Avec ce film, avez-vous voulu écrire une lettre à Marvel pour montrer que vous pouviez diriger un film de mutants ? Parce qu’à la fin, on s’attend presque à l’arrivée de Patrick Stewart sur un fauteuil roulant qui dit «Thelma, tu es spéciale. Viens dans mon école.»
Joachim Trier : C’est vrai. (Rires) Je n’y avais jamais pensé avant. Certaines personnes le mentionnent maintenant. C’est un petit peu la version pervertie d’une origin story de superhéros : se sentir comme un monstre car personne ne vous comprend et vous nous plus. À la fin, il s’agit plutôt d’une métaphore sur chacun d’entre nous qui, à un moment dans nos vies, ne se comprend pas. Donc je ne l’ai pas fait pour travailler avec Marvel parce que, vous savez, d’une certaine manière, je fais des films personnels. Mais je crois effectivement qu’il y a dans le film ce mythe du superhéros, mais d’une manière très perverse. (Rires) Thelma est mon film Marvel. Je vais faire un comic book de Thelma. J’ai les droits pour les figurines et les jouets.

Peut-être tournerez-vous Thelma 2 et 3. The Return of Thelma ?
Quelqu’un d’autre le fera. Pas moi, non !

Pensez-vous pouvoir faire une carrière à la Denis Villeneuve ? Commencer dans les films d’art et d’essai puis être attiré par le chantier d’un blockbuster ?
Je ne pense pas qu’il y ait une place dans l’industrie du blockbuster où je pourrais faire les films personnels que je réalise. Parce que je pense que s’il y a tant d’argent en jeu, cela devient une comédie. Je suis vraiment impressionné par Denis Villeneuve. Par exemple, je pense qu’Arrival (Premier Contact dans la langue de Christian Clavier, ndlr) est plutôt remarquable. Un tel budget, un tel film ; c’est très rare. Que je tourne en anglais ou en norvégien, je n’ai pas forcément le besoin que ce soit expérimental, mais j’ai vraiment le désir de tenter de nouvelles choses et je ne sais pas si le système des studios aura de la place pour moi. J’arrive juste de Los Angeles. Hier, j’y étais pour la promotion de Thelma durant une semaine. Beaucoup d’Américains aiment le film et les studios m'appellent. Ça arrive mais je sais pas, mec.

Il n’y a aucun scénario qu’on vous propose que vous aimez ?
Ce n’est pas que je ne les aime pas... On m’a proposé beaucoup de choses, mais je n’y trouve rien. J’aime écrire mon propre projet.

Justement. Expliquez-moi : pourquoi Thelma ? Pourquoi cette histoire ? Pourquoi ce personnage ? Pourquoi ce genre, le fantastique, après Louder Than Bombs (Back Home) ?
Parce que c’est libérateur. On sent qu’on peut faire fi des bonnes règles qu’on avait avant. Je pense que mes précédents films avaient quelque chose d’expérimental dans la forme pour créer des images mentales, des souvenirs et des rêves. Toutes ces choses faisaient partie de mes films mais cette fois, je voulais aller encore plus loin. Je souhaitais explorer les cauchemars, les anxiétés, toutes ces choses qui sont au plus profond du subconscient et voir si l'on pouvait, à travers le genre, fouiller plus. Je voulais aussi travailler sur le suspense : je suis un très grand fan d’Hitchcock. Le fantastique a servi de lumière qui guide dans l’obscurité de cette quête. En ce qui concerne le personnage en lui-même, je pense que c’est l’idée du devenir (un moment existentiel important dans la vie) qui m'a plu. Quand vous êtes perdu, vous perdez le contrôle de votre corps, de votre espace mental et vous tentez de vous trouver. Thelma était un personnage parfait car elle parle de cette profonde passion qu’elle réprime à cause de son passif familial. Je pense que c’est cette haute situation dramatique avec un fort accent conservateur du côté des parents qui donne cette force frappant le super-ego chez elle comme un grand choc.

J’ai remarqué quelque chose dans vos films et Thelma en fait partie : la famille n’est pas une partie du problème, c’est le problème. Avec votre co-scénariste, Eskil Vogt, vous peignez toujours des personnes qui tentent d’échapper à, ou qui sont malades de leur environnement.
En tout cas, la thématique d’échapper à quelque chose qu’on est en train de devenir est bien présente. Mais c’est tout ce que nous sommes en train de vivre sur un plan plus intérieur aussi, comme trouver un endroit auquel on appartient. Je suis un athée, je crois en la liberté personnelle et en même temps, il y a ce besoin d’avoir un contexte et d’être accepté. Je pense que l’aspect politique de Thelma se retranscrit dans cette question : que se passe-t-il si l'on ne fait pas confiance aux personnes ? Vous savez, dans notre société, il y a un manque de confiance flagrant envers autrui qui ne nous mène pas forcément aux bons endroits. On est menacés par des choses qu’on ne comprend pas. Il est nécessaire pour nous en tant qu’individu d’avoir un sentiment de confiance, d’une certaine manière. C’est compliqué. Je ne me souviens plus très bien mais je crois que quelqu’un a dit une fois : ce que nous ne comprenons pas, soit nous le vénérons, soit nous le détestons. (Rires)

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Mais la famille est toujours chez vous un poids ou un danger : êtes-vous pessimiste sur le cercle familial ?
Je ne pense pas. Dans Louder Than Bombs, je montre aussi le besoin d’être en famille. J’espère aussi que Thelma pourra créer sa propre famille et ses propres amis, vous voyez. Je ne crois pas spécialement que la famille est une chose négative. Je suis plutôt proche de la mienne. Nous sommes tous soumis à un voyage spirituel où nous devons questionner d’où l’on vient. C’est une thématique très philosophique.

Vous veniez de faire un film en anglais (Louder Than Bombs), et très souvent, une fois hors de son pays, un réalisateur continue de tourner à l’étranger. Pourquoi ce retour en Norvège ? À Oslo ? Quelle est votre connexion à cette ville ?
C’est une ville dans laquelle j’ai grandi. J’ai senti que pour faire un thriller psychologique, ce serait plus original en Norvège. Comme vous l’avez dit, aux États-Unis, ils ont raconté ces histoires encore et encore. Je pense que dans Oslo, 31 août, et mon premier film Reprise (Nouvelle Donne en VF, ndlr), je montrais seulement une partie de la ville, une certaine classe bourgeoise du côté Ouest. Dans Thelma, je montre le côté Est, avec ses architectures des années 70 qui renforcent le côté thriller du film. C’était amusant à explorer. Pour ce film, ce retour au pays me semblait juste mais je n’ai pas de carnet de routes. Je re-tournerai en anglais peut-être, mais ça m’a fait du bien de revenir à la maison.

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J’ai l’impression que dans la constructions de vos films, tout est maîtrisé. Par exemple, ils font tous moins d’une heure et ne s’étalent pas. Cependant, j’ai toujours le sentiment que vous êtes plus ambitieux à chaque nouveau projet. Est-ce que l’ajout du fantastique est une marque de confiance supplémentaire dans votre travail ?
Peut-être qu’avec les défis technologiques de ce film, qui comporte 200 plans en CGI, j’avais peut-être besoin d’être sûr que j’en avais les capacités dans mon équipe. Qu’on pouvait faire de grandes scènes VFX avec des extras. C’est vrai que je dois continuer à avoir peur et à m’étendre. Je crois que c’est Orson Welles qui disait : «Faire des films, c’est comme jouer avec le plus grand train électrique qu’un enfant n'ait jamais eu.» J’aime cette idée de penser le cinéma. Kubrick disait aussi qu’écrire un film, c’était comme «Taper à la machine sur ses genoux dans une auto-tamponneuse dans laquelle les gens continueraient de foncer» (la citation exacte est «Quiconque a eu le privilège de réaliser un film est conscient que c'est comme vouloir écrire Guerre et Paix dans l'auto-tamponneuse d'un parc d'attractions, mais lorsqu'enfin la tâche est bien accomplie, peu de choses dans la vie peuvent se comparer à ce que l'on ressent alors», ndlr). C’est une métaphore fantastique.

On peut voir cependant que dans Louder Than Bombs, vous utilisiez déjà les VFX pour faire flotter Isabelle Huppert. Essayiez-vous déjà de créer Thelma sans le savoir encore ?
J'étais en train de le faire, oui. Le paysage rêvé du petit frère, tous ses fantasmes, tout ça a permis de préparer Thelma. Je pense que Louder Than Bombs est un prisme de ma créativité. C’est un film plus compliqué que ce que les gens en ont compris. Ça prétend être un film simple dans son histoire, mais dans sa forme, c’est l'une des choses le plus compliquées que j’ai jamais faite. Maintenant, ça commence à être reconnu. Il y a eu comme un floraison tardive dans l’esprit de certaines personnes.

Olso 31 août est déjà très bien considéré mais peut-être que Louder Than Bombs mettra plus de temps.
J’espère. Les spectateurs n’ont pas aimé tant que ça le film. Il est sorti dans l’ombre d’Oslo. Les gens ont commencé à comparer mes films entre eux et c’est toujours l’erreur, vous voyez ? Vous pouvez avoir un gros succès et quelqu’un n’aimera pas votre film suivant parce qu’il est différent. Notre responsabilité d’artiste c’est d’encourager les spectateurs à se surpasser et à avancer. On ne doit pas se répéter.

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Sur vos tournages, vous faites ce qu’on appelle des «prises jazz». En d’autres termes, après avoir tourné les scènes écrites, vous laissez les acteurs improviser sur d’autres essais. Sur Thelma, quel pourcentage de «prises jazz» avez-vous gardé ?
Je ne peux pas vous dire quel pourcentage... Le film ne se repose pas vraiment sur les dialogues. C’est une oeuvre très physique. Le mouvement d’un geste peut s’écrire mais il reste très ouvert à interprétation. Je me souviens cependant que certaines scènes avec les deux filles où elles parlent et boivent du vin sont plus improvisées. Les «prises jazz» ne sont pas seulement faites pour improviser mais aussi pour s’écarter des conventions du texte, perdre un mot, changer la tonalité d’une phrase. C’est très subtil. Il y a toujours cet élément imprévu mais je ne pourrai pas vous dire à combien il se mesure sur Thelma.

Sur Louder Than Bombs, qui est un film très dialogué, il devait y avoir beaucoup de «prises jazz».
Oui, Jesse Eisenberg, Gabriel Byrne et Isabelle (Zaza Huppert pour les intimes, ndlr) avaient un grand sens de l’humour. Dans Oslo 31 août, certains moments de la scène sur le banc où les deux hommes parlent, beaucoup sont écrits mais certains instants clés viennent des «prises jazz». Ils répètent ce texte encore et encore et puis, quelque chose se brise chez les acteurs. C’est amusant. Je vous le dis, l'un des plans les plus importants de Thelma arrive au milieu du film. Le personnage parle avec son père au téléphone et elle tente de cacher qu’elle pleure. Cette scène est écrite mais il y a un peu d’impro avant qu’ils disent le texte que j’ai gardé au montage. J’avais beaucoup de rushs où l’actrice Eili Harboe était incroyable.

L’une des deux actrices principales n’a pas de formation dramatique, en plus.
Exact - Okay Kaya est une chanteuse et Eili est une jeune actrice.

Vous parlez beaucoup aux acteurs avant les prises, voire avant le tournage en lui-même ?
Je le fais, oui. Je passe du temps à les connaître. Je fais des répétitions, mais pas des répétitions au mot près. On essaie des scènes, on discute et on trouve des idées.

549019-tetsuo3_superJe sais que vous êtes un grand cinéphile mais peut-être que pour Thelma, vous avez puisé votre inspiration ailleurs, dans d’autres médias. Je parlais d’X-Men en introduction : les comics sont-ils une influence pour vous ?
Oui, tout à fait. La bande dessinée en général mais surtout la japonaise : les mangas. Beaucoup d’artistes tels que Katsuhiro Ōtomo ou Satoshi Kon m’ont inspiré pour Thelma. Et les contes aussi venant de la Norvège du XIXème siècle, comme les mystères des forêts, les histoires de sorcières et pleins d’autres récits avec lesquelles j’ai grandi. Ce n’est pas seulement le cinéma mais beaucoup d’autres choses, en effet. Même la musique. J’ai été beaucoup inspiré par les bandes originales des films d’horreur des années 70/80 comme Tangerine Dream, les Goblins ou John Carpenter. Elle m’ont beaucoup aidé durant l’écriture. Dans Louder Than Bombs, j’ai utilisé de la musique de Tangerine Dream justement, qui vient de Risky Business. Je l’adore. C’est une satire fantastique sur le capitalisme et un teen age movie intelligent. Cependent, je n’aime pas uniquement le cinéma américain. J’aime aussi beaucoup le cinéma français avec la nouvelle génération de réalisatrices telles que Céline Sciamma avec Bande de filles qui, je pense, est un chef d’oeuvre, Mia Hansen-Love avec Eden et Claire Denis. J’ai entendu parler de Raw (Grave, de Julia Ducournau, ndlr) que j’ai chez moi et que je n’ai pas encore vu.

Il y a une musique, presque au synthé, qui fait penser au John Carpenter des années 70/80. Vous en êtes très fan en réalité, non ?
Évidemment, je l’aime beaucoup, lui et Brian De Palma, mais le giallo aussi. Je pense que Dario Argento est incroyable. Suspiria reste une oeuvre formidable, comme Les frissons de l’angoisse, mais ils sont plus violents que ce que je produis. J’ai toujours ce côté humaniste. En Norvège, on parle «d’une horreur humaniste». (Rires)

Vous êtes beaucoup influencé par le cinéma américain des années 70 en général, quand même. Je pensais à l’un des plans d’ouverture sur la foule en vue zénithale. Il m’a fait penser à celui de Conversation secrète de Francis Ford Coppola.
Ce n’était pas intentionnel mais je pense que je suis très influencé par ce cinéma. Nous sommes à une époque de grande paranoïa et de surveillance. C’est un petit peu le même sentiment que les gens avaient dans les années 70. L’influence de films comme Klute d’Alan J.Pakula et son travail dans l’ensemble sur Les hommes du président se retrouve en partie dans Thelma. Mon film parle de méfiance et de surveillance, aussi. Je pense qu’il y a un lien tant thématique que visuel avec ce cinéma. En voyant Thelma, quelqu’un m’a parlé aussi du cinéaste danois Carl Theodor Dreyer, qui a fait La Passion de Jeanne d’Arc ou Jour de colère, et qui parle souvent d’un évènement transcendant qui frappe un individu. J’étais avec la presse russe l’autre jour, et si vous regardez des films comme Stalker et Solaris d’un de mes réalisateurs préférés, Andreï Tarkovski, il y a aussi cette peur dans un contexte surnaturel lorsque vos souhaits intérieurs deviennent extérieurs - donc réels. Je n’ai réalisé cela que devant ces journalistes, et je me suis dit «Merde, ils ont raison». Je suis vraiment très tarkovskien dans mes thématiques !

C’est peut-être une sensibilité nordique.
Je vous avoue : je ne sais pas.

Je me rappelle que dans Oslo 31 août, votre mixage sonore laissait de vrais moments de silence et de très forts instants musicaux. Comment expliquez-vous ce contraste auditif aussi marqué jusqu’à Thelma ?
Je pense que c’est aussi simple que ça : j’aime beaucoup les dynamiques. J’aime beaucoup combiner l’intime et l’étranger, le très silencieux et le très bruyant. Je pense que ça crée une belle oeuvre ! (Rires) C’est une règle générale, en particulier avec le son : construire ces sortes de vagues. Je fais des films pour le grand écran et dans une salle de cinéma, il n’y a rien de plus satisfaisant que d’être attrapé par un grand son puis ensuite, sentir le silence. Beaucoup d’artistes n’osent pas le faire parce qu’Hollywood nous dit de toujours garder les spectateurs attentifs avec le son : toujours de la musique, tout le temps. C’est de la connerie, ce n’est pas vrai. C’est tellement bien de le sentir avec le public durant un film. Je me rappelle de la première à Cannes de Louder Than Bombs : 3 000 personnes étaient complètement silencieuses à un moment. Je me suis dit «Whaou, toutes ces personnes sont en communion». C’est aussi ce que je ressens lorsque je vais au cinéma. Parler de la taille de l’écran, c’est une chose, mais c’est sentir la magnitude d’une émotion entre les gens dans une salle qui est la vraie expérience du cinéma. 

Vous aviez dit que lorsque vous étiez plus jeune, vous portiez des jeans noirs et écoutiez de la musique punk. Le punk est un genre toujours en mouvement : est-ce pour ça que vous tentez de vous renouveler dans chaque film ?
Je ne suis plus punk. À l’intérieur seulement, et dans mes films. Je viens aussi d’une époque qui a vu les débuts du hip-hop. J’étais un sous-punk, pas un vrai avec une iroquoise !

C’est cool aussi.
Ouais, mais Thomas Robsahm, mon producteur, était une légende du punk norvégienne. Il a dix ans de plus que moi et jouait dans un groupe. C’est assez cool. Bref. Mon idée esthétique, ce n’est pas le punk mais Stanley Kubrick. Ça reste mon problème dans la vie car Kubrick était un perfectionniste. Il avait besoin de gros budgets pour monter ses films. J’aime l’attitude du punk cependant : casser les règles comme dans le cinéma d’avant-garde, ne pas en rester aux vertus de votre art. C’est un défi constant, et pour cette raison, lorsqu’on me demande «pourquoi je fais un film surnaturel», je réponds «Évidemment, bien sûr, un film surnaturel». Je dois m’éloigner de ce qu’on appelle «le bon goût», m’amuser et expérimenter. Les artistes doivent avancer tout le temps.

Vous n’avez pas votre prochain film en tête ?
Je n’en ai pas le temps. Je viens à peine de finir Thelma et je dois encore réfléchir à ce que je ferai après.

images-1++ Thelma de Joachim Trier sort mercredi 22 novembre dans les salles.