Cette robe, pourtant, symbolise beaucoup de choses. Paris, Pigalle, la transgression... Quelques mois auparavant, je suis allée pour mon anniversaire voir ma grande soeur, Céline, «à la capitale». À mon arrivée, elle m'a emmenée dans une boutique de vêtements sexy du boulevard Pigalle pour m'offrir une robe. Ben quoi ? Le soir, on allait faire la fête dans un cabaret de transformistes. Je n'allais pas y aller habillée en Pimkie tout de même... On aurait vécu à Londres en 1976, on serait allées se looker à la boutique «SEX» de Vivienne Westwood. Mais à Paris en 1996 pour avoir une tenue un peu punk, on avait juste les sex-shops. Ce soir-là, donc, dans le cabaret, vêtue de ma robe sciemment trouée, malgré mon mètre cinquante et mon bonnet 75A, malgré le sage demi-pêche que je bois, je me sens appartenir à la nuit, je me sens appartenir à Paris. Entourée de ces femmes aux talons hauts qui rient fort, de ces magnifiques travestis, de ces alcooliques sympathiques, de ces vieux artistes à la voix abîmée, des paillettes sur mes paupières et les ronds en plastique blancs collés par la sueur contre mon ventre, je ne suis surtout pas bon chic bon genre. Je suis mauvais genre. Cette fascination pour les mondes hors-norme, pour les belles personnes libres et singulières, pour l'art érotique et l'art qui dérange (voire dérangé), elle vient en partie de ce drôle de cadeau de Céline, et de cette nuit-là.

Vingt et un ans plus tard, une autre Céline me fait rencontrer de nouvelles belles personnes et des modes de vie en marge. Il s'agit de Céline du Chéné. Depuis des années, elle ouvre tous les samedis soirs le magazine radiophonique Mauvais Genres, créée par François Angelier sur France Culture, avec sa chronique "L'encyclopédie pratique des mauvais genres". Le portrait d'une personnalité aux pratiques artistiques ou aux modes de vie en marge. Elle vient de publier, aux éditions Nada/France Culture, un ouvrage rassemblant 26 de ces portraits, des textes accompagnés de photos. De la performeuse championne de pony play au chaman-fétichiste, de la "femme-phallus" au défenseur du glamour masculin, ces hommes et ces femmes ont un point commun : le travail sur le corps, le désir et la mort. Rencontre avec Céline du Chéné, une passionnée d’humains passionnants.


Première question ultra-difficile: c'est quoi être de "mauvais genre", aujourd'hui?
Céline du Chéné : J’utilise ce terme-là car c’est bien sûr lié à l’émission de François Angelier sur France Culture pour laquelle je collabore.  Mais pour moi, ça n’existe plus aujourd’hui, être de mauvais genre. C’était un terme qui avait du sens quand l'expression est apparue sous la plume de Balzac en 1835. Cela signifiait aussi quelque chose jusque dans les années soixante. Je me souviens d’une interview que j’avais faite de Régine Desforges, qui m’avait dit qu’on la traitait souvent de fille de mauvais genre car elle n’attachait pas ses cheveux… Le mauvais genre, c’est aussi ces genres de littérature populaire : la science-fiction, le polar, l’érotique. Mais aujourd’hui, ils ont gagné leurs lettres de noblesse. Malgré cela, je définirais «mes mauvais genres» comme des gens sincères, qui tracent leur chemin sans se soucier du regard de la société, sans se soucier des médias, sans tabous. Car mine ne rien, il en reste encore beaucoup des tabous, surtout si l'on parle de sexualité. 1.IMG_3734_1rÀ la lettre A : "A comme Animal". Karen Chessman par Laetitia Da Beca, dans L’Encyclopédie Pratique des Mauvais Genres.

Tu aurais pu, après toutes ces années à réaliser ta chronique sur France Culture, faire une encyclopédie en douze tomes. Comment as-tu sélectionné les personnalités présentes dans ton livre ? 
C’était très difficile en effet car pour l’émission, j’ai interviewé plus de 300 personnes. J’en ai sélectionné 26, selon le principe de l’abécdédaire. J’ai tenté de représenter tous les âges, tous les genres, tous les univers, en sachant que je m’intéresse à des thèmes spécifiques: le sexe et l'érotisme, le bizarre, l’étrange, la mort, mais aussi au thème de l’hybridité et de l’animalité. Mais il y a eu de gros sacrifices, à l’écriture ! C’est pour cela que je dédié ce livre en introduction à toutes les personnes vibrantes que j’ai rencontrées au cours de ces nombreuses années.

2.bagarry_metroÀ la lettre N : "N comme Nylon". Noël Herpe par Aurore Bagarry, dans L’Encyclopédie Pratique des Mauvais Genres.

Dans la préface, François Angelier écrit que les personnes de mauvais genre "haïssent le voyeur". Comment as-tu fait pour ne pas être une voyeuse?
C’est lié à ma manière d’être. Je ne sens aucune distance, entre ces personnes et moi. Il n’y aucun jugement. Les fantasmes des autres, les soi-disant «bizarreries» ne me font pas ricaner. Même si je n’ai pas ces pratiques, je fais partie du même monde qu’eux. La normalité, pour moi, ça reste un concept abstrait, un mot. Certes, ils font des choses que moi je ne fais pas, mais je pourrais tout aussi bien m’intéresser à quelqu’un qui passe sa vie à jardiner, ou à faire du point de croix !
Ce qui fait aussi que je ne suis pas une voyeuse, c’est mon outil de travail : le micro. Cela créé un rapport très particulier aux autres. Je ne suis pas là pour l’image, les gens n’ont pas à soucier de celle-ci, ils sont plus détendus. Même si le métier de journaliste est globalement mal perçu, la radio créé une forme d’intimité qui plaît à la plupart. J’écoute beaucoup, j’interromps très peu. Et même si ça paraît niais de dire cela, je ressens une forme de tendresse envers eux. Je choisis chaque personne que j’interviewe, il y a un rapport direct, sans attaché(e) de presse. Encore une fois je vais sonner cul-cul, mais la personne qui accepte que je l’interviewe me fait un cadeau. Dans ce cadre, il ne peut pas y avoir de voyeurisme.  3.-Bander-AUTO17.

À la lettre B : "B comme Bander". Nathalie Gassel par Nathalie Gassel, dans L’Encyclopédie Pratique des Mauvais Genres.

Le mauvais genre a parfois à voir dans ton ouvrage avec des personnes qui ne sont pas dans une binarité de genre. Une muse trans, un artiste travesti, etc. Mais celle qui m'a vraiment foutu une claque, c'est Nathalie Gassel, la femme musclée. Peux-tu nous en parler?
C’était une évidence qu’elle soit présente dans ce livre. J’ai d’abord entendu parler d’elle de deux façons. Je l’ai découverte filmée dans le court-métrage de Camille Ducellier, Ils seront forts, elles seront belles, qui traitait du tabou de la puissance des femmes, avec des figures de l’haltérophilie ou du body-building. C’est la première fois d’ailleurs que j’entendais en français cette expression, «femmes puissantes». Puis, dans l’émission Mauvais Genres, nous avons invité le professeur, auteur et réalisateur Noël Burch pour son ouvrage L'amour des femmes puissantes : Introduction à la viragophilie. Je t’avoue qu’au départ j’avais un léger a priori sur ce truc de viragophile (goût d'être dominé(e) par une femme dans un combat au corps-à-corps érotisé, ndlr). Mais Burch m’a recommandé le livre de Nathalie Gassel, Musculatures. Et là, j’ai découvert un récit incroyable, sur cette femme exaltée par sa propre force, une femme qui se définit comme un idéal androgyne. Une personne à la libido puissante, aussi. C’est une chasseuse, qui cherche des hommes et des femmes avec qui avoir des corps-à-corps érotiques. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a parlé de la volupté de bander ses muscles, elle était fière de me les montrer, j’ai trouvé cela fascinant. Quelque chose en elle m’a rappelé une personnalité qui m’a beaucoup marquée : Madeleine Pelletier. C’est la première femme à avoir passé  le concours d’interne en psychiatrie en 1904. Elle avait les cheveux courts, elle portait des pantalons. Dans ses essais sur l’éducation des petites filles, elle développe une vision féministe radicale. Elle explique que, si on veut plus d’égalité hommes-femmes, les petites filles doivent prendre le chemin des hommes. Jouer avec des petites voitures, avoir les cheveux courts, ne pas s’apprêter, ne pas sourire, etc. Nathalie Gassel ne dit pas cela : elle, son chemin vers l’émancipation, c’est le muscle, c’est ce rapport érotique au sein duquel elle domine. Mais ces deux femmes montrent à quel point l’éventail de possibilités de la façon  d’être féministe est large. Et fabuleux.

4.Dame-pipi-celine-travlatorCirqueSept12-IMG_434642---Version-24-copieÀ la lettre D : "D comme Dame Pipi". Photo d'Yvette Néliaz, dans L’Encyclopédie Pratique des Mauvais Genres.

Beaucoup d'artistes que tu as rencontrés réalisent des œuvres qui dérangent, que ce soit lié au sexuel ou au morbide. Y a t-il des moments dans tes reportages, où tu t'es dit: "ça, vraiment, c'est too much pour moi"?
Non, tout simplement parce que je choisis qui j’ai envie d’interviewer. Évidemment, il y a des choses qui me choquent. Par exemple, je ne fais pas de trucs sur le scato. Ensuite, comme je rencontre les gens chez eux ou dans leur univers créatif, je vois aussi ces expériences comme des sortes de fictions. Je suis souvent surprise, et cela donne lieu à une forme de récit. Par exemple quand j’ai rencontré le chaman fétichiste Sébastien Lambeaux, il m’a donné rendez-vous au bois de Vincennes. Il m’a envoyé un SMS : «Quand vous serez face au lac, prenez une barque sur votre droite. Je vous attendrai de l’autre côté de la rive». Je me suis dit : «Eh bien, je vais retrouver quelqu’un qui a un sens du récit !». Même chose quand j’ai rencontré Kristina Dariosecq, «femme-phallique» comme elle se définit elle-même, et mariée à un ancien gangster. En pleine interview, elle a soulevé son lit et a sorti de sous le matelas une grande dent de tigre enchâssée d’or massif : un cadeau offert afin de recycler quelques liasses de billets… Quand tu sors d’une interview comme cela, tu marches dans la rue, tu tangues un peu. C’est chouette.

Et t'es-tu déjà dit, après toutes ces rencontres : "Mince, en fait moi je suis super normale, c'est chiant"?
Non plus ! Ce sont des rencontres qui me portent ! Bien sûr, il y a une forme de norme, dans la vie. Quoique… des gens qui ont l’air normaux, je demande à voir dans leurs lits ou au fond de leurs placards.  Mais par ailleurs, il y a beaucoup de personnes que j’ai interviewées avec qui je suis devenue amie. Je vais régulièrement manger un pot-au-feu chez Maîtresse Françoise (grande dominatrice parisienne, ndlr), par exemple. Un pot-au-feu tout à fait «normal».

Qui est la personnalité de "mauvais genre" que tu rêves de rencontrer?
Je rêvais de rencontrer Starhawk, écrivaine et sorcière américaine. Et je l’ai fait récemment. Elle faisait une formation dans les Pyrénées. Le train étant en panne, j’ai mis 11h aller et 12h retour pour la voir. Je n’ai pas été déçue : je l’ai retrouvée au cœur de la forêt, sous un grand arbre, sous les étoiles. Une formidable interview.

Pourquoi rêvais-tu de la rencontrer?
Parce que la question des sorcières et des féminismes aujourd’hui m’intéresse fortement. Or beaucoup de personnes, particulièrement des jeunes femmes de vingt ans, se revendiquent de l’influence de Starhawk. Le lien entre militantisme et spiritualisme, très présent aux États-Unis, a souvent été moqué en France, mais il se développe ces derniers temps de façon impressionnante. J’ai l’impression qu’il y a un club de sorcières dans chaque université aujourd’hui !

De futures «mauvais genres» ?
Sûrement !

COUV- EPMG

++ Encyclopédie Pratique des Mauvais Genres, Céline du Chéné, Nada éditions/France Culture, 28 €.