En 2008, certains malentendants à l’analyse douteuse (oui, ça commence fort !) ont eu la dent dure envers Seeing Sounds, jugeant le troisième album de N.E.R.D. trop prévisible, trop vintage, voire parfois même trop prétentieux, plus poseur que subtil. Comme souvent, la réalité est toutefois plus nuancée : déjà, parce que Pharrell et ses potes ne méritent rien d’autre que l’amour et que n’importe quel gugusse avide de succès claquerait son PEL pour avoir dans son répertoire des titres aussi bien foutus que les morceaux les moins flamboyants du trio américain ; et puis parce que Seeing Sounds n’est finalement qu’un album au sein d’une discographie aussi vaste que celle établie par N.E.R.D. et, par extension, The Neptunes – message à destination des fans hardcore, l’ensemble des productions de Chad Hugo et Pharrell pèse environ 24go et se télécharge ici.

Frénésie neptunienne
Pour comprendre comment la percée de Chad Hugo et Pharrell, rencontrés lors d'un atelier d'improvisation en 1988 où ils reprennent Jungle Boogie et Bonita Applebom, a pu être aussi impressionnante, il faut bien se rendre compte de l’endroit d’où ils viennent : la Virginie, un État un peu bâtard dans l’histoire musicale américaine, qui n’a jamais fait émerger rien de bien excitant, si ce n’est trois chanteurs de jazz et de blues – bon, il y a tout de même Ella Fitzgerald dans le lot, mais qui se souvient réellement aujourd’hui de Pearl Bailey et de Ruth Brown ? Alors oui, certes, la Virginie fait partie d’une scène nommée D.M.V. (pour D.C., Maryland, Virginie), où bouillonnent les cultures afro-américaines au pluriel et où ont émergé tout un tas de sous-cultures et de genres musicaux, mais tout de même : c’est bien l’ennui et l’absence de modèles forts qui poussent les deux compères à tout inventer. «Nous avons toujours voulu créer notre propre monde pour nous évader, précise Chad Hugo dans l’ouvrage Third Coast. Je ne pourrais pas dire qu’il y a beaucoup de choses à faire en Virginie – il n’y a pas vraiment d’identité. C’est toujours considéré comme le Sud, le haut de la Bible Belt (zone géographique des États-Unis où domine un protestantisme rigoriste, ndlr) ; c’est toujours un peu conservateur. Et il y a une base militaire.»

Au début des années 1990, tout s’accélère : Pharrell rappe au sein de SBI (Surrounded By Idiots) produit par Timmy Tim, pas encore connu sous le nom de Timbaland, puis forme plus ou moins en parallèle The Neptunes, aux côtés de Chad Hugo. Pourquoi The Neptunes ? Tout simplement parce que ça fait référence à un restaurant nommé Neptunes Restaurant, au Neptunes Festival ou encore à un dessin animé des 70’s nommé Mantalo au sein duquel l’un des personnages principaux, un requin, fait partie d’un groupe nommé The Neptunes. Ça, c’est pour l’aspect historique. Ce qui est toujours sympa, mais qui ne dit rien du son du groupe, de ces mélodies qui doivent plus aux Native Tongue et à A Tribe Called Quest qu’à N.W.A. et Public Enemy, mais qui n’hésitent pas également à faire appel à quelques vocalistes R'n'B – à l’origine, Shay Haley, futur membre de N.E.R.D., fait d’ailleurs partie intégrante de The Neptunes. Surtout, les mecs ont été repérés par Teddy Riley qui a l’intelligence de les laisser traîner dans son studio. C’est le début des premiers singles : Tonight’s The Night de Blackstreet, où Chad Hugo joue du saxophone, Right Here de SWV et Rump Shaker de Wreckx-N-Effect en 1992, et même les premières démos d’un morceau qui ne connaîtra le succès qu’en 2001 avec Usher, U Don’t Have To Call.

Hit-machines
Les premières collaborations se mettent en place et, déjà, on reconnaît le son typiquement Neptunes. Assez rudimentaire, mais finalement très universel : des rythmiques rêches, des claviers binaires, des guitares numériques et des fausses notes qui sonnent juste, ce mélange génial, brillant, tubesque, efficace et tout un tas d’autres superlatifs qui ont fait la réputation du duo et incité toute une flopée d’artistes au sommet ou en quête d’un nouveau souffle à venir ramper à leurs pieds (de guitare ou de synthé, peu importe). Bon, on ne vous fera pas l’affront d’évoquer tous les noms qui ont collaboré de près ou de loin avec eux, mais, ce qui est sûr, c’est que leurs productions pour Mase (Lookin’ At Me), N.O.R.E. (Superthug) et Kelis (Got Your Money, avec Ol' Dirty Bastard) les libèrent complètement et, un peu à la manière d’une certaine Ophélie, leurs donnent la foi. En 2002, Pharrell se paye même le luxe d’introduire Justin Timberlake dans la pop urbaine (quel mot dégueulasse, tout de même) en plaçant en introduction de Justified ce petit mot, toujours sympa : «Ladies and gentlemen, it’s my pleasure to introduce to you… He’s a friend of mine, and he goes by the name Justin, all the way from Memphis, Tennessee».

Libérés-délivrés, Pharrell et Chad Hugo en profitent pour inviter à nouveau leur pote Shay Haley et former une nouvelle entité : N.E.R.D. (pour No_One Ever Really Dies). Qui prend réellement forme en 2001 avec la sortie d'In Search Of... et qui trahit d'emblée l'influence de MTV et l'envie du trio de réconcilier les cultures : hip-hop et rock, mode et skate, etc. À sa sortie, cette première livraison n’a pourtant rien du classique apte à mettre tout le monde d’accord : Pitchfork ne lui donne qu’un 6 sur 10, d’autres médias reprochent à N.E.R.D. de ne proposer rien d’autre que ce qu’ils avaient mis en place chez Britney Spears ou Limp Bikzit, tandis que l'album Wanderland de Kelis (produit par The Neptunes) rencontre bien plus de succès. Autre problème : les trois compères ont sorti deux versions différentes du même album. La première, en 2001, avec des sons essentiellement électroniques et une pochette culte : Shay en claquettes-chaussettes (ce précurseur !) en train de jouer à la PS1. La seconde, un an plus tard, avec davantage d’instruments live, et notamment un vrai batteur et des riffs de guitare (assurés par Spymob) que n’auraient pas renié quelques rockeurs aux cheveux longs – «Vous ne pouvez pas être moi, je suis une rockstar», prétend d’ailleurs le refrain de Rock Star, et il dit vrai. Bon, sur l’album, Pharrell affirme également que «les politiciens ressemblent à des strip-teaseuses», mais passons. 

Time for some action
Au fond, l’accueil critique réservé aux trois premiers albums de N.E.R.D. est assez compréhensible : le hip-hop a déjà du mal à se faire une place dans les médias, alors imaginez un groupe qui mélange ce genre au rock, au funk et au R'n'B à une époque où l’indie ressort les Converse et les jeans slims face à des journalistes qui n’en demandaient pas tant. Pourtant, c’est bien à une révolution que l’on se prépare à l’écoute d’In Search Of... (franchement, vous en connaissez beaucoup des disques capables de réconcilier les fans de Prince et des Beatles, de Earth, Wind & Fire et des Beastie Boys ?), des deux albums suivants (She Wants To MoveWonderful PlaceSooner Or Later, quels tubes putain !) et même du premier solo de Pharrell (que Questlove souhaitait réenregistrer intégralement). Un peu comme si toutes ces productions avaient déblayé le terrain pour les artistes des années 2010, ceux qui, de Drake à Tyler, The Creator, de Frank Ocean à des producteurs français tels que Myd ou Myth Syzer, savent désormais qu’il n’y a rien de honteux à flirter avec le mainstream si c’est pour mieux le soumettre à ses propres règles, que l’on n’a pas besoin d’être pianiste pour jouer du piano et qu’il est possible d’être à l’avant-garde tout en sonnant «pop» - en 2003, The Neptunes a quand même produit 43% des singles joués à la radio US. Dans le jargon, on appelle ça «la mettre bien profond à tout le monde», et on les félicite sincèrement pour ce braquage amplement réussi, en dépit de quelques échecs, bien sûr : sorti en 2001 et presque entièrement produit par les Neptunes, le premier album de Philly's Most Wanted, Get Down Or Lay Down, est un flop complet.

Comme souvent, il a donc fallu qu’une certaine critique digère la nouveauté et qu’une partie des groupes qu’elle chouchoute (Daft Punk en tête) les adoube pour comprendre réellement l’influence des gars de N.E.R.D. et de leur son sur les artistes du XXIème siècle – et donc sur leur carrière, leur quotidien, leur santé, leur descendance et leur héritage. En 2010, Nothing a ainsi été reçu comme il se doit (exception faite de Pitchfork, décidément…) et le nouvel album, No_One Ever Really Dies, risque de connaître le même enthousiasme. Peut-être parce que l’industrie n’a plus peur d’encenser des artistes capables de rassembler les foules, mais aussi parce que ce disque marque une évolution dans le son de N.E.R.D. (exit les tics de production et les boucles répétées quatre fois en introduction, place aux structures à tiroirs et aux rythmes effrénés). Et plus encore, dans sa conception du monde : influencé par le post-punk (Gang Of Four, Alan Vega) et touché par l'actualité récente des États-Unis (l'élection d'un président plus orange qu'une zoulette dans un bar à chicha, le mouvement Black Lives Matter, le sort des réfugiés, l’extrême-droite américaine), No_One Ever Really Dies la joue ouvertement plus vénère que les productions précédentes.

 

N.E.R.D. ne meurt jamais
En clair, Pharrell, Shay et Chad ont beau avoir accompli tous les objectifs qu’ils s’étaient fixés depuis leurs débuts, être devenus plus riches et plus célèbres qu’ils n’auraient jamais osé le rêver, quelque chose ne va pas. Ils restent insatisfaits, en colère contre le monde et à l’affût de nouvelles sonorités ou de nouvelles façons de penser la mélodie : «Avec N.E.R.D , l’objectif a toujours été de faire quelque chose qui n’a jamais été fait avant», déclarait récemment Pharrell aux Inrocks. Plus loin, dans ce qui se rapproche le plus d’une confidence, il précise : «Souvent, quand je compose un morceau et que je veux l’emmener dans un esprit particulier, je me dis : “Mec, que ferait Q-Tip dans cette situation ?”, ou alors “Que ferait Freddie Mercury ? Que ferait Donald Fagen ?”. C’est compliqué à exprimer, car je ne veux pas utiliser ce qu’ils ont réalisé mais plutôt le cheminement et l’instinct qui les a conduits à cette réalisation. Je tiens vraiment à ce moment : l’instinct. C’est ma recherche perpétuelle. Tout le reste n’est que de l’édition.» 

Est-ce le meilleur album de N.E.R.D. ? C’est en tout cas le plus radical et le plus gonflé, même si l’on est totalement en droit de lui préférer des chefs-d’œuvre tels que In Search Of… ou Fly Or Die, probablement plus naïfs et spontanés. Comment saisir alors le sens de cette œuvre ? D’évidence, elle est d’abord due à la puissance de vrais stylistes, soucieux de la beauté de la mélodie, peu importe que ça soit sous différents registres : le punk-rap tel qu’on pouvait le concevoir à la fin des années 70 (Lemon), les échos technoïdes (1000), la pop (Deep Down Body Thrust) et tous ces titres qui, à l’image des productions passées, risquent de laisser une empreinte indélébile chez plusieurs générations de musiciens. C’est là toute la force de Pharrell, Chad Hugo et Shay : composer des tubes qui se bonifient avec le temps.

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++ No_One Ever Really Dies sort demain chez N.E.R.D Music et Columbia Records.
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