Tous les ans vers fin octobre, même scénario à Amsterdam : des hordes de touristes-clubbers déferlent en continu sur la ville ; des pro de l’industrie musicale débarquent du monde entier pour danser mais surtout pour faire du business : bienvenue au festival ADE, pour Amsterdam Dance Event. 450 événements et plus de 2200 artistes jouant dans 120 lieux différents. “5 jours de fête garantie pour près de 200 000 ‘clubbers’” annonce fièrement I amsterdam, l’organe de communication de la ville. Pourtant, malgré l'enthousiasme affiché, ADE ne fait pas l'unanimité et chaque année depuis 2013, une troupe d’irréductibles teufeurs résiste encore et toujours à l’envahisseur.

“Le son de l’underground”
Retour en 2011 : une bande de squatteurs décide d’occuper Op de Valreep (“Au dernier moment”), un énorme bâtiment longtemps négligé par les autorités locales, pour en faire un centre social et culturel : la semaine, le lieu accueille un paquet d’initiatives locales ; le weekend, il devient un “club” underground particulièrement apprécié. Malheureusement, depuis 2010, la tolérance envers les squatteurs a considérablement diminué aux Pays Bas : en 2013, malgré des mois de bataille judiciaire, les autorités réclament l’éviction. La bande d’Op de Valreep ne peut plus faire grand-chose… les manifestations pro-squat précédentes ayant été brutalement réprimées.

Op de ValreepMalgré tout, un groupe de volontaires parmi lesquels étudiants, activistes, travailleurs sociaux et artistes décide d’organiser une manifestation dansante et festive afin de légaliser le squat, sensibiliser les habitants de la ville et se réapproprier l’espace public. Avec une dizaine de soundsystems, eux et leurs supporters deviennent alors “le son de l’underground”. Plus concrètement, d’énormes camions à fleurs psychés balancent de la Trance à plein volume suivis par les joyeux teufeurs de la ville, drapeaux arc-en-ciel et anar’ à la main.

ADE vs. ADEV ?
Non contents d’organiser leur marche en plein durant ADE, ils la baptisent Amsterdam Danst Ergens Voor (“Amsterdam danse pour quelque chose”) soit ADEV. Un pied de nez au festival ? Les membres du collectif précisent : “Pour être clairs, la plupart des gens croient qu’on proteste contre ADE mais ça n’est pas le cas. On danse pour nos propres idéaux, pas contre ceux des autres”.
Malgré ces déclarations bienveillantes, ils s’empressent quand même d’ajouter : “On danse pour préserver une scène underground à la fois vivante et diverse. Pour les espaces qui souffrent d’une Amsterdam organisée de façon stricte et commerciale.” Et d’enfoncer le clou : “L’énorme succès d’ADE accélère la commercialisation croissante de la musique électronique. Pour beaucoup, c’est problématique”. Pas si clair, donc.

Domestiquer la contreculture
Cinq ans plus tard, l’orga a un peu changé mais un noyau dur persiste. Si le nombre de participants a quant à lui bien augmenté, les idéaux n’ont pas changé : “On se bat pour une ville qui reconnaisse la valeur de la diversité, dans la vie comme dans la musique, au lieu de se concentrer sur la valeur commerciale des choses et des gens. Pour une ville alternative et juste, accessible à tous et pas seulement aux privilégiés”.
Un discours qui peut sembler naïf mais qui, quand on creuse un peu, donne lieu à une analyse plus pointue : dans le viseur d’ADEV, les politiques néolibérales de la ville qui tentent de domestiquer la contreculture à travers les broedplaatsen ou “espaces de reproduction”, comme aime les appeler la municipalité : “Ici, il y a vraiment une initiative sponsorisée par la ville pour coopter et ‘organiser’ les espaces de création underground” dénonce le collectif.

ADEV-2015Un autre squat menacé d’expulsion
Pour ces activistes de la teuf libre, si les espaces réellement expérimentaux ont quasiment tous disparu, c’est aussi à cause du marketing urbain tourné vers l’international. “Amsterdam a beaucoup changé ces 10 dernières années” regrette ADEV, qui précise : “Avec la vente intégrale de la ville et sa gentrification, la musique électronique devient de plus en plus mainstream. Les grands clubs et festivals se font concurrence en invitant les même têtes d’affiche encore et encore. Pour les touristes, ça passe… ou pas. Mais ils veulent être divertis, ils viennent, ils payent puis repartent”.
Le 21 octobre, ADEV envahira les rues de manière bruyante et créative pour défendre ADM, un squat culturel réputé pour sa programmation révoltée. “ADM symbolise l’esprit libre d’Amsterdam. C’est l’un des derniers lieux iconiques de l’underground et il est menacé par une bande d’escrocs de l’immobilier. On espère qu’il ne sera pas évacué”.
Souhaitons-lui un destin plus heureux que feu Op de Valreep.