imageDans son premier livre Le Brady, cinéma des damnés, Jacques Thorens compile 10 000 histoires à vomir dehors sur ce cinéma de quartier anciennement spécialisé en films fantastiques ayant appartenu à Jean-Pierre Mocky. Toute l’histoire tient entre le perron, la salle de projection et (surtout) les toilettes. Car le Brady fut ce lieu où les prostituées tentaient (parfois) la passe, où les clochards squattaient (souvent) pour roupiller et où les spectateurs venaient (rarement) voir un film. Jacques Thorens raconte un cinéma surnaturel où les créatures sont autant sur l’écran que sur les banquettes. C’est crade, hilarant, ultra-documenté et ça raconte plusieurs décennies d’un boulevard populaire de Paris, de cinéma bis et de Jean-Pierre Mocky, le tout en 300 pages. À ce tarif, c’est damné. 

Pouvez-vous raconter la genèse du livre et la collection de toutes les anecdotes sur le quartier et les énergumènes qui venaient au Brady ?
Jacques Thorens : J’ai travaillé entre 2000 et 2003 au Brady en tant que projectionniste, parfois en tant que caissier. Et puis j’y suis retourné pendant dix ans pour discuter ou simplement voir un film. Les habitués savaient que je voulais plus ou moins faire un documentaire et en fait, en 2005, je pensais faire un film sur Mocky. J’avais beaucoup de notes et le docu n’aboutissait pas, alors j’ai commencé à plancher sur toutes ces anecdotes entendues au Brady.

Un moment, il y a un type qui se fout à poil au milieu de la salle - mais en fait, toutes les histoires sont dingues. Est-ce qu’il y a de la fiction ?
Parfois, je prête la formule de quelqu’un à un autre personnage. Des détails sont changés pour protéger les gens. Mais j’essaie de mettre le moins de fiction possible. Quand les habitués ont su que je faisais un livre, ils ont commencé à me raconter des conneries, aussi. Donc c’est un mélange hybride de biographie d’un lieu de gonzo, parce que j’écris avec mon point de vue. Mais les histoires sont vraies. C’est un peu pour cela que je ne voulais pas sortir le livre avant que les gens ne soient partis. Par exemple, j’avais peur des réactions de Jean-Pierre Mocky car on le dit très susceptible. Mais au final, il n’en avait rien à cirer. Il voulait même que je tire les traits encore plus.

Jean-Pierre Mocky passe souvent en coup de vent dans son cinéma. Mais sans plus s’y intéresser ?
C’est à dire que le Brady, spécialisé en fantastique, ne diffusait pas forcément le genre de film de Mocky… Même s'il est le premier Français à avoir reçu un prix au festival du film fantastique d’Avoriaz avec Litan (1982) ! 

Comment vous vous retrouvez là-dedans ?
Au départ, je voulais être scénariste, mais je n’étais peut-être pas encore assez mûr. À 27 ans, je cherche un métier pour me laisser la tête libre et écrire à côté. Un jour je passe devant le Brady ; les gars de l’équipe étaient assis devant le ciné, sur une table de bistrot. Il y avait un côté familial. Je leur demande s’ils cherchent quelqu’un. Et c’est comme ça que j’ai eu un boulot de projectionniste. Les premiers jours, c’était un peu flippant. Imagine-toi voir quelqu’un rentrer, et on te prévient : «Lui, il vient pas pour les films.» Puis un autre dix minutes plus tard. Puis encore, toute la journée, des types qui venaient pour des raisons inavouables.

C’était inattendu de devoir «faire la police» dans un cinéma ?
Il y avait entre quarante et soixante clients par jour, on ne pouvait pas surveiller tout le monde. Et puis c’était tellement le bordel... Ce qui m’a aidé, c’est de me lier avec les habitués qui passaient leur journée dans le hall d’entrée ou dans la salle. On finit par se sentir moins seul. On apprend à parler aux gens. Évidemment qu’avec mes petits bras, je ne pouvais pas sortir des mecs qui se battaient ou se foutaient à poil. Mais s’ils se battaient ou se foutaient à poil, ils savaient qu’ils n’allaient plus avoir le droit d’entrer.

Est-ce que les cinémas de quartier étaient un truc d’appartenance, de bande ?
Plutôt en banlieue. À Paris, on avait des salles spécialisées. Le Brady était spécialisé fantastique en VF, en raison du public populaire qui ne savait pas toujours lire.

Jean-Pierre Mocky a revendu le Brady et a acheté le Desperado. Depuis, le Brady est un cinéma «art et essai» qui marche bien. Mais pourquoi a-t-il arrêté sa programmation spécialisée ?
Il n’y avait plus de clients. Dans les années 80, les bissophiles, les fans de fantastique n’avaient que les VHS (parfois hors de prix) et les salles spécialisées. Maintenant il y a Syfy, la Cinémathèque fait des séances depuis 1993, et des types ré-éditent des versions complètes en DVD. Il n’y avait que la clientèle marginale qui restait, et le cinéma n’était plus assez rentable.

Un peu aléatoirement, on peut avoir ton top 3 du cinéma bis ?
Le corps et le fouet, pour faire dans le classieux gothique. Pour le côté déglingué : Night Of The Chicken Dead (le réalisateur dit avoir voulu faire un remake de La liste de Schindler où les Juifs sont remplacés par des poulets-zombies). Et un troisième… La mouche. Un bon classique - ou Les rats de Manhattan. Ce dernier est un conte de surréalisme, on n’arrive jamais à savoir si c’est sérieux ou pas. Aujourd’hui, un film, tu vois immédiatement si c’est de la dérision ou pas.

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On nous souffle dans l’oreillette que Le Brady, Cinéma des damnés partirait pour un second tirage.

Photo de Une : Franck Alix.