ami cite Lewis Carroll : «Si la vie n'a pas de sens, rien ne nous empêche de lui en donner» - c'est ce que j'ai appris au New Moon. Quand on arrive à Paris, c'est extrêmement dur, c'est violent Paris ! La fin des années 80 en plus, ça faisait peur. C'est l'anti-années 80 façon TF1 et M6. Aujourd'hui, quand j'entends la jeunesse parler des années 80, j'ai pas vécu ça... C'est peut être l'objet profond du bouquin : régler son compte aux années 80, dont on ne cesse de payer les dettes. Parce que je crois que les années 80, c'est ce qui nous a mis dans la merde dans laquelle on est : la fin du militantisme, le capitalisme qui triomphe et tout le monde qui veut être riche. Il n’y a plus que ça.

En quoi le New Moon était-il pour vous une alternative aux politiques d’austérité que vous voyiez partout ?
A l’époque, Pigalle, ce n’était pas tout à fait Paris, c’était un quartier régi par d’autres lois, d’autres coutumes. La Commune (le mouvement insurrectionnel né à Paris en 1871, ndlr) est née là. Il y a un souffle de liberté qui s’accompagne de la loi de la rue, une forme de fraternité, de tendresse, de solidarité. Les portiers, qui sont quand même des enfoirés, sont tous solidaires les uns des autres, et s’il y a un problème, ils vous protègeront. Le New Moon, c’était un lieu de douceur : «Entre ici, mon ami». Ce n’était pas un lieu de création, mais un lieu où on soufflait et où on se racontait. Dans n’importe quel moment culturel, il y a un endroit où l’on se retrouve pour discuter, s’engueuler, se battre. D’ailleurs, on se battait - et on avait raison !

Vous pensez que l’histoire de cet endroit à quelque chose à apporter à la jeunesse d’aujourd’hui ?
Si ça peut donner un peu d’énergie aux gens, ça me ferait plaisir. Je me souviens de cette couverture d’un fanzine anglais qui s’appelait Sniffing Glue (sniffer de la colle, ndlr) : deux tablatures - deux accords de guitare et il y avait écrit «Et maintenant, c’est à vous». C’est aussi l’idée ce livre : c’est pas si compliqué de choisir sa vie. Je ne parle pas des Rolling Stones, qui représentent pour moi tout ce que contre quoi le rock s’est construit. Mais si ce livre peut donner envie à des gens de se dire : «Ce n’est pas l’endroit ou je suis né qui compte mais l’endroit où j’ai l’impression d’être né» , j’aurai gagné.

C’est quoi être punk pour vous ? Et où sont les punks aujourd’hui ?
Etre punk, c’est se tenir aux aguets et refuser la position dominante. À tel point que des mecs d’extrême-droite se disent aujourd’hui punks ! Ils ne retiennent que l’idée d’être contre l’ordre établi, mais le punk n’est pas là pour remettre un ordre encore plus strict... Quand on est à ce point dans la récupération, ça devient compliqué. Dans le monde culturel, le mot «punk» n’a plus trop de sens, c’est un peu une tarte à la crème. L’univers dans lequel je retrouve ce type d’énergie, c’est dans le monde des logiciels libres, du hacking, ce sont des gens qui amènent une rupture.

Vous dites ressentir le «maintenant», ça veut dire quoi ? (Le Comité Invisible, collectif anonyme de philosophie et d’action politique très présent dans un autre ouvrage de Dufresne, Tarnac, magasin général, a intitulé son dernier livre Maintenant, ndlr
Déjà, j'ignorais totalement que le Comité Invisible allait publier un livre là-dessus. Pendant un moment, j'ai pensé appeler le mien comme ça et puis on a abandonné l’idée. Quand j'ai vu leur bouquin sortir, j'ai souri... Mais je le dis très clairement : je crois que ce mot m'est venu de la période Tarnac. La notion du «maintenant», elle flottait dans l'épicerie (c'est-à-dire le «magasin général» du titre, principal commerce et lieu de rencontre du village de Tarnac). Je me suis approprié cette chose-là, je suis assez proche de cette idée de l'amitié, de la fraternité, du maintenant. C'est le sentiment de vivre un moment qui vous rend meilleur, qui vous rend heureux, qui fait de vous ce que vous allez devenir. Ce livre est une ode au maintenant. Et je pense qu'un gamin de 18 ans qui arrive de Poitiers aujourd'hui est peut-être en train de vivre son maintenant. Je ne suis pas en train de dire que c'était mieux avant, chacun a son propre maintenant. Mais au moins, l'idée c'est d'essayer. Alors oui j'emprunte la notion au Comité Invisible, mais j'y mets beaucoup de rock'n'roll. Le rock'n'roll au sens de l'énergie immédiate. L'une de mes citations préférées, c'est sur un album des Wampas. Ils sont en studio, ils s'engueulent et il y en a un qui dit : «Le rock, c'est tout à fond». Eh bien le «maintenant», c'est tout à fond. À chacun de l'interpréter comme il l'entend. C'est un moment rare je crois, qui peut arriver à tous les âges. Je pense que les gens qui ont été au New Moon ont été très marqués par ça. Et c'est pas l'architecture, c'est pas les odeurs, c'est ce sentiment de vivre quelque chose qui vous constitue.

Vous trouvez des points communs entre les anciens du New Moon que vous avez pu croiser ?
Ouais. Une certaine désinvolture quant au rôle que la société veut nous faire jouer.

Vous vivez à Montréal maintenant. Quand vous revenez à Paris et que vous passez à Pigalle, à SoPi (South Pigalle, ndlr) comme certains disent aujourd’hui, ça vous fait quoi?
Le nom SoPi a été déposé, j’ai vérifié à quoi ça correspondait, et il y avait écrit «maison de retraite». Je crois que c’est vraiment ça. La fin de l’imagination, la fin d’un monde, en fait. Pigalle est devenu l’inverse de ce qu’on voulait - c’est le cynisme total. On nous parle de bobos, mais ces gens gagnent 10 000 euros par mois, elle est où la bohème ? Dans les bars cachés derrière des charcuteries ? Mais on est tous un peu responsables de ça. Après, le Bio C’Bon qui a remplacé le New Moon, j’avoue que ça fait mal.

Le livre se termine sur le destin de l’«impératrice de Pigalle», Hélène Martini. Vous découvrez ses liens avec l’extrême-droite. Et la fin des années 80 correspond au moment ou le Front National s’installe dans le paysage politique. Vous sentiez cette montée en puissance ?
Oui, totalement. Bondage était le porte-drapeau de ça. On était potes avec les mecs de Ras-l’Front. En revanche, à l’époque on n’a pas perçu que le milieu de la pègre était partagé. Comme le reste de la société, le «milieu» était soit à l’extrême-droite, soit vaguement à gauche. Oui, l’extrême-droite était déjà là, il y avait beaucoup de racisme. On se battait contre le Front National, la chanson des Béru La jeunesse emmerde le Front National, on était en plein dedans ! On se battait physiquement avec des bandes de skins. Mais au fond de nous, on se disait que «ça n’arrivera pas»… La grande défaite, elle est là : le Front National a totalement gagné la bataille des idées. C’est sidérant, et ça a commencé à cette époque-là.

++ New Moon - Café de nuit joyeux de David Dufresne est sorti depuis le 7 septembre dans toutes les bonnes librairies .