A priori rien de compliqué pour piger la recette de Stranger Things. Étape 1 : sélectionnez une demi-douzaine de gosses pour jouer les rôles principaux. Étape 2 : faites revenir du passé l’Amérique de Ronald Reagan avec des morceaux d’histoire découpés dans l’héritage fantastique et SF de Steven Spielberg et de Stephen King, à base d’aliens, de conspirationnisme anti-gouvernemental et de psychokinésie. Et enfin, dernière manip : mélangez bien le tout avec une flopée de références à la sauce eighties (des bornes d’arcade, des talkies-walkies, ou encore des vieux BMX). Sauf erreur dans les dosages, vous vous dites sûrement que le résultat devrait envoyer du gros steak.
Erreur naïve, jeunes innocents ! Jusqu’ici, on oublie le meilleur ingrédient de Stranger Things : sa musique. Un son entre ambient et synth-wave, qui mélange l’électro d’aujourd’hui aux synthés typiques des années 80 en s’inspirant de John Carpenter, Tangerine Dream et Goblin. Derrière la bande originale, Kyle Dixon et Michael Stein : deux Texans basés à Austin, et moitié du groupe S U R V I V E (faites pas trop gaffe aux espaces et aux majuscules, ils s’en foutent un peu). À l’occasion de la saison 2, on a pu leur parler quelques minutes du fameux générique de la série, de nostalgie rétro et de la mode des remakes.

Dans la nouvelle saison, la musique est devenue encore plus dark et flippante. Pourquoi ? Vous vouliez donner des cauchemars aux gamins qui regardent la série ?
Michael Stein : On n’a pas trop eu le choix ! L'année dernière, on s'était orienté vers une musique très ambient avec beaucoup de textures sonores, qui donnaient cet aspect mystérieux. Ce qui faisait peur, c’était l'atmosphère, le paysage sonore créé grâce aux synthétiseurs. Dans cette nouvelle saison, on a gardé cet aspect mais il y a beaucoup plus de jump scares (quand un truc surgit à l’écran, ou qu’un hurlement vous trucide les tympans pour vous prendre en traître, nda). On nous a demandé un son beaucoup plus angoissant et bizarre.
Kyle Dixon : Oui, on ne s'est jamais dit : "On va faire la musique la plus flippante du monde" ! En fait, la musique est bien plus alignée, "synchronisée", sur le déroulement des scènes. L’idée est de mettre davantage en valeur l'histoire, la souligner. On a dû manœuvrer avec beaucoup plus de contraintes, principalement pour marquer musicalement les moments d'action ou de peur à l'écran.

 

Pour la première saison, vous aviez enregistré plus de 13 heures de musique au total, et une grande partie de vos expérimentations avait fini à la poubelle. J’imagine la frustration. Vous avez encore dû faire face au problème, ce coup-ci ?Kyle : Non, heureusement on a été bien plus efficace. Sur la première saison, on s’était donné beaucoup de travail en trop. On s’était mis à bosser vraiment très tôt sur la B.O., et on perdait en fait beaucoup de temps à réparer nos erreurs au fur et à mesure, à arranger la musique déjà composée. Cette fois, la plus grosse partie de l'écriture n'a commencé qu'après le bouclage préalable des épisodes. Pour se mettre au boulot, on a préféré attendre à chaque fois que l'histoire soit totalement validée par les réalisateurs. On savait ce qu'on avait à faire.
Michael : Et cette année, il y a aussi beaucoup plus de musique qui passe à l'écran. Chaque épisode a demandé entre 20 et 30 minutes de morceaux. En tout, au moins trois heures des trucs qu'on a produits ont fini sur la B.O. finale.

Stranger Things joue beaucoup sur son univers et ses références rétro. Quand vous composez pour la série, vous cherchez spécifiquement à rappeler les années 80 ?
Kyle : Sincèrement, ça n'a jamais été un but, en tout cas consciemment. OK, on utilise des synthés et des équipements beaucoup utilisés dans les années 80, dans la pop entre autres. Inévitablement, l'instrumentation et le matos qu'on choisit peuvent donner l’impression d’un son rétro. Et encore, c’est discutable. Mais quoi qu'il en soit, on n’a jamais cherché à volontairement sonner eighties.

Toujours sur le côté rétro, comment expliquez-vous cette soudaine passion du public pour les années 80 ? Typiquement, un petit con de 21 ans comme moi peut-il se dire nostalgique d’une époque qu’il n’a pas connue ?
Kyle : Sans doute certaines personnes se disent d’un coup : «OMG j'adore les années 80, c'est génial !». Mais selon moi, le succès de la série n’a rien à voir avec la nostalgie. La grande majorité des fans n’est même pas née avant les années 90. Prenons la scène d'ouverture de la saison 1, qui vient de E.T. Honnêtement, j’ai du mal à croire que la plupart des jeunes aient vu les vieux films de Spielberg. J’explique plus l’engouement populaire par les kids de Stranger Things : la bande de gamins qui prend les premiers rôles, et l’excellent casting que ça a demandé. La série ramène en fait surtout du passé une façon de raconter des histoires, en passant par des enfants. Et la nouvelle génération découvre ce procédé de narration, typique des années 70 et 80.
Michael : C'est exactement ça ; le public qui peut réellement s’attacher aux vieilles références culturelles de la série a probablement 30 ou 40 ans. C'est nostalgique uniquement pour nous, en tant qu'adultes. Si les jeunes aiment Stranger Things aujourd’hui, c’est surtout parce qu’ils peuvent s’identifier aux personnages. Cet effet marche surtout quand tu es jeune. Si jamais tu as raté les Goonies dans ta jeunesse par exemple, franchement, n’essaye même pas de le regarder aujourd'hui. Tu ne comprendrais juste rien.

C’est pour ça que les remakes et les reboots tombent souvent à plat ? L’espèce de comeback des eighties au ciné aujourd’hui, ce n’est pas un peu bidon au final ?
Kyle : Dernièrement, j’ai plutôt bien aimé Ça (qui adapte le roman éponyme de Stephen King, sorti en 1986, nda). Mais ça reste une exception. Souvent, j'ai l'impression que les remakes tuent l’essence même des histoires, en essayant de les moderniser. Tu utilises une «marque», que tu vends pour attirer le maximum de spectateurs qui iront voir le film uniquement parce qu’ils reconnaissent le titre. Du coup, les mecs derrière ça doivent souvent se dire : "OK, pas la peine de trop s’embêter, le public sera au rendez-vous de toute façon. Qu'ils aiment ou pas, peu importe, ils ont déjà payé leur entrée." Stranger Things, c'est l’opposé. Comme les remakes, la série prend de vieilles références mais elle en tire une nouvelle histoire. Je trouve ça plus malin comme approche : rendre hommage, plutôt que juste exploiter la notoriété d’un vieux film.

À part l’univers rétro et la plupart des personnages, on retrouve aussi le thème du générique cette année. Comment l’avez-vous créé ?
Michael : À la base, on n’a même pas été spécialement embauché pour créer ce morceau, qu'on entend au début de chaque épisode. Mais on a quand même présenté plein d’idées, et parmi tout ce qu'on avait envoyé, ils ont particulièrement aimé une vieille démo, avec une mélodie déjà assez proche du thème définitif. Problème : ils ne savaient pas combien de temps durerait la séquence. Donc on a dû retravailler plein de fois le morceau pour coller à l'animation du générique : 30, 45 secondes, une minute… Et on ne se savait même pas s’ils le prendraient au final. En tout, on a produit 13 versions de ce thème, peut-être plus. C’était très dur.
Kyle : Et le résultat saisit parfaitement l'ambiance globale de la série, tout ce mystère qui plane en permanence. Ça ne fait pas trop peur, tout en laissant l'impression que quelque chose ne tourne pas rond. Globalement dans la B.O., on utilise beaucoup l’arpégiateur. En fait, on pourrait presque dire que la quasi-totalité de la musique de Stranger Things est une altération du thème principal. On écrit en partant à chaque fois de mélodies assez proches.

 

D’ailleurs, vous avez même gagné un Emmy Award pour ce thème. J’imagine qu’avec le succès de la série, votre téléphone doit sonner un peu plus qu’avant, non ?
Kyle : Oui, d’ailleurs mon téléphone sonne en ce moment-même ! (Douce et subtile manière pour faire comprendre que l’interview touche à sa fin, promo chronométrée oblige, nda) En fait, avant Stranger Things, on voulait créer de la musique de film depuis un bon bout de temps, mais on ne savait pas comment se lancer. Forcément, on est à la fois très heureux et surpris que les frères Duffer, les créateurs, nous aient trouvé et donné cette chance. Tout ce succès, c’est super, mais en même temps, c'est assez bizarre de notre point de vue. En réfléchissant, ça aurait peut-être été plus cool d'avoir un parcours plus progressif, et d’être reconnu après plusieurs projets. Bien évidemment, on n’est pas dérangé par le succès ! Mais là, on part d'un très haut niveau, par accident. Pour nos futurs projets, il est très peu probable que le truc se transforme encore une fois en phénomène complètement fou. On risque d'être triste ! Du coup, essayez d'abaisser un peu vos attentes pour la prochaine fois, OK ?

++ Stranger Things saison 2 est disponible sur Netflix depuis le 27 octobre.