«Comme cela nous arrivera à tous, la fin est survenue pour le plus grand à avoir jamais vécu : Bernie Wrightson. Il était l'Étoile du Nord de ma jeunesse. Un maître.» C'est ainsi que Guillermo Del Toro, le réalisateur du Labyrinthe de Pan, a accueilli la nouvelle de la mort du dessinateur Bernie Wrightson.

À l'instar de Del Toro, les plus grands noms du comics et de l'horror – Stephen King, Neil Gaiman et Bill Sienkiewicz en tête – ont chanté les louanges de celui qui mérite d'être considéré comme le Gustave Doré du comics, un artiste incroyable dont l'œuvre gigantesque a hissé la bande dessinée américaine au niveau des plus grands maîtres du fantastique (Mary Shelley, Bram Stoker, H.P. Lovecraft) et du dessin (Goya).

WRIGHTSON 11Bernie Wrightson, 1974 (photo Fershid Bharucha)

Wrightson est né le 27 octobre 1948 à Dundalk, dans la banlieue de Baltimore, dans le Maryland. Comme beaucoup d'enfants des fifties, il grandit en lisant des comics, notamment les chefs-d'œuvre de l'horreur publiés par EC Comics (Tales From The Crypt, The Vault Of Horror, The Haunt Of Fear), en regardant la télévision qui rediffuse massivement les classiques du fantastique des thirties (les films Universal en particulier) et en allant voir au cinéma les séries B de S-F et d'horreur qui sont produites à la chaîne à cette époque, ainsi que les relectures des grands mythes de l'horreur effectuées par les Anglais de la Hammer. L'époque est aussi magique pour la littérature de science-fiction et de fantastique puisque les paperbacks pullulent et rendent facile l'accès aux classiques tout en accélérant la reconnaissance des grands auteurs du moment (Ray Bradbury, Philip K. Dick).

WRIGHTSON 2

WRIGHTSON 4Frankenstein (1983)

Fasciné par le fantastique et attiré par le dessin, Bernie Wrightson (il orthographiera souvent son prénom "Berni" pour éviter d'être confondu avec un homonyme champion de sport) prend des cours de graphisme et s'entraîne en examinant le travail de ses artistes préférés, Graham Ingels et le colosse Frank Frazetta (Conan). Wrightson est édité pour la première fois en 1965 en tant que fan dans le magazine d'horreur Creepy, où travaillent la plupart des artistes des EC Comics. Les titres d'horreur de l'éditeur ont en effet été sabrés suite à l'instauration du Comics Code Authority, une sorte de comité d'autocensure mis en place par les professionnels de la BD américaine. D'une certaine manière orphelins, leurs artistes ont trouvé un refuge chez l'éditeur de magazines Jim Warren (Creepy, Eerie, Vampirella, Blazing Combat).

WRIGHTSON 8Batman par Wrightson

Après avoir rencontré le dieu vivant Frank Frazetta dans une convention, Wrightson présente ses dessins à DC Comics, l'éditeur de Batman. Il est engagé comme freelance. Peu après, il signe aussi avec Marvel (Spider-Man) et commence à livrer des histoires d'horror, son genre de prédilection. Contrairement à la plupart des artistes de comics de l'époque, Wrightson encre lui-même ses dessins. Il pose à ce moment les fondations de son style, élégant et d'une magnifique noirceur gothique, merveilleux hybride des graveurs du XIXème siècle et de ses glorieux prédécesseurs des EC Comics (Frank Frazetta, Graham Ingels, Jack Davis, la liste est longue et awesome).
Désormais installé à New-York, à l'époque la Mecque de la BD yankee (il habite avec les dessinateurs Al Milgrom, Howard Chaykin et Walt Simonson), Wrightson publie en 1971 le «prologue» de la série qui le rendra célèbre : Swamp Thing, la Créature du Marais. Écrite par le scénariste Len Wein, l'histoire courte paraît dans le comics d'horreur House Of Secrets. Elle enthousiasme tellement le public que DC décide de lancer une série complète intitulée Swamp Thing. Hors du commun, le monstre végétal de Wein et Wrightson hante le bayou et croise le chemin de grandes figures du fantastique comme le monstre de Frankenstein. Les planches de Wrightson, superbes et très libres dans leur composition, téléportent le comics d'horreur dans les seventies sans pour autant renier l'héritage de près de deux siècles de littérature, puis cinéma et BD gothiques. Quelque part, le travail de Bernie Wrightson a été aux comics ce que le premier album de Black Sabbath a été au rock.

WRIGHTSON 6House Of Secrets n°92 (1971) : première apparition de la Créature du Marais

Swamp Thing permet à Wrightson d'accéder à la notoriété. Comme à beaucoup d'artistes, l'organisation industrielle de Marvel et DC lui pèsent et il quitte DC en 1974 pour retourner chez Warren. Swamp Thing continuera après son départ, la saga s'enfonçant dans une routine mortifère. Dix ans plus tard, le personnage défraiera à nouveau la chronique quand, dans un trait de génie, DC confiera la série à un scénariste anglais appelé... Alan Moore. Comme possédés, Moore et les dessinateurs Steven Bissette et John Totleben transcenderont le personnage de Wein et Wrightson. Mais c'est une autre histoire...

WRIGHTSON 5Swamp Thing (1974)

Chez Warren, Wrightson peut donner libre cours à sa passion pour le gothique et le noir et blanc (les magazines de Warren sont en noir et blanc au contraire des comics de DC). Avec le scénariste Bruce Jones, le dessinateur livre la BD la plus effrayante de l'histoire (avec certains épisodes de Swamp Thing écrits par Moore), Jenifer, qui raconte l'histoire abominable d'une petite fille monstrueuse (librement accessible ici et numérisée dans son intégralité).

WRIGHTSON 10Jenifer, la BD la plus effrayante de l'histoire ! Publiée dans Creepy n°63 (1974)

Adulé et respecté par tous, Wrightson peut désormais travailler totalement à la carte. Il ne rechigne pas à collaborer avec Marvel et DC chez qui il s'empare du personnage de Batman pour quelques belles histoires. En 1982, l'artiste collabore avec George A. Romero (La Nuit Des Morts-Vivants) pour le film Creepshowqui rend hommage aux EC Comics et est écrit par Stephen King. Le romancier refera appel à Wrightson trois ans plus tard pour les illustrations de son Cycle Of The Werewolf (L'année du loup-garou en VF). Entretemps, en 1983, le dessinateur aura réalisé son chef-d'œuvre : une mise en images à couper le souffle du Frankenstein de Mary Shelley, l'œuvre qui a fait de lui l'égal de Gustave Doré.

WRIGHTSON 12Creepshow (1982)

Emporté par un cancer du cerveau, Bernie Wrightson a rejoint ses maîtres Frank Frazetta et Graham Ingels. Fershid Bharucha, son éditeur en France, se souvient de l'artiste qui était son ami. «Bernie était probablement la personne la plus gentille et la plus aimable de ce métier. Il était complètement dévoué à son travail. Quand il travaillait sur Frankenstein, il passait des nuits entières à gratter avec sa plume pour obtenir l'effet qu'il recherchait. Il y avait deux piles d'originaux à côté de sa table de travail... La première, la plus petite, contenait les illustrations dont il était heureux. La plus grande rassemblait les dessins dont il n'était pas complètement satisfait. Il y avait des dessins à des stades d'avancement différents, du crayonné aux dessins complètement aboutis en passant par des illustrations partiellement encrées. J'ai fouillé dans cette pile et y ai trouvé les images du portfolio que j'ai publié. Il me semblait que cela aurait été une honte qu'un travail si formidable ne voie jamais le jour. Après qu'il quitta New-York et se fut marié, nous nous sommes moins vus. J'allais quand même upstate pour le voir ainsi que sa famille. On s'amusait en faisant des choses comme du tubing dans la rivière du coin. C'était un ami très proche et il me manquera immensément !» À nous aussi.

WRIGHTSON 13Dessin inédit – Courtesy of Fershid Bharucha

WRIGHTSON 9Cycle of the Werewolf, écrit par Stephen King (1985)

WRIGHTSON 7 Swamp Thing (1974)