Je t’ai découverte dans une coupe de champagne lors de ta première représentation au Cirque Électrique il y a quelques semaines, et la première question qui m’est venue, c’est : d’où viens-tu ?
Louise de Ville : Ça fait douze ans que je suis à Paris. Je suis passée du Kentucky, le fin fond de nulle-part, où je faisais des études de diplomatie, médiation et résolution de conflits, à Paris, où j’ai déménagé dans le but de devenir diplomate.

Tu avais quel âge ?
Se racle la gorge. Hum hum hum, j’étais beaucoup plus jeune il y a douze ans...

Tu ne veux pas qu’on compte ?
Non non non, comme Marlène Dietrich, comme May West : l’âge d’une femme. Ce qui est drôle, c’est que quand j’ai commencé à participer à la scène de performances underground - il n’y avait pas encore de scène burlesque -, à un moment, je me suis dit “Je crois qu’il y a trop de photos de mes nichons en ligne pour travailler pour le gouvernement”. Il fallait vraiment faire un choix.

Pendant combien de temps as-tu fait les deux ?
Deux ans entre les études et l’underground. Est-ce que je rentre dans le droit chemin et je fais de l’activisme classique, ou est-ce que je laisse ma passion artistique s’exprimer ? J’ai alors développé le collectif Pretty Propaganda. Mon art est féministe, inclusif, humoristique mais avec un message. J’ai décidé de rester activiste, promouvoir un agenda féministe engagé, à travers une méthode accessible et de l'entertainment. De la politique pailletée !
-Glitter-Fever-3---Louise-en-Golden-Geisha---Zebre-de-Belleville---07.01.10.---©-Gilles-Rammant-14_1
Tu as importé des États-Unis les ateliers drag king. Là, les femmes se déguisent en hommes, on y rigole beaucoup, on se moque mais c’est aussi sérieux ; cela permet-il aux femmes de trouver leur "phallus intérieur" ?
Ces ateliers commencent par un concept rigolo : on va se coller une moustache, puis on va s’écarter les jambes. Ça fait dix ans que je donne cet atelier, j’ai pu développer tout un programme, un chemin pour passer du côté rigolo à l’incarnation physique de l’idée de gender trouble, l’idée que le genre est une performance. Depuis les années 1960, on commence à accepter et explorer ce concept, notamment à travers Simone de Beauvoir et son célèbre “on ne naît pas femme, on le devient” ; et puis tous ces codes de la féminité…

...N’existent pas ?
Oui, la féminité, ça n’existe pas en vrai - on est socialisées pour mettre des talons, du rouge à lèvres, être souriantes et aimables. On a déconstruit les codes féminins et, dans cet atelier, on déconstruit les codes masculins. Le mythe de l’homme, la masculinité toxique, virile, macho, surfaite est utilisée contre les femmes, ça détruit même les hommes et là, de manière ludique, on déconstruit ces codes de dominance, on offre aux femmes la chance de s'entraîner avec les codes de confiance. Il s’agit de désassocier les codes de confiance de la masculinité : s'entraîner à marcher avec la tête relevée, prendre l’espace public et se faire entendre.


Une femme qui se déguise en homme, qu’est-ce que ça change chez elle ?

Curieusement, dans la transformation physique, il y a une étape où l'on se fonce, on s'épaissit  les sourcils parce que dans les codes esthétiques masculins, ils se laissent pousser les poils. Juste avec un coup de mascara, on voit un visage différemment. Pour beaucoup, il s’agit de s’enlaidir, mais en même temps, ça libère de la pression du devoir d’être belles, aimables et souriantes. C’est intéressant comme parfois lors des ateliers, les femmes les plus féminines sont celles qui vont aller le plus loin dans les codes de la masculinité. Pour d’autres, c’est très difficile de se regarder droit dans les yeux quand elles se serrent la main, de ne pas sourire : elles se sentent méchantes, mal à l’aise.
Portrait-web
Qui sont ces femmes ?
Beaucoup d’étudiantes de genre, des féministes. Grâce au Cabinet de Curiosité Féminin auquel je m’associe pour mes ateliers depuis quelques années, elles ont accès à un public “plus lambda”, moins to preach to the choir ("prêcher des convertis" en VF, ndlr), à des femmes qui ne se sont pas encore posé de questions de genre, qui viennent juste pour un instant ludique. Ça varie - j’ai donné cet atelier pour le parti politique Vert, par exemple (précisons que Louise a un joli accent américain et des tournures de phrases assez amusantes, que nous reproduisons ici intactes, ndlr). Pour des enterrements de vie de jeunes filles, aussi...

C’est en train de se démocratiser.
Depuis quatre ans, quand le monde de la fashion a commencé à s’intéresser à la question du genre, en utilisant des mannequins femmes pour les défilés hommes, que l'androgynie est revenue en vogue, soudainement, j’ai eu un public plus large. Propagande pailletée et poilue cette fois-ci !

Les femmes américaines et les femmes françaises réagissent différemment quand elles se déguisent en hommes ? 
J’ai commencé les ateliers drag king au Kentucky en 2000 ! Ils avaient quand même une toute petite culture de drag, même au Kentucky. La culture anglo-saxonne, que ce soit aux États-Unis ou en Angleterre, constitue une sorte de binôme avec le drag king : très théâtral, très exagéré, très cabaret. Tandis que le style français est plus “d’explorer l’homme en toi” ; un homme plus réaliste, la version mec de toi-même. Je cherche le peu dont on a besoin pour laisser s’exprimer le masculin en soi.

Pourquoi avoir choisi la France ?
J’ai eu la chance de rencontrer un groupe de femmes artistes-activistes-féministes - Wendy Delorme, Emilie Juvet, Judy Minx, parmi d’autres -, un petit comité qui croyait très fort qu’à travers nos formes d’expressions artistiques, il y avait un manifeste féministe à promouvoir. A cette époque, il y a douze ans, il y avait beaucoup de place, de nécessité ; les gender studies avaient dix ans de retard par rapport aux universités américaines, il n’y avait pas beaucoup de scènes performance art, queer et engagées. Ça n’a pas toujours été comme ça - il y a eu un rush dans les années 1990. La France, c’était un peu le Wild Wild West, il y avait un désert et c’était super intéressant d'y construire quelque chose. Puis j’ai appris à mieux manger ici, j’adore le socialisme : je suis intermittente du spectacle, merci l’État français !
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Tu es l’instigatrice des soirées burlesques Pretty Propaganda. Talons aiguilles, paillettes et nudité plutôt que banderoles et longs discours, serait-ce une nouvelle façon de manifester ?
Pour moi, toute manière d’attaquer les problèmes du patriarcat, de la toxic masculinity et de l’inégalité hommes-femmes est bienvenue. Que vous écriviez un livre, que vous postiez sur Facebook, que vous manifestiez à la française dans la rue… Toute arme contre ce problème mondial est bienvenue. J’ai voulu faire passer un message de manière accessible via l’humour. Le sexy et les paillettes, c’est juste pour “mettre le fromage dans le piège” ! (Rires)

En tant que pionnière du néo-burlesque, où puises-tu ton inspiration ?
Je suis très inspirée par le Cabaret Weimar du Berlin des années 1920-1930, les performances, la danse, le chant, humoristiques qui interrogent les codes de la société. Que ce soit pour déconstruire les bonnes manières bourgeoises, poser des questions sur la sexualité. À cette époque, il y avait des cabarets drag, queer, lesbiennes, pour les hommes… Je suis dans l’héritage de ce type de cabaret, même si mes codes artistiques personnels tiennent plus des années 1950 : la femme au foyer parfaite, les comptes de fées avec des princesses qui en ont marre... plus ceux d’une jeune fille de la campagne du Kentucky.

Pour l'Américaine que tu es, évoluant dans le milieu du spectacle, quelle est ta vision de l’affaire Weinstein ?
Il y a quelques producteurs de la scène burlesque qui sont en train d’être dénoncés via le hashtag metoo, mais en France, dans le milieu burlesque, on est pratiquement 90% de productrices féminines. Women are doing it for themselves. J’ai choisi le burlesque au-delà du théâtre traditionnel ou même des cabarets traditionnels parce que dans le burlesque underground, la femme est au centre de son art ; nous avons envie de nous exprimer, à travers nos chorés, nos costumes... et surtout, on a chacune notre message à nous, à la place des castings, des “t’es trop fine, trop grosse, trop petite”. Les gens ont beau penser que nous sommes victimes de l’objectification de soi, en réalité, nous sommes maîtres de notre art plus que nulle part ailleurs. So, no Harvey Weinstein here ! Mais en tant que féministe, ça me frustre que cela n’étonne personne, que tout le monde fasse “ah bon ?!” ; en plus, Paris est une ville très agressive. En Asie, en Afrique, partout aux États-Unis et partout ailleurs en Europe, je n’ai jamais subi du harcèlement de rue comme à Paris. So, #metoo.
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Tu aides les femmes à gagner en confiance, en force à travers les ateliers drag king ; on devrait peut-être faire la même chose avec les hommes, qu’ils se mettent dans la peau d’une femme, ça les adoucierait un peu ?
J’ai essayé, dans le cadre de quelques festivals et personne n’est venu ! En revanche, en tant que productrice et féministe, la prochaine étape pour moi, c’est le boylesque. C’est important qu’on libère les hommes de cette toxic masculinity, ce machisme.

Il faut les adoucir un peu.
La cage de fer dans laquelle le système patriarcal les met, via le boylesque, on découvre une autre manière de vivre la sensualité masculine, un érotisme masculin mais pas macho. On a des artistes comme Soa De Muse, Charly Voodoo ou même Marc Angel, qui est pompier par ailleurs et patineur en skate, qui se dénude à la vintage... C’est très varié.

Très tabou, aussi.
Ils enlèvent la gravité de “l’état d’homme” (elle prend une voix grave, ndlr). Ils explorent d’autres manières d’être sensuels mais masculins - c’est le chemin vers un nouveau type d’homme, plus ouvert d’esprit.

Et de corps.
Et moins con !
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Tu organises un Halloween burlesque au Cirque Électrique. Tout de suite, on s’imagine des choses affreusement délirantes - peux-tu nous en dire plus ?
J’ai fait beaucoup de soirées halloween burlesques avec Pretty Propaganda, on y a établi une tradition à l’américaine. J’aime bien aller vers le gore, ce qui fait peur - j’adore les sexy zombies ! Aller vers ce qu'on ne se permet pas d'être le reste de l’année. Encore une fois, je trouve que c’est un exercice super important, d’avoir un deuxième degré de soi, de se laisser aller à s’enlaidir, se prendre moins au sérieux. OK, c’est chouette de se trouver belle, de donner le meilleur de soi-même, mais ça fait du bien de voir le pire de soi-même aussi (ton de diablesse machiavélique, ndlr) ! Cette année, le spectacle est au-delà du burlesque grotesque, on fait également du cirque sanglant, du freak show, et on a un magicien sadique qui risque de scier une femme en deux. Dans un chapiteau hanté.

Crédit photos (sauf vignette) : Gilles Rammant.

++ Retrouvez Louise de Ville en démone aérienne à l'occasion de son Halloween Glitter & Doom horror Cabaret au Cirque Électrique.