«Yo yo yo, ziva les djeun'z !» Jean-Michel, 57 ans, en est convaincu : malgré son physique bedonnant et le peu de cheveux qui survivent sur son crâne, il reste jeune dans sa tête. La preuve : il écoute du rap. Bon, pas n’importe quoi bien sûr (principalement MC Solaar et du slam, beaucoup plus poétique et intelligent comme chacun sait). Forcément, grand amateur de culture urbaine, il ponctue toutes ses phrases par «Yo !» pour s’adresser à ses ados. Sauf que – ô désespoir, ô vieillesse ennemie – Jean-Michel est dans l’erreur. En 2017, tout a foutu le camp. Fini le hip-hop new-yorkais, les casquettes de travers et les fringues taillées XXL. Et surtout, oublié ce bon vieux «Yo !».
Ces deux dernières années, une étrange mode s’est propagée dans l’ensemble du rap US, de Kendrick à Chance the Rapper, en passant forcément par Drake (qui repompe à peu près tout ce qui marche) : finir chacune de ses phrases en lâchant «Hey !». Derrière cette épidémie se cache le virus du mumble rap (le rap-marmonnement, représenté notamment par Young Thug, Desiigner ou Lil Yachty). La formule, pour bien caricaturer comme on aime : les rappeurs de la nouvelle génération – shootés à la codéine – régurgitent en boucle des paroles plus ou moins compréhensibles, accompagnées de petits cris aigus en arrière-plan. Fatalement, les «Hey !» répétés au fil des versets varient en qualité, mais aussi en quantité.

#5 Le «Aye !» de Kendrick Lamar
Bon, celui-là presque tout le monde l’a déjà entendu (sinon, vous vivez sûrement coupés du monde depuis six mois au fond d’une grotte, en compagnie de Xavier Dupont de Ligonnès). Dans HUMBLE., le plus gros single issu de son album DAMN., Kendrick veut intimider la rap-jeu. Malin, le rappeur de Compton décide de combattre le mal par le mal, et reprend les armes de la concurrence à sa sauce : les fameux «Hey !», répétés sept fois pour finir son second couplet. Académique, mais efficace.

Le principe (notez l’effort tout particulier porté sur la qualité et la justesse de la traduction) : Aye ! Cette merde bien trop folle, aye ! Tu ne m'étonnes pas, aye !

#4 Les «Yah !» copiés-collés de Lil Uzi Vert
Si Lil Uzi Vert n’a pas inventé le «Hey !» (Chief Keef l’a popularisé bien avant à Chicago), c’est bien lui qui l’a formaté pour le grand public. Certes, le rappeur de 23 ans – doté d’une technique approximative, mais à la pointe de la mode – change de couleur de cheveux et de jean slim toutes les heures. Mais bordel, une chose ne varie jamais dans sa musique : les petits cris qu’il pousse à chaque verset, dans chaque putain de morceau. Exemple au pif, avec Ps & Qs.

Un bel enchaînement de «Yah !» : Il n'a pas d'argent, yah ! Yah, yah, yah, yah ! Yah, yah, yah, ya ! Yah, yah, yah, yah ! Yah, yah, yah, yah !

#3 Le quadruple «Hey !» de Playboi Carti
À la première écoute, on pourrait a priori ranger Playboi Carti parmi les nombreux clones de Lil Uzi Vert. Mais attention aux jugements hâtifs ! Le New-Yorkais, petit protégé d'A$AP Rocky, a plus d’un «Hey !» dans son sac. En fait, il en a trois autres : «What ?», «Huh !» et «Yeah !». Tout simplement disruptif, comme dirait un jeune start-uppeur macronien.

Une tentative de transcription (forcément approximative, le dialecte de Playboi Carti n’ayant pas encore été totalement percé par les linguistes) : Toutes ces chiennes veulent le jeune Carti, le jeune Carti, yeah ! Hey, jeune Carti, jeune Carti, quoi ? Jeune Carti, jeune Carti, yeah ! […] Quoi ? Quoi ? Hein ! Quoi ? Quoi ? Hein !

#2 Le «Ayyy» de XXXTentacion
Avec XXXTentacion (débrouillez-vous pour la prononciation, je n’ai personnellement toujours pas compris), on monte encore d’un cran. Partout où il passe, le rappeur de 19 ans démontre son absence totale de race. Ça vaut pour son style (arbre tatoué sur le front et sourcils rasés), son état mental et son rapport à la gent féminine (le mec aime bien frapper son public en concert, mais aussi les femmes enceintes et ses exs – l’une d’entre elle explique avoir été séquestrée et violentée plusieurs jours, avant de pouvoir s’échapper par la fenêtre de leur salle de bain). Mais ça vaut aussi pour sa musique. Sa recette (suivie par pas mal d’autres mecs comme Lil Pump, Ski Mask The Slump God, et Smoke Purp) : des textes trop d4rk qui parlent de dépression, une qualité sonore complétement éclatée, et surtout un maximum de redondance. Dans Look At Me, XXXTentacion répète 33 fois «Ayyy !» et 14 fois «Yah !», en moins de trois minutes.

Quelques «Ayyy !» un peu douteux : Ayyy, j’arrive pas à garder ma bite dans mon pantalon ! […] Ayyy, cette pute ne veut pas qu’on soit amis ! Ayyy, je lui ai donné de la bite, elle a fait amen ! Ayyy, elle a mis sa langue sur ma bite !

#1 Le record mondial du «Hey !»
278 «Hey !», répétés sur quatre longues minutes (j’ai fact-checké sur le morceau original, «Hey !» par «Hey !»). Le rappeur derrière ce son (Sybyr aka Syringe) reste quasi-inconnu, mais la démarche est révolutionnaire. Avertissement pour les plus sensibles : l’art atteint ici son paroxysme.

L’intro du morceau, avant-gardiste : Salut. Oh et puis merde, je fais pas ce truc…

Bref, force est de constater que non, le rap c’était pas mieux avant. Même s’il devient parfois difficile de saisir le sens des lyrics dans la bouillie de cris et de marmonnements, le génie artistique existe toujours, bon sang. Hey.